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La voix de Gilles Deleuze
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47- 29/11/83 - 2

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Cours 47 du 29/11/83 - 2 transcription : Marina Llecha Llop

Il disait : ah bien oui, le passé - ce qui est passé est fatal mais n’est pas pour cela nécessaire. Par là il faisait tâche, une vraie tâche de philosophe, il inventait une curieuse distinction, une curieuse notion. Il disait : oui, tout est fatal seulement ça ne veut pas dire que tout soit nécessaire. Quelle différence faisait-il ? allez donc chercher. On suppose et on peut supposer par recoupement de certaines doctrines stoïciennes qui nous sont rapportées de droite à gauche par des biais, tout ça, que c’était une doctrine extrêmement profonde. Je me sens très attiré par Cléanthe beaucoup plus que par Chrysippe qui avait raté son coup, là. C’est que, voilà : ce qu’ils appelaient « nécessaire » c’était les rapports entre corps, les rapports entre les corps ; les rapports entre les corps étaient régis par des lois, à savoir une loi c’était un rapport entre une action et une passion, entre un corps agissant et un corps pâtissant. Tous les rapports entre les corps étaient régis par.., tous les rapports entre les corps étaient nécessaires. En d’autres termes, l’ensemble des actions et passions corporelles étaient nécessaires, obéissaient à des lois.

Mais voilà, il y a une bataille navale, ou il y a eu une bataille navale ou il y aura une bataille navale, peu importe ; une bataille navale bien sûr, ça implique des corps : ça implique un bateau, des obus, des marins, des rames,... tout ça c’est des corps, et c’est régi par la nécessité. Le corps du marin agite les rames d’une certaine manière, les rames sont des passions c’est à dire des corps qui subissent, le corps du marin est actif, il fait bouger les rames, entre les deux il y a nécessité. Mais vous aurez beau additionner : bateau, bombe, marin, rame, etc., ça ne fait pas une bataille navale, parce qu’une bataille navale c’est pas simplement un ensemble de corps. C’est quoi ? C’est quelque chose d’une autre nature que des corps ; ça implique bien sûr des corps qui interviennent, mais ça implique quelque chose de très très particulier qu’on appellera "événement".

Et un événement c’est pas un corps. Un événement c’est un effet des actions et réactions entre les corps. Si bien qu’à la limite Cléanthe, ce philosophe, proposait une distinction entre deux, comme deux domaines avec une surface commune : les actions et réactions entre les corps d’une part, et les événement comme effets de ces actions et réactions, mais effets d’une autre nature. La bataille navale était un événement en ce sens que elle était effet d’un ensemble d’actions et réactions entre les corps. Les événements avaient entre eux des rapports autonomes, un événement pouvait être lié à un autre événement, bien qu’ils soient tous l’effet de l’ensemble des actions et réactions entre les corps. Les rapports entres les événements, ou l’événement lui-même on allait l’appeler "fatal", les rapports entre les corps, actions et réactions on les appelait "nécessité".

-  Donc l’événement passé n’est pas nécessairement vrai, il est fatal ; et il est, disait-il (il inventait une belle notion), il est confatal, confatalité, il est confatal avec d’autres événements. Et bien, Cléanthe on sent là qu’il avait une espèce de génie, le génie de Cléanthe. Il avait prit le problème par l’autre bout, pour sauver le principe de contradiction au niveau de l’existant, c’est-à-dire pour concilier la vérité et le temps : il devait nier que le passé fut nécessairement vrai. En d’autres termes, il faisait l’inverse. C’est-à-dire, par rapport Chrysippe, il sauvait le principe de non-contradiction d’une autre manière, il le mettait en question d’une autre manière ; en même temps qu’il le sauvait il le remettait en question, car c’était le remettre en question que de nier qu’une proposition portant sur le passé soit nécessairement vraie. Tout ça ça aboutit à quoi ? Tiens, est-ce qu’on pourrait pas mais l’air de rien, sans essayer d’en tirer grand chose, ajouter, au point où on en est, alors deux définitions du faussaire ? On verra bien où elles nous mènent, hein ? Deux définitions aveugles, c’est encore mieux si on ne comprend pas ce qu’elles veulent dire. Mais on n’a pas le choix ! On se dit : s’il y a du faussaire, il sera là.

