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3- 05/11/1985 - 2

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31.8 Mo MP3
 

(1) Sur Foucault Les formations historiques 
Année universitaire 1985-1986. 1. Cours 3 du 5 Novembre 1985 -2 Gilles Deleuze 
Transcription : Annabelle Dufourcq 
(avec l’aide du College of Liberal Arts, Purdue University) 45 minutes 22 secondes

... et on verra quel parti on a à en tirer. Il importe sûrement que le sous-titre soit « à l’usage des juristes et des médecins » et que les énoncés du livre comportent des morceaux de phrases en latin. On ne peut pas l’oublier, on ne peut pas le négliger. A part ça, tout est dit, tout est "énoncé". C’est le livre de l’ère victorienne. Comprenez : qu’est-ce qu’on est en train d’apercevoir ? Si vous en restez aux mots et aux phrases, vous aurez l’impression que quelque chose est caché. Et oui : il y a des mots défendus, et c’est tout le thème du premier chapitre : « nous-autres victoriens », il y a des mots défendus, il y a des phrases métaphorisées. Vous ne parlerez de ceci et de cela que par métaphores. Il y a des propositions réprimées. Foucault ne discute rien de tout ça. Seulement, si vous en restez aux mots, aux phrases et aux propositions, et bien oui, vous allez dire : il y a du caché. C’est que vous n’avez pas su atteindre aux vrais énoncés. De plus l’ère victorienne se définira comment ? Par un véritable "pullulement" des énoncés de sexualité. Et l’on dirait que les mots ne sont interdits, les phrases ne sont métaphorisées, les propositions ne sont réprimées que pour faire pulluler ces énoncés de sexualité.

Et Foucault part à la recherche de ces énoncés : où les chercher ? Où les trouver ? Voyons, faisons la liste.
-  Dans le premier chapitre. Il découvre un premier foyer des énoncés de sexualité dans quoi ? Dans l’Eglise et la confession et les techniques d’aveu, qui traquent la sexualité y compris la sexualité infantile. Quel prêtre ne sait qu’il y a une sexualité infantile ? Et quel prêtre ne sait que ces manifestations, dès la plus tendre enfance, ne sont déjà le signe du péché originel ? N’importe quel prêtre sait ça. Or les prêtres du XIXème siècle savaient tout ce qu’ils pouvaient savoir à cette époque sur la sexualité infantile. Et, bien plus, Foucault n’aura pas de peine à montrer que ça date d’il y a longtemps, que, depuis le Concile de Trente, l’Eglise s’est donnée pour tâche de produire des énoncés de sexualité. Bien : voilà donc un premier foyer d’énoncés.
-  Deuxième foyer au XIXème siècle : le gouvernement. C’est que, on l’a vu la dernière fois, dans le courant du XIXème siècle et déjà au XVIIIème, l’Etat se lance dans une véritable bio-politique, c’est-à-dire, conçoit, parmi ses fonctions, une véritable gestion de la vie. Gérer et contrôler la vie. Comment voulez-vous qu’il ne s’intéresse pas au phénomène de la sexualité à la ville et dans la campagne, aux coutumes de contraception, à l’évolution de la natalité etc. ? Deuxième foyer.
-  Troisième foyer : l’école. Il faut vraiment ne pas se reporter aux énoncés nécessaires - vous voyez que la méthode de Foucault là se dessine - il faut être aveugle aux énoncés, il faut ne pas savoir lire, pour croire que à l’école au XIXème siècle, on ne parle pas de sexualité. En un sens on ne fait que ça. Et sans doute c’est pour la "sanctionner", mais on en parlera d’autant plus qu’il faut la sanctionner. Et la surveillance des enfants et le règlement des écoles ne cessent de faire pulluler les énoncés de sexualité, à savoir : pensez à ceci - c’est évident - les conditions de l’internat au XIXème siècle. Il faudrait être idiot pour croire que ne se produit pas, aussi bien chez les élèves, que chez les surveillants, une production incessante d’énoncés de sexualité.

