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7- 10/12/1985 - 1

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(1) Sur Foucault Les formations historiques 
Année universitaire 1985-1986. Cours du 10 Décembre 1985 Gilles Deleuze (partie 1/5) 
 Transcription : Annabelle Dufourcq 
(avec l’aide du College of Liberal Arts, Purdue University)

Alors voilà où nous en sommes. Nous... finalement nous n’avançons pas, mais nous remuons dans un même problème et c’est à force de remuer dans ce problème ou de remuer ce problème qu’on va arriver au bout. Ce problème, c’est celui-ci, c’est donc toujours que nous nous trouvons devant deux formes irréductibles : la forme du visible, la forme de l’énonçable. Il n’y a pas isomorphie de ces formes. En d’autres termes il n’y a ni forme commune au visible et à l’énonçable, ni correspondance entre les deux formes. Donc : ni conformité - forme commune - ni correspondance biunivoque d’une forme à l’autre. Il y a différence de nature ou, suivant le mot de Blanchot, il y a un non-rapport. Un non-rapport entre le visible et l’énonçable. Donc une disjonction, une béance. C’est la disjonction lumière (comme forme du visible) / langage (comme forme de l’énonçable).

On remarque tout de suite - et j’insiste parce qu’on aura besoin plus tard de revenir sur ce point - une des conséquences immédiates d’un tel point de vue, c’est une critique fondamentale de l’intentionnalité. Ou, si vous préférez, c’est une critique de la phénoménologie, au moins sous sa forme vulgaire. Par « vulgaire », je n’entends rien de péjoratif, j’entends : ce qui en a été retenu comme le plus connu, ce qui a été retenu comme le plus connu de la phénoménologie, c’est l’idée d’une intentionnalité, non seulement de la conscience, mais des synthèses de la conscience, sous la forme célèbre du « toute conscience est conscience de quelque chose ». Et, de ce point de vue, le langage, synthèse de la conscience entre autres, le langage se présente comme visée, intentionnalité vers un état de chose ou quelque chose. Le langage comme visant quelque chose. On a vu en quel sens Foucault s’oppose très violemment et brise ce rapport d’intentionnalité, en quel sens, en un sens très simple : si l’on comprend ce que c’est qu’un énoncé, on voit que l’objet de l’énoncé est une variable intrinsèque de l’énoncé lui-même. Donc l’énoncé a bien un objet mais qui n’a rien à voir avec l’objet visible ou rien à voir avec un état de chose. L’objet de l’énoncé est une variable intrinsèque ou une dérivée de l’énoncé lui-même. Dès lors il est exclu que l’énoncé vise un objet qui lui serait extérieur. Si bien que le véritable énoncé qui correspond à la pipe visible c’est, encore une fois, « ceci n’est pas une pipe » et non pas « ceci est une pipe », ou, version sérieuse de la même idée, le véritable énoncé qui correspond à la forme visible « prison », ce n’est pas « ceci est une prison », c’est « ceci n’est pas une prison », dans la mesure où les énoncés de droit pénal ne comportent pas la prison. Ce serait facile, dès lors, d’en conclure - je dis par parenthèse et pour préparer l’avenir - que la rupture de Foucault avec la phénoménologie se fait ici, mais nous savons bien qu’il faut tenir compte d’autres facteurs, que la phénoménologie, dans son développement même, aussi bien chez le dernier Husserl, que chez Heidegger, que chez le dernier Merleau-Ponty, n’a pas cessé elle-même d’éprouver le besoin de dépasser l’intentionnalité, et pourquoi ? C’est que l’histoire de l’intentionnalité, on la retrouvera, cette idée de la visée ou de la conscience comme conscience d’un quelque chose [interruption]... Et bien euh..., cette histoire de l’intentionnalité était très curieuse parce que, vous comprenez, elle était tout entière construite pour rompre avec le psychologisme et avec le naturalisme. Je dis tout ça très vite, hein, c’est pour ceux qui sont au courant... Et l’intentionnalité retombait typiquement dans une autre psychologie, un autre naturalisme. Notamment c’était très difficile et c’était de plus en plus difficile vu les progrès de la..., vu l’évolution de la psychologie, de distinguer l’intentionnalité du learning. On verra tout ça plus en détails. D’où les phénoménologues se sont trouvés [rire de D] dans une situation très curieuse parce que, finalement, ils ont été amenés à rompre avec l’intentionnalité. Alors on ne peut pas se dire : et ben voilà, Foucault rompt avec la phénoménologie parce que la phénoménologie est amenée aussi à faire sa rupture. Si bien qu’on verra que les rapports Foucault/ phénoménologie sont beaucoup plus compliqués que...

