Le pouvoir du récit?

La revue Sociologie et sociétés publie cet automne un numéro dirigé par Jean-François Laé, Annick Madec et Numa Murard sur le thème de la “sociologie narrative: le pouvoir du récit“.

COUVERTURE

Capture

Les journaux parlent de tout, sauf du journalier. Les journaux m’ennuient, ils ne m’apprennent rien.[…] Ce qui se passe vraiment, ce que nous vivons, le reste, tout le reste, où est-il ? Ce qui se passe chaque jour et qui revient chaque jour, le banal, le quotidien, l’évident, le commun, l’ordinaire, le bruit de fond, l’habituel, comment en rendre compte, comment l’interroger, comment le décrire ? (Perec, 1989 : 11) il était une fois… Il était une fois… l’enquête. S’approcher, attendre, revenir, obstinément voir de plus près, accepter une déroute, patienter, sentir une fureur secrète, entendre humour ou ironie, reprendre le fil laissé la veille. Puis raconter ce qu’on a vu, entendu, ce qui apparaît et disparaît, les déplacements de cadre et de territoire, l’inattendu, ses effets qui déportent l’enquêteur aux frontières de la discipline et à ses marges. Une inlassable curiosité nous a poussé, des décennies durant, dans les quartiers populaires, dans l’épaisseur du social, le long de ses divisions et conflits, entre les couches de son mille-feuille. Cela commence de façon simple : nous nous sommes tôt glissé derrière les murs des multiples institutions de la démopédie, dans les archives de l’hôpital psychiatrique ou de la prison, et, suivant la généalogie de ces deux matrices vers le présent, de la soupe populaire aux foyers de sans-abris, des guichets du bureau d’aide sociale à ceux de la caisse d’allocations familiales, du Club de prévention au foyer de l’éducation surveillée, mais aussi de la salle de musculation à la salle de boxe, et du café où l’on parie sur les chevaux à la boutique du loto, ad libitum. Nous avons écouté et entendu des êtres parlants, dans leur vie privée ou bien publique, en cherchant à comprendre comment les unes et les autres « s’expliquaient » le monde dans lequel nous vivons. Et c’est ainsi que cela devient un peu plus compliqué. Comment laisser une large place à la réflexivité des enquêtés, leurs investissements dans des séries de pratiques sociales ? Si l’enquête est le socle de la narration, elle met en avant la compréhension de ce qui est agi, les circonstances de ce qui se fait ou se pense, explique ce qui peut l’être. Se mettre « à la place de » l’enquêté, prendre ses catégories d’agir comme une source de savoirs et de connaissances, travailler avec nos émotions, ce que l’on sent entre les mots, les actions et les contextes : tel a été notre pari. Ce numéro est né de la profonde insatisfaction dont parle Perec à propos du « journalier ».