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92- 18/06/1985 - 3

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Gilles Deleuze - cinéma et pensée cours 92 du 18/06/1985 - 3 transcription : Stéphanie Mpoyo Llunga

Pareil qu’au cinéma .....Surtout qu’il y a le texte de "Change" qui m’intéresse beaucoup, qui a été traduit dans "Change" sur l’irrationalisme. Alors c’est bien en effet, parce que dans cette méthode, je me dis, tout d’un coup, on pourrait alors du coup profitant du texte de Syberberg sur l’irrationel et l’irrationalisme - qui me paraît être aujourd’hui alors quelque chose de très mal compris, l’irrationalisme - c’est un beau texte sur l’irrationalisme celui de Syberberg ... alors on fait une séance ou deux séances sur l’irrationnel et l’irrationalisme en philosophie. Est ce qu’il y a une tradition de l’irrationalisme ? et que l’on pourrait lier à Syberberg, on pourrait procéder comme ça.

-  Moi, j’ai un petit désir personnel... il est exclu de faire une séance sur un autre thème qui était imposé .... à savoir le désir des jeunes lecteurs de Nietzsche..

-  ah bah ça oui ! je pensais, je pensais l’année prochaine, diviser en deux puisqu’il y a soi-disant deux séances, du moins diviser en deux semestres - seulement il y a une chose que j‘ai très envie de faire depuis des années, c’est avec vous, de faire en cours, un commentaire du dernier livre de Zaratoustra, pas de tout Zaratoustra, mais du dernier livre qui me paraît être une de plus belles choses qu’on ait jamais écrites. Et là faire un commentaire où il faudrait que vous lisiez le texte en même temps que moi. Cela pourrait nous faire un semestre et puis l’autre semestre, on ferait ce procédé et alors dans le cadre d’un plan du livre quatre de Zaratoustra, on pourrait très bien poser des questions comme matière, tout à fait...

-  et moi aussi, j’aimerai aussi, si vous le voulez bien, de parler un peu de ce que vous appelez... la troisième synthèse du temps et ...
-  oui !
-  et surtout parce qu’il y a des choses où vous parlez d’ordre du temps et de la série du temps. Mais l’ensemble du temps, cette action qui est, disons adéquate au temps tout entier, ça c’est une chose qui m’intéresse.

-  oui - et oui, comme tout le monde, on fait tous des progrès, j’ai fait des progrès depuis ce livre auquel tu te rapportes. Là cette année on peut donner une réponse à cette question : c’est l‘acte de fabulation, je dirais, "cette action trop grande pour moi", c’est l’acte de fabulation, parce que l’acte de fabulation est constitutif d’un peuple, c’est ce que j’ai essayé de rappeler à propos du cinéma du tiers monde, l’acte de fabulation, c’est l’acte constitutif d’un peuple, la fabulation c’est la fonction des pauvres, la fabulation prise comme fonction des pauvres ou comme fonction des damnés. Alors evidemment, en ce sens, ça rompt avec l’image du cinéma politique classique mais si la fonction fabulatrice, c’est la fonction des pauvres, l’acte de fabulation tel qu’on l’a dit, c’est précisément : "cette action est trop grande pour moi". On le voit très bien même au niveau du Québec - cette action est trop grande pour moi, pour les anglais, pour les Québecois, quelque part, inventer un peuple, c’est une action trop grande, c’est une action trop grande. Que si on parle de l’idée : les peuples d’Amérique latine ont à être "réinventés" ou plutôt doivent se réinventer, les peuples africains doivent se réinventer... Si on part de cette idée qui est (..) et paraît faire partie de la définition du tiers monde, c’est évident que c’est le type de l’action, dont chacun peut dire : "cette action est trop grande pour moi"......

-  mais est ce qu’il y a des actions qui ne soient pas des actes de fabulation qu’on puisse considérer comme ça ?...parce que je comprends que pour vous, c’était nécessaire de faire la distinction entre le cinéma d’action et tout ce que devient l’action...