-  Je dirais, le faussaire, c’est celui qui du possible fait sortir l’impossible.

-  Et je dirais, le faussaire, c’est celui qui du passé fait quelque chose qui n’est pas nécessairement vrai.

Tiens, mon premier faussaire, est-ce que ce serait pas un peu un faussaire prestidigitateur ? Mon second faussaire, est-ce que ça ne serait pas un faussaire hypnotiseur, magnétiseur ? Est-ce qu’après tout - pour sauter par dessus les siècles - est-ce que monsieur Arcadi n’a pas quelque chose à voir, dans cette histoire ? Je sais pas... Peut-être. En tout cas, merveille des merveilles, louons les dieux grecs, nous voilà maintenant avec quatre définitions du faussaire ou de la puissance du faux. C’est plus qu’on n’en voulait puisque on ne les comprend même pas. Mais... c’est bien, nous sommes forcés, ce qui prouve que nous ne pouvons pas dire faux, hein ? C’est que nous sommes forcés d’énoncer des propositions dont nous ignorons nous-même le sens... Je veux dire, nous mêmes : nous tous, quoi.

-  Je dis, première définition du faussaire : c’est celui qui constitue les formations cristallines, par opposition à l’homme véridique, qui est l’homme organique du vrai. Le fabricateur des formations cristallines, c’est le faussaire. Par opposition, encore une fois, au grand créateur de la forme organique, le grand créateur de la forme organique, tout le monde sait qui c’est : c’est Dieu. Le fabricant des formations cristallines tout le monde sait qui c’est : c’est le grand escroc, pour parler comme Melville.

-  Deuxième définition du faussaire : c’est celui qui est passé dans le cristal sous la forme de la série des puissances du faux, c’est-à-dire cette fois c’est l’homme de - non plus de la description cristalline - c’est l’homme de la narration falsifiante, dans une narration dont on ne sait plus qui c’est qui parle ni de quoi ça parle ; c’est tous les avatars du grand escroc. Contrairement au... contrairement à Dieu, il faut que le diable passe lui-même dans sa propre création ; c’est une condition, condition de la puissance du faux.

-  Troisième définition du faussaire : celui qui fait que, je reprends, que du possible sorte l’impossible.

-  Quatrième définition : celui qui dit, ou qui fait que le passé n’est pas nécessairement vrai.

Ça nous en fait beaucoup ! Si bien que j’ai besoin de raconter trois histoires, trois histoires ; il va falloir que je raconte encore trois histoires. Je vous rassure toute mon année ne va pas se passer en histoires, hein ? Mais là j’ai besoin, cette fois-ci un peu l’autre fois, la prochaine fois il faudra que je termine mes histoires, parce qu’elles sont pour moi, très importantes. Et je vais raconter trois histoires, cette fois-ci, pour être juste en en prenant une dans la philosophie classique, une admirable histoire de Leibnitz - grand philosophe de la fin du XVIIe et du début du XVIIIe - une très belle histoire de Leibnitz.

Une très belle histoire d’un narrateur moderne que tout le monde connait : Borges. Bon. Mais vous savez, tout le monde sait que Borges est un homme qui a beaucoup lu, et qui a lu beaucoup de philosophie ; il est très important dans les problèmes de narration moderne. Mais sa culture philosophique elle est très grande, c’est un grand lecteur, hein ? Et c’est un si grand lecteur qu’il connait Leibnitz comme par cœur.

