Claire Lévy-Vroelant sur France-Inter

Claire Lévy-Vroelant, professeure de sociologie à l’université Paris VIII, sera, jeudi 31/05/2007, invitée de l’émission Service Public sur France Inter (de 9h30 à 10h30). Le thème : “Le scandale des hôtels meublés”, est en lien étroit avec son dernier ouvrage, Une Chambre en ville (ed. Créaphis, avec Alain Faure).
L’émission est écoutable au format mp3 : Le Scandale des Hôtels meublés.
Dans un numéro récent de Paris Obs, Claire Lévy-Vroelant et Alain Faure étaient interviewés :
Requiem pour l’hôtel meublé
Longtemps, le “garni? parisien fut un toit provisoire pour les ouvriers débarquant dans la capitale. Il est devenu un “bidonville en dur?. Récit d’une déchéance.
La sociologue Claire Lévy-Vroelant , par ailleurs membre de l’Observatoire des hôtels créé par la mairie de Paris, et l’historien Alain Faure livrent aujourd’hui une somme (430 pages !) sur les hôtels garnis et meublés de 1860 à 1990*, nourrie de photos, statistiques policières, rapports d’inspection.

ParisObs. – Lors de l’incendie de l’hôtel meublé Paris Opéra, il y a deux ans, vous étiez plongés dans l’histoire de ces garnis. Quelle avait été votre réaction ?

Alain Faure. – Les incendies ponctuent l’histoire des meublés depuis les années 80. Pendant longtemps, les hôtels n’étaient pas plus insalubres que les autres immeubles. Ils se sont dégradés à partir des années 50-60. D’où cette situation de « bidonvilles en dur » génératrice de catastrophes !

Claire Lévy-Vroelant. – J’ai ressenti un sacré goût de déjà-vu. C’est en fait la pénurie de logements sociaux ou bon marché, qui met la pression sur les hôtels meublés et crée ce type de situation dramatique.

ParisObs.– Les logements et hôtels meublés avaient un tout autre statut au XIX e et au début du XX e siècle…

A. F. – Au XIX e , Paris devient une très grande ville et accueille des masses de jeunes migrants célibataires, employés et surtout ouvriers d’origine provinciale ou étrangère, venant travailler dans l’industrie et le commerce. La mobilité est considérable : dix arrivent, neuf repartent. Le meublé fonctionne sur cette respiration, suit la conjoncture économique. Certaines années, après 1860, on dépasse 200 000 locataires de meublés, soit 10% de la population parisienne ! Il y a dans les années 1880 plus de 12 000 hôtels à Paris contre moins de 1 000 aujourd’hui. Le système est plus confortable qu’à Londres, où les migrants doivent louer des lits chez l’habitant. Au bout d’un certain temps, l’ouvrier ou l’employé se marie, quitte son garni pour louer un appartement. Le garni n’est qu’une étape, un sas. Le système fonctionne bien parce qu’il y a suffisamment de logements bon marché.

ParisObs. – Dès la fin du XIX e , le garni n’a plus ce rôle positif. Que se passe-t-il ?

A. F. – C’est le début de la crise du système. Dans les arrondissements populaires de Paris, les 11 e , 20 e , 14 e , 13 e , l’offre en logements ouvriers s’essouffle : on ne construit plus que pour la petite bourgeoisie, si bien que le migrant pauvre ne peut plus quitter l’hôtel. Il est en quelque sorte prisonnier, piégé. Du coup, dans les années 20, période de fortes migrations, on assiste à une hypertrophie du secteur qui abritera plus de 300 000 Parisiens en 1931. Beaucoup de propriétaires convertissent alors à tour de bras leur maison en chambres à louer à tous les étages. C’est la naissance des marchands de sommeil. Le système ne respire plus, le sas se referme. Arrive la crise des années 30 qui vide les garnis – il n’y a plus de travail, c’est logique – et voit la faillite de milliers d’établissements. Ils ne rouvriront jamais.

ParisObs. – Les années 50 sont dramatiques. Vous décortiquez le recensement de l’année 1954, qui se trouve être celle de l’appel de l’abbé Pierre.

C. L.-V. – Ce sont les Trente Glorieuses. L’embellie économique voit affluer provinciaux, paysans, et Nord-Africains. En 1949, 190 000 Parisiens vivent en garni, ils sont à nouveau 300 000 en 1954 ! Parmi eux, 41% d’ouvriers, 15,5% d’employés, mais aussi 13,7% de cadres et professions libérales qui ne trouvent pas à se loger. Tous s’entassent dans un secteur rétréci. On va finir par voir naître les bidonvilles et l’autoconstruction ! De plus, les meublés, qui jusque-là ne se distinguaient pas physiquement, vont se dégrader, alors même que le parc de logements et l’hôtellerie de tourisme se modernisent. Il y a un décrochage. Et c’est à ce moment-là que l’arrivée de familles entières dans ces espaces réduits est de plus en plus visible. Dans un ouvrage de 1956, « la Vie quotidienne des familles ouvrières », l’auteur, Paul-Henri Chombart de Lauwe, écrit ceci : « Au-dessous d’une certaine surface, la vie familiale devient de plus en plus difficile à supporter. La femme, harcelée par les enfants, éreintée par les lessives, s’épuise rapidement dans un logement qu’elle ne peut même pas, faute de place, arranger à son goût ni garder propre. »

ParisObs. – La construction de logements sociaux dans les années 60-70 va-t-elle rendre aux garnis et meublés parisiens leur vocation d’origine, celle de simple étape avant un vrai chez-soi ?

C. L.-V. – Non. De nombreux petits hôtels vont disparaître sous le coup des pelleteuses. Paris se lance dans une modernisation à marche forcée, avec des constructions de standing. Les bidonvilles en banlieue, les foyers Sonacotra et résidences sociales remplacent les meublés. Mais ces résidences n’ont pas les mêmes vertus : il n’y a plus cette souplesse de gré à gré, la possibilité d’avoir la clé de la chambre en cinq minutes. Il y a des files d’attente comme dans le logement social. Les demandeurs d’asile ou les grandes familles africaines, les sortants de prison ou d’hôpital psychiatrique en sont les grands perdants. Ce secteur disait certes la misère, mais aussi l’hospitalité urbaine. C’était un moyen de trouver sa place dans la ville.

ParisObs. – La situation actuelle à Paris ?

C. L.-V. – Après l’incendie du Paris Opéra, la Ville a décidé d’aider financièrement les hôteliers qui veulent réhabiliter. En échange, elle y réservera des chambres pour les familles en grande difficulté. C’est intéressant, mais on reste dans la solution d’urgence.

(*) Une chambre en ville, éditions Créaphis, 32 € .
(source : Paris Obs, 10 mai 2007)