Et Foucault prend particulièrement l’exemple de ce qu’on appelle les mouvements réformistes, en pédagogie, en Allemagne au XIXème siècle, autour notamment d’un grand philanthrope de l’époque qui s’appelait Basedow. Et il raconte le succès de l’éducation sexuelle au XIXème siècle autour de ces mouvements. « Pour montrer le succès de l’éducation sexuelle qu’on donnait aux élèves, Basedow avait convié ce que l’Allemagne pouvait compter de notables (Goethe avait été un des rares à décliner l’invitation). Devant le public rassemblé, un des professeurs pose aux élèves des questions choisies sur les mystères du sexe, de la naissance, de la procréation : il leur fait commenter des gravures qui représentent une femme enceinte, un couple, un berceau. Les réponses sont éclairées, sans honte, ni gêne. Aucun rire malséant ne vient les troubler - sauf justement du côté d’un public adulte, plus enfantin que les enfants eux-mêmes, et que le professeur, sévèrement, réprimande ». On se croit dans un compte-rendu, dans un protocole de 1960, on nous a assez dit, en 1960, qu’avec les cours d’éducation sexuelle et bien c’était les parents qui ricanaient, gênés, et que les enfants écoutaient, très sérieux : bien il faut reculer, c’est en plein XIXème siècle, ça se passait déjà comme ça et Foucault, là, il ne manque pas un effet de style, c’est une phrase signée Foucault : « On applaudit finalement ces garçons joufflus qui, devant les grands, tressent d’un savoir adroit les guirlandes du discours et du sexe. » Alors : qu’est- ce qui m’importe là-dedans ? Retenons, retenons. Trois foyers de production d’énoncés, très indépendants l’un de l’autre : l’Eglise - avec l’institution du confessionnal, de la confession - la politique d’Etat, l’école. Et il y en a bien d’autres.

D’où peut-être l’idée, qui nous étonnera moins quand on arrivera à ce point - mais dans longtemps - d’où une des thèses fondamentales lorsque Foucault abordera directement la question, à savoir : une de ses grandes thèses : non le pouvoir ne réprime pas, ou ne réprime que secondairement, qu’est-ce qu’il fait ? Il fait quelque chose de beaucoup plus profond et, sans doute, de plus terrible que la répression, il forme, il façonne ; il ne fait pas taire, il fait pire : il fait parler. Il discipline, il normalise. Mais la répression est tout à fait secondaire par rapport aux opérations positives du pouvoir.
-  Le pouvoir ne réprime pas, il discipline, il gère, il contrôle, il normalise etc. Il ne fait pas taire, il fait parler. Il n’empêche pas d’agir, il fait agir.

En d’autres termes : oui, la sexualité est le secret, seulement voilà : le secret n’est là que pour qu’on en parle, le secret désigne simplement un certain type d’énoncés, une certaine famille d’énoncés, ça ne signifie pas un in-énoncé, un in-énonçable, cela signifie : un type particulier d’énoncés.
-  Le secret c’est ce dont on parle. Et, la dernière phrase de ce chapitre auquel je me réfère dit en effet : « Ce qui est propre aux sociétés modernes, ce n’est pas qu’elles aient voué le sexe à rester dans l’ombre, c’est qu’elles se soient vouées à en parler toujours en le faisant valoir comme le secret ». En d’autres termes, vous voyez, là, on vient de faire un pas assez considérable. Oui. Si vous en restez - et, sans doute l’exemple de la sexualité était un exemple particulièrement frappant
-  si vous en restez aux mots, vous voyez qu’il y a des mots interdits.
-  Si vous en restez aux phrases, vous voyez qu’il y a des phrases qu’on ne peut prononcer qu’avec métaphore, que métaphorisées.
-  Si vous en restez aux propositions, vous voyez qu’il y a des propositions réprimées. Evidemment, mais tout ça ce sont des effets secondaires. Vous pouvez seulement en conclure : les énoncés ne se réduisent pas aux mots, aux phrases, aux propositions. Et si vous avez le moyen, si vous savez vous élever jusqu’aux énoncés, à ce moment-là vous voyez que les énoncés à une époque pullulent et que rien n’est caché. Le secret n’est là que pour se trahir. Même pas pour être trahi, pour se trahir lui-même. Quelle est l’opération du prêtre au confessionnal vis-à-vis d’un petit enfant sinon - par là on voit bien que ce n’est pas réprimé. Il y a longtemps que l’inquisition a toujours dit, et la devise de l’inquisition ça a toujours été : "je ne réprime pas". Je ne réprime pas, je gère les âmes. Mais ... euh je ne sais plus ce que je disais, enfin vous complétez de vous-mêmes. C’est très important parce que ça nous fait faire un pas, maintenant on peut attaquer la question, qu’est-ce que c’est ... D’accord on vient d’assoir juste et de confirmer ce point, qu’il fallait bien confirmer le plus concrètement possible :
-  l’énoncé s’il existe - on ne sait pas encore ce que c’est - s’il y a des énoncés, ne vous attendez pas à les trouver dans des phrases, des mots, des propositions, des actes de parole. Vous les trouverez où ? Bon, on commence, à ce moment-là on peut élaborer, ou chercher, quelle est la méthode de Foucault. D’où : première idée d’aujourd’hui. Il va y en avoir trois, on n’aura peut-être pas le temps de les finir.