Et moi je voudrais essayer de me débrouiller, alors, entre un récit de Leibnitz et un récit de Borges pour vous montrer ce qui s’est passé entre les deux. une fois dit que Borges n’a pas besoin de dire qu’il s’inspire de Leibnitz. Et puis entre les deux pour mettre quelque chose parce que quand même philosophe, romancier, narrateur quand même très... très cultivé, très culturel, c’est pas du roman populaire Borges, hein ? Je voudrai mettre un romancier populaire... un romancier populaire qui a écrit un roman si étrange, si bizarre, qu’on se dit « mais enfin, je ne vais pas dire que Robbe-Grillet c’était déjà inventé non, ce n’est pas du tout mon idée, mais enfin... Un type qui faisait de romans feuilleton était très connu et qui s’appelait Maurice Leblanc. Maurice Leblanc c’est l’inventeur... il y a deux types de génies au XIXe siècle dans le roman populaire : il y a le grand, l’immense Gaston Leroux, inventeur de Chéri-Bibi et de Rouletabille, qui par le style est un grand, grand, c’est un des grands auteurs de la seconde moitié du XIXe et puis il y a Maurice Leblanc qui est d’habitude, très inférieur, sauf dans un cas, où il me semble qu’il s’est donné comme objet de faire du Gaston Leroux d’abord. Et ce petit livre a été réédité, c’est un tout petit roman - c’est l’inventeur, hein ?, Maurice Leblanc c’est l’inventeur de... machin, là, de... Arsène Lupin. Mais dans un tout petit roman populaire, qui n’a rien à voir avec Arsène... avec Arsène Lupin, qui a été réédité dans le livre de poche il y a quelques années, il a cent-cinquante pages qui me paraissent extraordinaires, je vous dirais pourquoi, et ce roman s’appelle "La vie extravagante de Balthazar", La vie extravagante de Balthazar. Et, si vous consentez à ne pas faire l’exercice dans le but de prétendre conclure que il y avait déjà là-dedans un nouveau roman, idée qui serait stupide, si vous trouvez le moyen de le lire vous serez quand même frappés par une technique de roman populaire et qui fait que, si Robbe-Grillet est reconnu ou s’est reconnu certain précurseur, par exemple Romain euh... Raymond Roussel, il a autant de raisons là de reconnaître comme précurseur Maurice Leblanc en somme.

Voilà, il faut donc que je vous raconte trois histoires, et la première c’est celle évidemment, c’est la plus belle surement - je sais pas, non, toutes les trois sont belles -, c’est l’histoire de Leibnitz et du pauvre Sextus, personnage de l’histoire romaine, Sextus, s-e-i, s-e pardon x-t-u-s. C’est dans un grand livre de Leibnitz, "Essai de théodicée", troisième partie. Une histoire, il va falloir... elle est très compliquée, elle est très compliquée... Mais pourquoi est-ce que Leibnitz éprouve le besoin de lui donner cette complication, pourquoi ? Il doit bien y avoir des raisons... Nous, on va commencer par le plus simple : comment définissons-nous Sextus ? Ça il faut que vous suiviez bien, grand texte de philosophie - mon cours est depuis dix ans commentaire de texte de philosophie, je commente un texte de philosophie, voilà. Comment définissons-nous Sextus le Romain ? Nous le définissons de la manière suivante : celui qui a demandé à l’oracle Apollon - c’est notre droit, on donne une définition - celui qui a demandé à l’oracle Apollon ce qui se passerait s’il allait à Rome. Voilà une définition de quelqu’un.

C’est ce que l’on appellera même une définition nominale, elle ne nous dit rien [son coupé]. [...] au texte, sa correspondance avec Arnaud, autre penseur de l’époque. Leibnitz prend un exemple voisin et qui nous est plus familier, celui de Adam, et il dit : comment définir Adam, Adam, d’une définition purement nominale, qui nous dit pas ce qu’il est mais qui nous permet de le distinguer des autres. Là je pourrais procéder par la méthode question-réponse ; là vous devez trouver, pour Adam vous devez trouver- parce que dans ce cas, c’est un cas très précis, il n’y a qu’une définition nominale possible d’Adam qui permet de le distinguer de tous les autres hommes sans rien dire de ce qu’il est. Il suffit que je dise : Adam c’est le premier homme. Voilà, j’ai le moyen de le distinguer de tous les autres.

Voyez, je pars donc d’une définition nominale : Sextus a été demander à Apollon ce qui se passe s’il va à Rome. Voyez, tout ça c’est de l’ordre du temps, hein ? Je suis en plein déjà dans mon problème et je continue à être dans mon problème des futurs contingents c’est-à-dire la confrontation de la vérité avec l’ordre du temps pur et vide.

