Claire Lévy-Vroelant dans Le Monde

Le quotidien Le Monde publie aujourd’hui un éditorial de Claire Lévy-Vroelant, professeure de sociologie à l’université Paris 8 (Vincennes – Saint-Denis).

Logement social : une crise de l’Etat de droit, par Claire Lévy-Vroelant
LE MONDE | 13.09.05 | 13h23 • Mis à jour le 13.09.05 | 13h23
Point de vue

Les récentes catastrophes survenues dans les hôtels parisiens provoquent une irrépressible impression de déjà-vu. Ces drames s’inscrivent dans une longue série, dont les victimes sont presque toujours des étrangers ou des Français issus depuis peu de l’immigration.
Souvenons-nous de l’incendie, le 25 août 1989, à l’Hôtel Royal, à Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis) : huit personnes y avaient trouvé la mort. Il fut suivi par la création de résidences sociales, sous l’impulsion de Louis Besson, mais pauvres et immigrés logés dans l’habitat précaire ont continué à voir leurs conditions de vie s’aggraver. Que l’on relise les articles de l’époque : à quelques chiffres et termes près, les constats sont aujourd’hui, désespérément, les mêmes.

Faut-il conclure à la fatalité du “mal-logement”, monstre auquel sont régulièrement sacrifiées des vies innocentes, particulièrement d’enfants et de gens de couleur ? Pourtant, les contextes et les acteurs changent. Vers 1930, les garnis et hôtels de la capitale logeaient 11 % de la population parisienne. A l’époque et jusqu’aux années 1960, l’arrivée en ville passait par un hébergement plus ou moins durable mais jamais définitif, à l’hôtel ou en meublé. La différence avec le logement ordinaire n’était alors pas flagrante. Lois et règlements étaient interprétés dans un esprit de large tolérance par les inspecteurs. Les consignes officielles y invitaient de façon répétée (en cela rien n’a changé). On vivait en garni ou à l’hôtel, mal nécessaire mais porte d’entrée, en attendant mieux.

Le développement démographique de la capitale était alors rapide. Les migrants de l’intérieur (puis de l’étranger) devaient y trouver leur place. Ce n’est plus le cas depuis plusieurs décennies. Ce qui reste du secteur environ 900 hôtels, contre plus de 20 000 au début des années 1930 ! constitue à présent la résidence des exclus du logement ordinaire, sans espoir d’en sortir pour la plupart. De tremplin, l’hôtel ­ insalubre ou pas est devenu cul-de-sac.

La composition de leur population s’est fortement modifiée. Essentiellement constituée dans les deux décennies qui ont suivi la seconde guerre mondiale de jeunes ouvriers (et de familles, en nombre limité), elle compte de plus en plus d’immigrés âgés et de familles originaires d’Afrique subsaharienne. De l’Hôtel du Nord et ses semblables ne reste que le souvenir cinématographique.

En cédant leurs immeubles à des marchands de biens, les propriétaires renoncent à une source de revenus médiocre et échappent à de coûteux travaux. Les hôtels tombent dans le parc privé et sont perdus comme logement des plus démunis. Les profits spéculatifs qui résultent de leur rachat par un promoteur privé sont d’autant plus élevés que l’immeuble est vide. On comprend mieux, du coup, comment certains propriétaires sont “amenés” à laisser les locaux se dégrader sur place, voire à procéder à des coupures d’eau et d’électricité… La dégradation des hôtels n’est pas uniquement le résultat inéluctable d’une gestion à court terme des gérants. Elle résulte du marché immobilier et d’acteurs qui s’y positionnent dans un contexte très libéral.

Les tenanciers, aussi, ont changé. De statut purement privé (commercial), l’hôtel s’est vu paradoxalement reconnaître un rôle social à mesure que les pouvoirs publics “découvraient”, poussés par tel ou tel incendie mortel, le “drame de l’habitat insalubre”.

Deux types de réponses ont été successivement donnés. A partir de la fin des années 1960, on facilite les expropriations pour cause d’utilité publique et on crée une offre de logement spécifique : les foyers. L’habitat insalubre, bidonvilles inclus, ainsi “résorbé”, des lendemains radieux s’ouvraient pour tous (ou presque). Neuf millions de logements sont construits de 1954 à 1975. Avec ses défauts, la production était devenue quantitativement satisfaisante. Ce n’est plus le cas, tant s’en faut.