Mais pour le moment on n’en est pas là. On enregistre simplement qu’il y a une rupture de l’intentionnalité au profit d’une espèce de dualisme, de différence de nature entre les deux formes, le visible et l’énonçable, on ne peut pas dire que l’énoncé vise une chose ou un état de chose. Donc nous sommes au sein du non-rapport du visible et de l’énonçable, et pourtant et pourtant on retombe toujours sur le même cri... ça devient un cri là, c’est-à-dire le signal d’une urgence, et pourtant et pourtant : il faut bien qu’il y ait un rapport... Il faut bien qu’il y ait un rapport entre la prison visible et l’énoncé « ceci n’est pas une prison », il faut bien qu’il y ait un rapport entre la pipe visible de Magritte et l’énoncé de Magritte « ceci n’est pas une pipe ». Pourquoi est-ce qu’il faut qu’il y ait un rapport ? Puisque, nous le savons, la forme du visible et la forme de l’énonçable composent le savoir... S’ils composent le savoir, il faut bien qu’au fond du non-rapport des deux parties du savoir, s’engendre ou s’élève un rapport. On n’a pas le choix. Et d’où je disais : bon, c’est très bizarre, comment est-ce qu’on va pouvoir expliquer ça ? Transformons la question : pourquoi Foucault éprouve-t-il tant de plaisir, tant d’amusement et, en même temps, tant d’admiration à la découverte et à la lecture de Raymond Roussel ? La réponse est simple, c’est que, outre le plaisir et la joie que ce poète lui donne, il y trouve des esquisses de solution pour ce problème et des esquisses de solution très curieuses parce que, en un sens, des solutions exemplaires. Qu’est-ce qu’il faut appeler une solution exemplaire ? Il faut appeler une solution exemplaire une solution qui se dégage dans des conditions artificielles. Elle est donc d’autant plus pure qu’elle surgit relativement à des conditions parfaitement artificielles, quitte à ce qu’ensuite on puisse l’étendre aux conditions communes. Et, finalement, peut-être qu’il y a beaucoup de problèmes qui surgissent ainsi, au niveau des conditions artificielles. Et, en effet, c’est au niveau d’un procédé de langage, d’un procédé d’énoncé et d’un procédé de visibilité tout à fait bizarres, que Roussel va développer des poèmes qui nous apportent, semble-t-il, une ou même plusieurs solutions à ce problème. D’où : j’essaie de, j’essaie de comprendre ce livre de Foucault sur Roussel en fonction de la tentative même de Roussel. Vous fermez la porte s’il vous plaît. ...Alors, que les procédés de Roussel soient en effet des procédés poétiques, construits par Roussel lui-même, c’est une chose, mais vous devez être attentifs à deux choses à la fois : le procédé tout à fait artificiel de Roussel et les possibilités que ce procédé nous donne, l’indication....

La première direction que Foucault dégage de Roussel, elle est très simple et on a essayé de l’aborder déjà. Ça consiste à dire : d’accord, les deux formes, la forme du visible et la forme de l’énonçable, diffèrent en nature, ça n’empêche pas qu’elles sont en présupposition réciproque. C’est-à-dire l’une présuppose l’autre et l’autre présuppose l’une. Ce qui veut dire concrètement que, d’une forme à l’autre, du visible à l’énonçable et de l’énonçable au visible, il ne cesse d’y avoir des captures mutuelles. « Capture » c’est pas un mot que Foucault emploie. Je l’emploie par commodité, hein, « des captures mutuelles ». Mais, en revanche, tous les mots que Foucault emploie sont des termes polémiques de violence. Et, en effet, vous voyez pourquoi. Si les deux formes sont réellement hétérogènes, irréductibles l’une à l’autre, il semble que ce soit comme une guerre entre les deux et que le premier rapport entre les deux ne puisse être que celui d’une guerre, d’une violence. L’une va prendre quelque chose à l’autre. L’autre va prendre quelque chose à l’une et ce sera par arrachement, par capture, par prise. Ce seront des étreintes. Ce seront des étreintes de lutteurs. Et, déjà, dans « Ceci n’est pas une pipe », ce thème, la présupposition réciproque conçue comme capture mutuelle du visible et de l’énonçable, ne cesse d’être présenté par Foucault comme une véritable lutte. Dans « Ceci n’est pas une pipe », je cite, p.33 : « entre la figure et le texte... », c’est-à-dire le visible et l’énonçable, « entre la figure et le texte, de l’un à l’autre, il y a des attaques lancées », des attaques lancées, « des flèches jetées contre la cible adverse, des entreprises de sape et de destruction, des coups de lance et des blessures, une bataille ». Bon. C’est une bataille. Il faut retenir un tel texte parce qu’on s’étonnera moins, ensuite, que Foucault éprouve le besoin de dépasser l’axe du savoir vers l’axe du pouvoir où la bataille s’explique singulièrement. Ça c’est déjà des textes concernant le savoir, c’est-à-dire les deux éléments du savoir, le visible et l’énonçable, et vous devez sentir qu’ils sont tout entiers tendus vers une découverte du pouvoir comme étant le véritable enjeu de la bataille. Page 48 : « Dans cet espace brisé et en dérive » où se rencontrent le visible et l’énonçable... « Dans cet espace brisé et en dérive, d’étranges rapports se nouent, des intrusions se produisent, de brusques invasions destructrices, des chutes d’images au milieu des mots... », des chutes de visibilité au milieu des énoncés, ... « des éclairs verbaux qui sillonnent les dessins et les font voler en éclats ». Là aussi l’affirmation de la lutte, de l’étreinte, de la bataille...

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