Alors, alors... J’ai ma définition de Sextus ou d’Adam et voilà, nous dit Leibnitz, que - il s’est donc passé des choses, il ne s’agit plus d’Apollon - la fille de Jupiter entraine le grand prêtre, la fille de Jupiter c’est Pallas. Il faudra vous rappeler tout ça, enfin je le répèterai, parce que ça va faire un drôle de... de... un drôle de « bouillie » il faut dire ici Leibnitz, et à quel point il a calculé ses effets car les grands philosophes sont de très grands écrivains ; c’est aussi compliqué que l’histoire de Robbe-Grillet cette histoire de Leibnitz, je vous assure. Donc il s’agit plus de Sextus et d’Apollon, c’est, bizarrement à la fin du texte, c’est le grand prêtre Théodore qui pose des questions à la fille de Jupiter, Pallas. Et Pallas lui dit : « viens, je vais t’emmener dans le merveilleux palais de mon père ». Si vous ne sentez pas Borges... arriver au galop... « Je vais t’emmener dans le merveilleux palais de mon père ». Théodore c’est un vieil homme, hein ? C’est le vieux devin. Pallas lui dit : "viens voir un peu le palais de mon père". Je ne suis pas l’ordre du texte, hein ? Parce que le texte est vraiment très difficile, donc je commence par le plus facile.

Et le palais du père, de Jupiter, a la forme d’une pyramide, et cette pyramide est finie au sommet, elle a un sommet, mais infinie par le bas, elle est ouverte par le bas. Vous avez votre pyramide, et dans cette pyramide il y a toutes sortes d’appartements ; toutes sortes d’appartements, mais il se trouve qu’on voit à travers. J’en conclus que ces appartement sont en verre, et du verre le plus noble, c’est-à-dire, sont en cristal. J’en conclus que ces appartements sont des images-cristal. Et dans chacun de ces appartements Théodore, le vieux Théodore voit à travers les vitres un Sextus, un Sextus. Mais un Sextus différent dans chaque cas. Et il voit une infinité de Sextus puisque les appartements n’ont pas de fin : il y a bien un sommet de la pyramide mais il y a une infinité d’appartements qui descendent, et dans chacun s’agite un Sextus, où il s’agite différemment. Et Pallas dit : voilà, il y a un Sextus qui va à Rome. Qu’est-ce qu’ils ont en commun ? Revenons sur un point essentiel : qu’est-ce qu’ils ont en commun ? Qu’est-ce qui fait que je dise, quelles que soient les différences : c’est toujours Sextus ? Tout comme pour Adam, je dirai : c’est toujours Adam, si le caractère est conservé, c’est toujours le premier homme. Dans chaque appartement il y a un écriteau : le premier homme. Ou bien, il y a un écriteau, dans le cas de Sextus : celui qui est allé demander à Apollon ce qui se passerait s’il allait à Rome. Et là dessus, dans les appartements on voit plein de Sextus différents ; dans un cas on en voit un qui a été à Rome, qui y a fait des violences, qui y a violé une femme, qui a été banni, qui a été chassé de Rome et qui est mort dans la misère et la honte.

Tiens, c’est justement le Sextus qui a existé, le Sextus réel. Mais on ne sait pas pourquoi ! N’empêche que dans un autre appartement, il y a un tout autre Sextus. Il est allé - c’est bien Sextus, c’est bien... j’ai bien le moyen de le reconnaître - c’est bien lui qui est allé demander. Seulement en sortant de l’oracle d’Apollon il s’est dit : ouh là là ! Surtout je ne vais pas aller à Rome, je vais bien m’en garder. Le voilà qui va alors on voit dans la lucarne et on le voit faire tout ça. C’est l’image cristal, hein ? C’est formidable ! On le voit, le voilà qu’il va a une ville, c’est Pallas qui parle, elle dit à Théodore : vois, regarde, le voilà qu’il va à une ville placée entre deux mers, semblable à Corinthe, il y achète un petit jardin, en le cultivant il trouve un trésor, il devient un homme riche, aimé, considéré ; il meurt dans une grande vieillesse, chéri de toute la ville. Bon. Autre part, il y a encore un troisième Sextus : il passa - il s’agit du vieux Théodore - il passa dans un autre appartement, et voilà un autre monde, un autre Sextus qui sortant du temple d’Apollon toujours - il a gardé son caractère - sortant du temple d’Apollon et résolu d’obéir à Jupiter va en Thrace, il y épouse la fille du roi qui n’avait point d’autre enfant et lui succède ; il est adoré de ses sujets. On allait en d’autres chambres encore et on voyait toujours de nouvelles scènes.