Deuxième réponse : dans les années 1980, le logement est entré dans les politiques sociales. Aux objectifs quantitatifs (combien de logements nécessaires ?), on a substitué des objectifs qualitatifs : le logement des “personnes défavorisées” est devenu un programme, qui génère l’invention de nouveaux “produits logements”, généralement temporaires et de qualité inférieure. L’aggravation de la pénurie a poussé les pouvoirs publics à multiplier les hébergements durables et d’urgence.

Tout se passe comme si les politiques avaient renoncé à offrir des logements à des prix correspondant aux possibilités des demandeurs. Ainsi, plus le droit au logement se voyait renforcé dans la loi, plus il devenait aléatoire dans la réalité.

Depuis les années 1990, l’intervention publique, dans ses dispositions législatives (loi Besson de 1990, loi d’orientation pour la ville (LOV) de 1991, loi de lutte contre les exclusions de 1998, loi relative à la solidarité et au renouvellement urbains (SRU) de 2000), pose comme priorité non plus la satisfaction de besoins en termes quantitatifs, mais l’accès des populations “défavorisées” à un logement “décent” . De garant de l’accès à l’habitat pour tous, l’Etat devient hébergeant, déléguant une partie de ses fonctions aux compétences des associations et au bénévolat.

L’ensemble des dispositifs aurait dû assurer le droit au logement. Il n’en est rien. A-t-on pris la mesure du dysfonctionnement qui s’exprime dans la formule utilisée pour décrire le logis des victimes des incendies récents : “hébergement de fortune payé par l’Etat pour des familles précaires et immigrées” ? Une proportion proche des 40 % : telle est la part des chambres d’hôtel “réservées”, financées par les pouvoirs publics et leurs relais associatifs, pour loger les “populations incasables”, à des prix très supérieurs au “marché” et dans des conditions souvent mauvaises.

Par ailleurs, des dizaines de milliers d’appartements sont vacants en Ile-de-France. Qu’on ne s’étonne pas, dès lors, de la multiplication des squats et logements irréguliers, lesquels sont connus et tolérés, faute de “solution de relogement”, par les services sociaux, les associations et les services préfectoraux.

Le mouvement récent des travailleurs sociaux, en Ile-de-France, montre que la multiplication des solutions précaires et provisoires coûte non seulement très cher mais a atteint ses limites. Au passage, il devient difficile de noyer dans l’opprobre général les “marchands de sommeil”, alors qu’une bonne part des hôteliers parisiens font leur travail honnêtement, dans des conditions difficiles, et que des associations reconnues et financées par l’Etat gèrent massivement ce type de structures.

Tous travaillent sur le fil du rasoir. Coincés entre l’injonction à secourir et l’interdiction de loger “clandestins” ou “surnuméraires”, entre le respect des normes de sécurité et les blocages de tous ordres, ils pratiquent volens nolens la politique de la “patate chaude” : l’art de se débarrasser des cas “insolubles”.

Accentuation du traitement social du logement par l’Etat et fonctionnement quasi sauvage du marché, émergence de nouveaux bailleurs privés et publics de logements temporaires et d’hébergement, complexification des missions des collectivités locales et accroissement de leurs responsabilités, mobilisation publique réduite aux associations de droit au logement, tels sont les principaux éléments du changement.

Au-delà des drames irréparables, l’impuissance durable des politiques constitue un dangereux abcès de fixation dont les conséquences dépassent de loin les quelques milliers de familles qui errent de taudis en taudis. Dans son 8e rapport (2004), le Haut Comité pour le logement des personnes défavorisées dénonce une crise aux caractéristiques nouvelles : “La crise du logement est aussi une crise de l’Etat de droit.” L’enjeu est aussi simple et vaste que cela.

L’impossible relogement des familles, vivant à l’hôtel ou dans des logements de fortune, remet en cause l’ensemble des pratiques actuelles. La solution passe par la construction massive de logements abordables et la mise en oeuvre fermement dirigée de la solidarité nationale. Reste à réfléchir sur les innovations nécessaires en matière de partenariats public-privé, de conception architecturale, de modes de financement. Sans oublier d’écouter les habitants meilleurs experts de leur propre existence. Questions hautement politiques. Faute d’y trouver des réponses, de nouveaux drames seront à déplorer.

Claire Lévy-Vroelant est professeur de sociologie à l’université Paris-VIII – Saint-Denis, chercheuse au Centre de recherche sur l’habitat du CNRS.

Article paru dans l’édition du 14.09.05