Première idée, première grande idée de Foucault : pour extraire les énoncés qu’est-ce qu’il faut faire ? Je me trouve devant des phrases, des mots, des propositions. Et bien qu’est-ce que je dois faire avec ça ? Eu égard au problème que je pose, eu égard à tel ou tel problème, je dois, nous dit Foucault, former un corpus. Méfiez-vous : le corpus, ce n’est pas un corpus d’énoncés, puisqu’on ne sait pas ce que c’est les énoncés. Le corpus, c’est un corpus de mots, c’est-à-dire un ensemble de mots, de phrases et de propositions et d’actes de parole. Il faut que je parte d’un tel ensemble nommé « corpus ». En effet c’est de ce corpus - vous voyez on fait un progrès minuscule, je ne dis plus maintenant : les énoncés vont être extraits des mots, des phrases et des propositions, avec lesquels ils ne se confondent pas, je dis, ce qui est notablement différent : les énoncés s’extrairont, pourront être extraits, d’un corpus de mots, de phrases et de propositions. La question c’est : qu’est-ce qu’a ajouté le mot « corpus » ? Ça va ? Plus vous aurez l’impression de comprendre, plus on en sera loin, c’est pour ça que c’est très, très important d’aller si lentement, on a juste introduit la notion de corpus et on ne sait pas ce que c’est : « corpus ». Et pourtant on sent bien qu’il y a fort à parler de ça, parce qu’après tout, un corpus, vous voyez ce qu’on en attend.
-  Vous ne pourrez dégager les énoncés d’une époque que si vous avez su former un corpus de mots, de phrases et de propositions effectivement employés, effectivement dites, effectivement proférées à l’époque. Il ne s’agit pas de les former dans votre tête. Il faut que ces phrases aient été dites ou écrites à l’époque. Il faut que ces actes de parole aient été proférés à l’époque. C’est par là que vous êtes historiens, bien plus : archéologues.