Bon. Vous devez avouer que ce dont Borges nous a tant réjoui au début de son œuvre, c’est ce dont Leibnitz nous parle si bien, là. Alors voilà, j’ai une infinité de Sextus, chacun dans un appartement, chacun dans une image-cristal : plein de Sextus. Pour Adam, je dirai, c’est la même chose : Adam premier homme. Vous avez un appartement où il a succombé à la tentation. Dieu lui a dit, tout comme Apollon a prévenu Sextus, Dieu lui a dit : tu ne mangeras pas de fruit. J’ai un monde, j’ai un appartement où Adam n’a pas mangé de fruit. Il est heureux, il ne travaille pas, il a beaucoup d’enfants très sages, etc. et il est resté en pleine entente avec Dieu.

J’ai un autre appartement où il a mangé un bout du fruit et il l’a immédiatement recraché. Dieu lui a dit : Adam... ! Mais Dieu lui a pardonné. Il a eu une moitié d’enfant bien, naturellement... [rires], mais enfin ça s’est arrangé. C’est un second appartement d’Adam.

J’ai un troisième appartement où il a mangé le fruit, il s’est révolté contre Dieu ; et un de ses enfants a assassiné l’autre ; et il a dû travailler ; et l’assassin a été poursuivi, a entamé une longue, longue, longue errance. C’est un troisième appartement d’Adam.

Il y a une infinité d’Adam possibles, tout comme il y a une infinité de Sextus possibles. Bon. Voilà ce que nous a lancé Leibnitz. Vous sentez que s’il monte tout ce scénario - c’est un véritable... c’est un drôle de truc ; il pose toute cette pièce, toute cette représentation théâtrale - c’est parce que il en a besoin comme machinerie pour reprendre le problème des futurs contingents. Et en effet, en effet, qu’est-ce qu’il va dire ? C’est là que le texte commence à être difficile. Voyez, je peux dire : ma pyramide, en haut, il y a un seul appartement, tout à fait en haut, hein ? Un seul appartement lui-même pyramidal. C’est la division de la pyramide en une infinité ou même une alvéole, tout ce que vous voulez ; c’est... en tout cas elle se termine en pointe, elle épouse le sommet de la pyramide, l’appartement le plus haut. Or c’est celui du Sextus ou de l’Adam réels : pourquoi ? Pourquoi est-ce que l’appartement du réel c’est le plus haut ? C’est un problème auquel on ne peut pas encore répondre. Et ensuite en bas il y aura toutes les alvéoles que vous voulez, toutes les images-cristal, toutes les formations cristallines... à l’infini, puisqu’il y en a une infinité, de Sextus possibles ou d’Adam possibles, en plus de l’Adam réel et du Sextus réel.

Or voilà le texte, le texte difficile, c’est que Leibnitz nous dit : attention, dans mon histoire de pyramide il faut que vous distinguiez deux points de vue. C’est épatant ! il dit : mon père, mon père - c’est-à-dire Dieu, et Jupiter - Pallas dit : mon père vient quelques fois visiter ces lieu pour se donner le plaisir de récapituler les choses et de renouveler son propre choix. Voyez ce Dieu inquiétant là, qui vient regarder à travers toutes les formations, tous les Adam possibles, tous les Sextus possibles. Car, allons plus loin, tous les chacun de nous possibles : nous aussi on est dans le coup, nous aussi on a nos... notre infinité de loges, où on s’agite. Leibnitz nous dit : il y a deux cas.
-  Premier cas : vous vous êtes donnés le caractère nominal d’Adam ou de Sextus et puis vous déterminez un point, un point conséquent ; vous déterminez un point qui est une conséquence, une conséquence possible. Ce point que vous déterminez c’est le cas si vous voulez de la détermination "d’un" point - selon Leibnitz. Vous avez déterminé un point et un seul. Ce point, mettons, c’est Sextus : malgré l’annonce, malgré l’oracle d’Apollon va à Rome. Voilà. Vous déterminez un seul point. Leibnitz, qui est mathématicien, nous dit : mais, vous savez bien, c’est comme dans les fonctions, vous savez bien qu’il ne suffit pas de déterminer un point, et qu’il y une infinité de points qui tombent dans le même lieu ; il y a une infinité de points qui tombent dans le même lieu au sens géométrique, par exemple pour définir une courbe, une infinité de points tombent dans le même lieu.

