Delphine Gardey dans Le Monde

Delphine Gardey, maîtresse de conférences au département de sociologie de l’université Paris 8, est interviewée dans Le Monde (daté du 18 janvier 2008).
Les écrans ont une politique :

Delphine Gardey, historienne et sociologue, maître de conférences à l’université Paris-VIII-Saint-Denis et à Sciences Po Paris
“Les écrans ont une politique”
LE MONDE DES LIVRES | 17.01.08 | 12h36 • Mis à jour le 17.01.08 | 12h36

Historienne et sociologue, maître de conférences à l’université Paris-VIII-Saint-Denis et à Sciences Po Paris, Delphine Gardey publie Ecrire, calculer, classer. Comment une révolution de papier a transformé les sociétés contemporaines (La Découverte, 324 p., 25 €).
Afin de comprendre notre modernité, dites-vous, il faut l’inscrire dans l’histoire de ces gestes élémentaires que sont l’écriture, le calcul, l’archivage. Pourquoi ?
Les sociétés occidentales se caractérisent par l’importance qu’elles accordent à l’écrit. A partir de l’époque moderne, celui-ci émerge comme le bon moyen de gérer les affaires publiques et privées. La place de l’administration dans les démocraties occidentales en témoigne. Au cours du XIXe siècle, cette mutation touche également le monde du commerce et de l’industrie : les transactions tendent à devenir des inscriptions. En Angleterre, par exemple, jusqu’au début du XIXe siècle, il est fréquent de marquer une créance par une entaille sur un bâtonnet. L’écriture des calculs et des comptes l’emporte : calculer, c’est de plus en plus écrire, “poser sur le papier” une multiplication ou une division. L’écrit joue ainsi un rôle essentiel dans l’histoire de la démocratie, et notamment de deux de ses institutions : la justice et le Parlement. Inspirés par l’esprit de la Révolution, des hommes proposent, avec la “tachygraphie” (méthode d’écriture abrégée) par exemple, d’enregistrer mot à mot les paroles prononcées dans les Assemblées. L’idée de compte rendu témoigne d’un désir nouveau, celui de “rendre des comptes”. Disposer de tels comptes rendus judiciaires et parlementaires est un facteur décisif pour le développement de l’opinion, de la libre discussion, du récit historique !

Dans les années 1890, nos sociétés ont connu une “précipitation” des manières d’écrire, de compter ou de classer. Selon vous, cette révolution de l’information était aussi une révolution morale et politique. Qu’est-ce à dire ?
Ces transformations s’accélèrent considérablement à la fin du XIXe siècle, en effet, par l’entrée en scène du monde des affaires américain. Aux Etats-Unis, l’inventivité technologique est alors considérable. C’est le lancement de la Remington, des machines à copier et à reproduire les documents, à calculer, écrire, compter. La vitesse devient un impératif dans l’administration, car écrire, calculer et classer sont devenus des opérations indispensables au développement de l’industrie et du commerce. La vente par correspondance est un exemple emblématique : si l’on veut que les objets circulent, il faut un suivi administratif et gestionnaire, que les vieux livres de comptes (registres reliés) ne suffisent plus à assurer. La grande révolution de la période, c’est l’invention de la fiche comme unité d’information. La fiche est l’infrastructure cognitive de l’entre-deux-guerres, l’instrument de la gestion de la distance et de la complexité. Elle est au coeur d’une nouvelle machinerie de “traitement de l’information” – les machines à statistiques – qui transforme à son tour les façons de gouverner et de décrire le monde.

L’actuelle révolution numérique bouleverse l’ensemble de notre outillage mental, et ce jusque dans nos actes les plus quotidiens : quelles pourraient être ses conséquences sur l’idéal démocratique ?
Au-delà de ce que les technologies (et les idéologues) promettent, il faut rendre compte des conditions organisationnelles et humaines qui sous-tendent nos “outillages”, fussent-ils mentaux. La révolution numérique repose sur des infrastructures qui puisent leurs origines et leur imaginaire dans le monde militaire et s’appuie sur des formes spécifiques de division du travail ou de distribution du capital. Derrière l’écran lisse de nos ordinateurs, il y a des infrastructures, du travail, des humains. Ce sont par exemple ces femmes indiennes qui numérisent des documents au kilomètre. Comme l’indique Donna Haraway dans son Manifeste Cyborg (Exils ed., 336 p., 29 €), les artefacts, même “virtuels”, s’inscrivent dans du matériel, de l’économique et du social. C’est en ce sens qu’ils “ont une politique”. Il ne faut pas oublier que les arrangements avec les technologies sont des arrangements sociaux et qu’ils peuvent être faits autrement.

Propos recueillis par Jean Birnbaum

Plus d’informations sur Écrire, calculer, classer, page personnelle de Delphine Gardey.