Or, qu’est-ce que c’est un corpus ? C’est très intéressant car c’est toute une histoire. Ce n’est pas par hasard que Foucault reprend ce terme. Car là, autant c’est lui qui invente « énoncé » au sens où il va prendre cette notion, autant « corpus », c’est un terme qu’il emprunte et qu’il emprunte à des linguistes. Et sans doute il l’emprunte à des linguistes dont il ne parlera jamais, à ma connaissance, mais c’est sans doute les linguistes dont il est le plus proche. C’est une école très intéressante, très différente de celle de Saussure, une école que l’on appelle "le distributionnalisme" et qui a comme grands représentant Bloomfield et Harris. Et voilà en gros ce que nous disaient Bloomfield et Harris pour fonder leur conception du langage. Ils disaient : vous savez, vous ne pouvez jamais - et c’est par là que ça avait une grande portée linguistique - vous ne pouvez jamais analyser le langage en général, ni même une langue, ce n’est pas vrai, dit-il. Comment on travaille sur le langage ou sur une langue ? Bloomfield montrait très bien que tous les linguistes ont toujours fait comme ça, seulement ils ne le disent pas. Tiens : ils ne le disent pas, mais alors, pourquoi ils ne le disent pas ? Qu’est-ce que ça cache qu’ils ne le disent pas, alors qu’ils le font de toute évidence ? Et bien ce que fait tout linguiste, c’est partir d’un corpus donné, c’est-à-dire partir d’un ensemble déterminé, qui peut être illimité, mais qui n’en est pas moins fini en droit, un ensemble fini de mots, de phrases et de propositions. Et on ne peut pas étudier une langue autrement. Ah ça c’est très intéressant parce que... Dès lors, les distributionnalistes, du type Bloomfield, sont, à ma connaissance, les seuls linguistes à se réclamer explicitement d’un corpus. A savoir : pour étudier une langue, quelle qu’elle soit, il faut partir d’un corpus historique déterminé ou déterminable. Et, dès lors, quel sera l’objet de la linguistique ? Dégager, dans ce corpus, quelles sont les, ce qu’ils appellent - seconde rencontre avec Foucault - ce qu’ils appellent des « régularités ». Dégager les régularités qui concernent les éléments du corpus. Comment ils conçoivent ces régularités ? C’est un tout autre problème. Mais, lorsque Foucault nous dira, dans "L’archéologie du savoir", il n’est pas question de découvrir ce qu’est un énoncé, si l’on ne part pas d’un corpus déterminé, corpus de mots, de phrases et de propositions et d’actes de parole, et lorsqu’il nous dira, deuxième point, un énoncé c’est une régularité, au point qu’il parlera de « régularité énonciative », il faut, à cet égard, marquer sa double rencontre avec le distributionnalisme. Ceci dit, deux questions :
-  comment Foucault conçoit-il un corpus ? Deuxième question :
-  de quelle manière conçoit-il une régularité, ce qui définit l’énoncé ? Dégager les régularités d’un corpus, c’est la tâche commune que se proposent Bloomfield et Foucault. Mais, cette tâche commune étant posée, il n’y a plus rien de commun. C’est-à-dire, aux deux questions « comment déterminer le corpus ? » et « comment définir la régularité énonciative ? », les réponses de Foucault n’ont strictement rien à voir avec celles des linguistes distributionnalistes.

Vous comprenez ? Alors, bon, on revient toujours à ça parce que c’est intéressant, ça, pour la linguistique en général. Tout le monde ! De quoi voulez-vous qu’un linguiste parle, sinon d’un corpus déterminé, c’est-à-dire d’un ensemble fini de mots, de phrases et de propositions ? Seulement il ne le dit pas ou il fait comme s’il ne le faisait pas. Pourquoi ? C’est là que c’est tordu, la linguistique. Ce n’est pas bien ça ! Ils cachent le corpus dont ils partent. Pourquoi ? Parce que peut-être qu’ils ont des prétentions formalistes. L’analyse des propositions se réclame d’une formalisation, elle a tout intérêt à cacher son corpus qui est un matériau irréductible. En d’autres termes, l’analyse des propositions s’occupe avant tout de quoi ? D’engendrer des propositions possibles, indépendamment de la question : répondent-elles à des actes de parole, à des phrases qui ont été effectivement formulés. L’analyse propositionnelle ne peut pas faire de différences entre le possible et le réel. Donc, tout en partant d’un corpus réel déterminé, elle fera comme si elle n’en partait pas. La linguistique, sa prétention de s’élever jusqu’à la langue et aux phénomènes du langage même, fait que aussi, elle va occulter le corpus dont elle part.