En d’autres termes, vous avez pris un point. Sextus va à Rome, il brave donc ce que lui annonce Apollon, il va à Rome, d’accord. Mais ça ne vous donne qu’un point de quoi ? Ça ne nous donne qu’un point d’un monde, il y aussi une infinité d’autres points ; une infinité d’autres points qui surement s’enchainent les uns les autres mais qui vous sont pas donnés, là. Qu’est-ce que ça peut être l’infinité des autres points ? Sautons dans le cas Adam. Je me donne... donnons-nous même beaucoup de points. Il mange la pomme, il écoute le serpent, il mange la pomme ; Dieu se fâche, le condamne au travail, il aura deux fils dont l’un assassinera l’autre, etc, hein ? Vous voyez que je me donne beaucoup de points, mais il y a plein de points que je ne me donne pas encore, et qui pourtant tombent dans le même lieu, c’est-à-dire font partie du même monde ; font partie du même monde, c’est-à-dire sont dans le même formation à savoir : notre monde.

Que bien longtemps après le Christ s’incarnera pour notre rédemption, peine fondamentalement liée au péché originel et qui appartient au même monde, qui appartient à la même demeure. Si vous voulez un exemple plus profane, d’accord : Sextus va à Rome, il commet ces violences, ces abominations, il meurt, malheureux, assassiné, etc. Mais ce sera quoi ? C’est notoire que, dans la succession des rois de Rome, ce sera une des conditions pour qu’un empire romain se lève, empire romain qui fera la loi du monde et qui assurera la paix romaine, la paix romaine universelle. Vous me suivez ? Et ça fait partie du même monde. Bien. Si bien que j’étais là comme un benêt à regarder Sextus, dans son appartement où il gémissait. Ce que je n’avais pas vu, c’est que ça se compliquait dans le schéma de Leibnitz ; c’est que il y a un livre, c’est épatant ça ... Non seulement Sextus qui fait là sa comédie dans son appartement avec tous les autres Sextus qui font d’autres comédies dans leurs appartements, tout ça en même temps ; mais si je regarde mieux dans un appartement, dans chaque appartement, dans chacun il y a un livre, et puis il y a un nombre écrit sur le front de Sextus, et là les conditions se compliquent énormément. Il a un nombre écrit sur le front. Je regarde le nombre, je vois par exemple 2430 sur le front de Sextus ; et je me reporte au livre mais attention je ne confonds pas : au livre qui est dans cet appartement là, je ne prends pas le livre de l’appartement voisin - ça alors, qu’est-ce qui se passerait ? Essayez de comprendre déjà ce qui se passerait, ce ne serait plus Leibnitz, ce serait Borges ; ça ne serait pas pareil, hein ? Et pourtant, et pourtant, est-ce que ça changerait grand chose, pensez-vous ?

Bon, en tout cas je prends le bon livre, je ne me trompe pas de livre. Et il y avait 2340 écrit sur le front de Sextus et je cherche la page 2340 et je tombe sur la vie de Sextus. Mais, dans le reste du livre, il y a tout ce qui fait partie du même monde, de ce monde où Sextus a été à Rome malgré l’interdit d’Apollon, malgré l’oracle d’Apollon, a violé la femme, a été banni, etc. Il y a bien d’autres choses, il y a la formation de l’empire romain, la naissance du christianisme, il y a... c’est tout le Monde, quoi, c’est le monde entier. Vous me direz : mais quel rapport entre tout ça ? Leibnitz répond : eh bien, ce qui définit un monde - seulement vous ne pouvez pas le savoir, vous, parce que vous êtes de chétifs humains et en tant que chétifs humains, nous on ne peut pas le savoir. Mais ce qui définit un monde, c’est quoi ? C’est la continuité des séries qui le compose. Ou pour prendre un terme plus technique, puisque euh... Leibnitz est mathématicien, c’est la convergence des séries qu’il compose. Et que vous le compreniez ou pas, aucune importance puisque nous, hommes, nous n’avons qu’un entendement fini, peu importe, ce qui constitue la cohérence d’un monde, quel qu’il soit, c’est la convergence des séries qu’il compose. C’est une réponse de mathématicien : un monde est fait par une série convergente ou par un ensemble de séries convergentes. Mais ça se voit pas, alors nous, le vieux Théodore, il dit, supposons qu’il dise : ah ben oui, mais ça se voit pas du tout !

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La voix de Gilles Deleuze en ligne
L’association Siècle Deleuzien


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