La psychanalyse, elle aussi, elle part d’un corpus, je dirais : le corpus analytique, c’est l’ensemble des mots et des phrases effectivement formulés par un patient déterminé. Ce que dit le patient. Mais lorsque le patient formule une phrase, il est bien connu que l’analyste y substitue une autre phrase. Bien plus, il est bien connu que l’analyse élaborera, à cette intention, une théorie dite « de la double inscription ». C’est-à-dire : à une phrase inscrite dans le système préconscient, correspond d’après des lois d’interprétation, une autre phrase inscrite dans le système inconscient. Cette théorie de la double inscription est bien célèbre et reprise dans ce qu’on appelle « l’hypothèse topique » chez Freud. Les deux inscriptions, qui correspondent à deux phrases différentes. Dès lors, il est forcé aussi que la psychanalyse, bien qu’elle parte d’un corpus déterminé, fini, ne cesse de cacher ce corpus dont elle part, puisque ce à quoi elle veut arriver c’est à des phrases d’un tout autre type, c’est-à-dire d’un autre niveau d’inscription. Si bien que Foucault peut dire, dans "L’archéologie du savoir" : tous les linguistes ne cessent pas de partir d’un corpus déterminé et fini, mais ils le cachent. Il faut corriger, nous a-t-il semblé, cette thèse de Foucault : oui tous, sauf les distributionnalistes - ça change peu de chose - alors, s’il faut partir d’un corpus et s’il ne faut pas le cacher, au contraire, on ne trouvera les énoncés que si on est en mesure de donner les règles de formation du corpus, de constitution du corpus retenu.

Donc vous avez un problème - ça devient très très concret, si vous voulez que Foucault vous serve à quelque chose pour vos propres travaux à vous - vous avez un problème : la méthode que vous conseillerait Foucault, c’est ceci : en fonction de votre problème, par exemple que ce soit « qu’est-ce que Dieu ? », « qu’est-ce que... » euh,.... alors un problème plus petit, euh... comment, je ne vois pas de problème plus petit... vous suppléez vous-mêmes. « Qu’est-ce qu’un prêtre ? », « qu’est-ce que ceci, qu’est-ce que cela ? ». Vous n’avancerez pas, vous ne pourrez rien énoncer si vous n’avez pas constitué votre corpus historique. Je ne dis pas qu’il faudra en rester à ce corpus, hein - on est dans des étapes extrêmement... - il faut constituer votre corpus historique. Or les corpus « signés » Foucault, c’est très très curieux, parce que, déjà là, il y a toutes sortes de choses qu’il faut que vous sentiez. Ce n’est pas du domaine s’il a raison ou pas. Il faut que vous sentiez son originalité, il faut savoir si cette originalité-là vous convient à vous et, sinon, vous cherchez d’autres auteurs. Parce qu’il y a une marque de Foucault dans la constitution des corpus et c’est par là que ça n’a plus à rien à voir avec Bloomfield. Ce que j’essaie de dire comme ça, je n’ai pas de solution toute faite, mais, Foucault cherche toujours des énoncés, je vais vite - ce que un disciple de Foucault, François Ewald, a appelé des « énoncés sans référence ». Je crois que le mot est assez juste si on explique le goùt. C’est très frappant que, dans l’œuvre de Foucault, il éprouve un goût à première vue presque immodéré pour des auteurs très peu connus et même si peu connus que, parfois, ça touche à l’anonymat. C’est presque du niveau, c’est à peine différent, d’un « on dit à telle époque ». On dit à telle époque. Je calcule mes mots parce que on ne pourra en tirer parti que plus tard, mais est-ce que c’est par hasard que Foucault développera ensuite toute une théorie du on comme étant infiniment plus profond que le je et le tu, et s’opposera à toute "personnologie linguistique", du type la personnologie de Benveniste, précisément parce que la troisième personne est la seule vraie personne selon lui.

Bon, donc, en tout cas, là j’ai fait un pas de trop, vous voyez : il faudrait que vous sentiez qu’il ne faut pas du tout aller trop vite, là je retire ce que j’ai dit. Je suis bien content de l’avoir dit, mais je le retire tout de suite. Et je reviens, je me calme. Et je me calme, ça veut dire : bon bien ce corpus, quoi, des énoncés sans référent ? sans référence ? ça veut dire quoi ? En effet il cite assez peu les grands philosophes. On le lui a beaucoup reproché. Ce n’est pas qu’il ne les connaisse pas, il les connaît admirablement. Il ne les cite pas, est-ce que c’est coquetterie ? Il les connaît et même je suppose que son rapport avec les grands philosophes nourrit les nouveaux concepts qu’il forme, à commencer par celui d’énoncé. Et ça n’empêche pas que, quand il constitue un corpus, il ne s’adresse pas aux grands textes. Bien plus, il s’adresse très rarement aux textes des grands hommes, grands philosophes ou autres. Et pourquoi ? Tiens, alors si on procède là par... comme on fait une espèce de recherche, il faut utiliser tout... Il y a un sociologue de la fin du XIXème siècle, qui s’appelle Gabriel Tarde. Il fait une micro-sociologie, ce qu’il appelle lui-même une sociologie de l’infinitésimal, et il présente son entreprise comme ceci, il dit : ce qui m’intéresse, ce ne sont pas les structures sociales toutes faites et ce ne sont pas non plus les grandes idées des grands hommes. Ce qui m’intéresse, dit-il - là je cite exactement - « ce sont les petites idées des petits hommes ». Bon, d’accord : les petites idées des petits hommes, c’est quoi ? Prenons des exemples empruntés à Tarde pour faire une sociologie de l’infinitésimal, ce qu’on appellerait aujourd’hui une "micro-sociologie". Il dit : ce qui m’intéresse, c’est comment et quand s’introduit une coutume locale, une nouvelle coutume locale ? ou bien en quel service un fonctionnaire un jour, un fonctionnaire de ministère, a-t-il signé avec un paraphe qui, dix ans après s’imposait dans tout le ministère ? Il a inventé un nouveau type..., quel directeur de bureau a inventé un nouveau type de paraphe ? Il dit : ça, c’est de la micro-sociologie. Quand est-ce que les paysans ont cessé, et à quel endroit ont-ils cessé, et quand ont-ils cessé de saluer le propriétaire ? Tarde, il trouve ça passionnant. Foucault, dans "Surveiller et punir", parlera des petites inventions dérisoires et dira qu’il faut les mettre en rapport avec les grandes inventions technologiques. Par exemple qu’après tout la petite invention dérisoire de la voiture cellulaire vaut bien la grande invention technologique de la machine à vapeur. Bien. Un texte très curieux de Foucault s’appelle : "La vie des hommes infâmes", et La vie des hommes infâmes, c’est quoi ? C’est un projet de Foucault qu’il n’a pas eu le temps de développer, sauf une fois, et il nous dit très bien ce qu’il veut. Il dit : les hommes infâmes, ce n’est pas les grands hommes, ce n’est pas les grands hommes qui ont atteint à la gloire par le mal. La gloire par le mal par exemple - du moins dans sa légende - la légende de Gilles de Rais, ou la légende de Sade. Ce ne sont pas ces hommes diaboliques légendaires, les hommes infâmes. Et il dit : moi ce qui m’intéresse, dit Foucault, dans ce texte très très curieux, ce sont les petits hommes infâmes. Vous me direz : quelle est la différence entre un grand homme infâme et un petit homme infâme ? Et bien, c’est qu’un petit homme infâme, c’est une existence criminelle, mais banale, qui est tirée à la lumière, un court moment, dans la mesure où elle se heurte au pouvoir. Par exemple : un pervers de quartier, qui à un moment est tiré au niveau d’un fait divers. La vie des hommes infâmes, ça veut dire quoi ? Dans le heurt avec le pouvoir, ces petits hommes infâmes ont éprouvé le besoin de rédiger un placet, une espèce de petite confession. Foucault nous dit : je le prends dans mon corpus. Bon, il le prend dans son corpus. Vous voyez c’est presque, c’est proche d’un murmure anonyme. Foucault s’intéresse aux problèmes de la sexualité, réaction immédiate : il va constituer un corpus des énoncés au XIXème siècle. Ce corpus, on vient de le voir. A qui va-t-il s’adresser ? Est-ce qu’il va s’adresser aux grands penseurs de l’époque ? Non. Est-ce qu’il va aller chercher si Freud avait des précurseurs ? Non. Il va chercher à la lettre ce qu’on pourrait appeler des « textes de nourrices ». D’où le thème de l’archiviste. Il prendra un manuel de nourrices, rien ne vaut un manuel de nourrices si vous voulez savoir ce que c’est que la sexualité au XIXème siècle. Ou bien, il ne prendra même pas Krafft-Ebing, parce que Krafft-Ebing, c’est de la deuxième main. Il ira voir les textes dont Krafft-Ebing tire les cas. Ça peut être des jugements de justice. Ce peut être des rapports d’expertise de médecins. Tout ça, c’est pas des grands penseurs. Rapports d’expertise, manuels de nourrices, jugements de tribunaux. Là aussi, vous comprenez, je dis quelque chose un peu trop tôt. Est-ce qu’on peut dire que l’expert est auteur des énoncés qu’il propose ? Est-ce qu’on peut dire que le juge du tribunal est auteur du jugement ? Non. Lorsque, plus tard, Foucault nous dira : mais vous savez « auteur » c’est une notion très relative et très complexe, il ne faut pas rapporter les phrases à un auteur, peut-être est ce que vous commencez à comprendre ce qu’il veut dire.

De même il dira : « sujet », sujet d’une proposition, sujet d’énonciation, c’est une notion très très floue. Il y a mille manières pour un énoncé de renvoyer à un sujet. Il n’y a pas une manière univoque de renvoyer à un sujet. Il y a mille manières, tout dépend du type d’énoncés. Et de la même manière vous ne pouvez pas dire que le juge qui rend un jugement soit auteur du jugement, vous trouverez un autre mot. Vous ne pouvez pas dire que l’expert qui rend une expertise soit auteur de l’expertise, vous trouverez un autre mot. Mais ces mots auront beaucoup d’importance. Si vous écrivez une lettre, dira Foucault, dans un texte intitulé précisément "Qu’est-ce qu’un auteur ?", si vous écrivez une lettre, vous n’êtes pas auteur de la lettre. Vous êtes quoi ? Vous êtes signataire de la lettre. Si vous aimez les mots, il faut tenir tous ces mots. Quand est-ce que l’on dira « vous êtes auteur de la lettre » ? Si vous passez en justice, si c’est une lettre anonyme, si on la considère comme un délit. A ce moment-là, ce sera auteur au sens de : auteur d’un délit. Bon c’est dire que les mots « auteur » ou « sujet » peuvent avoir tellement, tellement de sens que, peut-être... Bon. En tout cas, vous voyez, vous formez votre corpus comme ça, avec des énoncés sans référence, c’est-à-dire qui ne renvoient pas à un auteur, à un auteur déterminé et qui n’ont pas forcément un sujet univoque. Encore une fois, c’est pour ça, euh, je prends comme exemples-clefs - encore que Foucault ne s’y soit pas beaucoup intéressé - des phrases et des textes de nourrices, des actes de paroles de nourrices lorsque deux nourrices se rencontrent et se parlent du gosse dont elles s’occupent respectivement. Bon, vous me direz : mais c’est très bien tout ça, alors quoi ? Il forme son, son... ça suppose qu’on va consulter les archives hein ? D’accord mais... alors il faut une intuition pour former le corpus ? Sans doute, il faut beaucoup d’intuition. L’histoire de la folie est tout entière constitution d’un corpus des énoncés sur la folie au XVIIème siècle et c’est des énoncés qui viennent de quoi ? Des énoncés qui viennent de la police. Des énoncés qui viennent de la médecine du temps. Et, comme dit Foucault - là, à ces moments-là il a des grandes joies même - ces énoncés de la médecine du temps doivent très peu à Descartes. Ce n’est pas que Descartes n’ait pas d’importance - on verra l’importance des penseurs - mais pour le moment, ce n’est pas au niveau du corpus. Ce n’est pas Kant... si, Kant, il pourra peut-être s’introduire dans le corpus, à quel moment ? Par exemple, il s’introduirait très bien au XIXème siècle dans un corpus sur le mariage. Pourquoi ? A ce moment-là, par une de ses œuvres qui sont les moins connues, à savoir une œuvre qui s’appelle précisément "Métaphysique du droit". Pas Fondements de la métaphysique du droit, mais Métaphysique du droit, où il reprend des énoncés juridiques courants à l’époque. A ce moment-là, oui, très bien, il fera partie du corpus, mais, sinon, on ira chercher, même pas des grands juristes, on ira chercher tout ce qu’il faut : la nourrice, l’expert, le juge de quartier, tout ça... le gardien de prison... pour voir quels énoncés ils produisent. Mais, vous me direz : alors c’est livré à l’intuition ? Et bien non ! Non, il y a un petit point méthodologique. On ne pourra pas le pousser, mais il faut le dire, pour l’avenir, la méthode c’est quoi ? Il faut bien, pour former mon corpus de phrases, de propositions, de mots, que j’aie une règle qui ne suppose pas les mots, les phrases et les propositions, qui s’adresse à une autre dimension, comprenez. Je n’ai pas le choix. A moins que vous trouviez une autre, ça c’est possible, à ce moment-là vous quitterez Foucault à ce moment-là. L’idée de Foucault, mais il lui faudra du temps... Est-ce qu’il l’avait dès le début ? Tout ça c’est des problèmes qui finalement ne me paraissent pas tellement importants... il l’avait à moitié, pas tout à fait, un peu, beaucoup... tout ce que vous voulez. Mais il n’arrivera à la tirer au clair que peu à peu. C’est quoi ? Pour savoir à quel ensemble de phrases, d’énoncés... ensemble très divers puisque des phrases de nourrices, des phrases d’experts, des phrases de juges, des phrases d’écoliers, des phrases de professeurs etc., pour former un corpus de sexualité au XIXème siècle, et bien il faut vous adresser à quelque chose qui n’est ni mot, ni phrase ni quoi que ce soit ; ni énoncé, puisque, ce qu’on cherche, c’est : qu’est-ce que c’est qu’un énoncé. Et bien la réponse de Foucault, si je la donne brutalement lorsqu’il la possède pleinement, ce sera :
-  il faut que vous vous

fixiez les foyers de pouvoir, qui sont producteurs de telles phrases, autour desquels les mots, les phrases, les propositions s’organisent.

Vous voyez, là il donne une réponse très très intéressante. Mais est-ce qu’il pouvait la donner dès le début ? Le fait est qu’il ne la donne pas explicitement dans "L’archéologie du savoir". On a l’impression, dans "L’archéologie du savoir", on a un doute ; On a l’impression que le choix du corpus est livré à l’intuition, bien que, on se dise que non, il a une méthode. Il a déjà une méthode, mais cette méthode il ne la dit pas. En revanche, dans "La volonté de savoir", la méthode éclate. Je la décompose : il se demande quels sont les foyers de pouvoir concernés par la sexualité au XIXème siècle. Vous voyez : ce qui importe, c’est que, dans cette question, nulle référence n’est faite à des mots à des phrases, à des propositions, à des actes de parole. C’est une question, donc, qui concerne les foyers de pouvoir. J’ajoute immédiatement car, sinon, ça n’aurait pas de sens, la méthode serait évidemment mauvaise : foyers de pouvoir et de résistance.
-  Quels sont les foyers de pouvoir et de résistance au pouvoir que la sexualité concerne ? Réponse, on l’a vu, ce n’est pas une réponse exhaustive, peut-être qu’il y en a d’autres, on se contentera d’une certaine énumération :
-  l’Eglise sous l’aspect de la confession,
-  le gouvernement sous l’aspect de la gestion de la vie d’une population...

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