-  Ouais... il faut bien qu’il y en ait de l’action, oui je suis bien de cet avis, oui alors quel type d’action ? Oui, mais ça, il ne faut pas exagérer puisque tout mouvement révolutionnaire est aujourd’hui dans les conditions de dire quel type d’action ? c’est là que l’on peut dire ; "cette action est trop grande pour moi", puisque on ne peut pas le savoir, elle se cherche puisque à un moment, Enver Hoxha par exemple a cru à un moment, jusqu’à un certain moment, à la possibilité de ce type d’action, jusqu’à la mort de Guevara et puis d’une certaine manière l’Amérique latine, elle les continue, ces modes d’actions, il est sûr qu’elle en cherche d’autres aussi - mais personne ne les trouvera, elles s’inventeront collectivement . C’est la très belle formule de Perrault « comment inventer un peuple qui existe déjà ? » On peut dire aussi bien ou bien la très belle formule de Paul Klee et qui pour moi, marque un tournant et je veux dire qui définirait très bien le cinéma politique. il dit : « le Grand œuvre », « le Grand œuvre en peinture » il en parle très bien du « Grand oeuvre » et c’est après la révolution soviétique. Il dit « le Grand œuvre en peinture, je vois très bien ce que ça doit être, et moi même j’ai commencé à en esquisser des parties mais aucun de nous ne peut faire le Tout », c’est à dire aucun peintre, aucun artiste ne peut en faire le Tout, « nous avons besoin d’une force qui nous porte, mais cette force nous manque encore : c’est le peuple ! » C’est curieux, c’est au moment où tous les artistes révolutionnaires soviétiques et sympathisants à la révolution, commencent à s’inquiéter du tour qu’elle prend et se disent : "mais on a toujours compté sur le peuple et le peuple on l’a pas, on l’a pas" c’est à dire ils pressentent ce que va devenir le peuple avec...

Lucien Gouty : il y a une très belle notation dans Victor Hugo qui a une puissance verbale extraordinaire dans » Les misérables « et tout d’un coup quand on le lit, on sent qu’il pose la plume parce qu’il parle toujours de Jean Valjean et dit quand même « le jour où ces gens là, parleront eux mêmes, qu’est ce que cela donnera ? » parce qu’il parle des « Misérables » ...

-  oui... Oui...

Lucien Gouty : et Victor Hugo malgré sa puissance verbale il dit, il s’arrête, il a lui même le souffle coupé et dit qu’est ce que cela donnerait, si ?

-  eh bien voilà ! il propose un discours indirect et nous en parlerons.

-  Lucie Gouty : c’est très émouvant

-  oui et voilà qu’aujourd’hui on ne dirait plus cela parce qu’on sait qu’il ne suffit pas que ces gens parlent ou arrivent à parler pour que, on les fera passer à la télé ... (rires de l’assistance)...on sait que ce n’est pas encore la bonne solution... Alors je crois en effet que dans ce curieux attelage, si vous voulez, c’est bien sur le mode : "il nous manque une force" c’est à dire : "il nous manque le peuple" - et c’est bien sur cette base que se fait l’attelage : faire du Québec un peuple, réinventer le Québec comme peuple, réinventer les peuples d’Afrique, réinventer les peuples d’Amérique du Sud ou les inventer car d’une certaine manière ce n’est pas faux. Quand les - si j’ose dire - quand les ennemis du peuple disent : "mais il n’y a jamais eu de peuple ici, de quoi vous parlez ? Vous n’avez jamais été un peuple !" C’est très marrant et d’une certaine manière c’est vrai, il faut dire : c’est vrai, puisque c’est au moment où précisément on leur dit ça, que ce peuple commence à s’inventer. Il n’y a rien de meilleur pour l’invention d’un peuple que s’entendre dire du matin au soir : "vous n’êtes pas un peuple, vous n’avez jamais été un peuple, vous n’êtes même pas capable d’être un peuple". Les canadiens anglais quand les québécois leur parlent, ils se marrent, ils disent : "non, mais vous vous prenez pour un peuple ?" Les palestiniens, on leur a assez rappelé qu’ils n’avaient jamais été un peuple. Ils disent : si, si ! ils ont raison, si, ils ont été un peuple - et bien mieux que ça, en tous cas, ils le sont devenus, ils le sont devenus et sacrément. Peut être qu’ils ne le seront pas toujours - il y a des peuples qu’on élimine, ce ne serait pas la première fois - mais le problème : "comment devenir un peuple ?" implique précisément cette espèce de réinvention qui passe par, qui au moins culturellement, passe par le discours indirect.

Perrault ne se permettrait pas de faire une fiction sur le thème, Jean Rouch ne se permettrait pas de faire une fiction sur l ‘Afrique. Il faut que ce soit comme dit Perrault, il faut que ce soit - seulement il ne se permettrait pas non plus et ça ne l’intéresserait pas de faire un documentaire. Il faut qu’il trouve un noir et qu’est ce qu’il demande ? un noir en train de « fictionner » et dans tous ses films, c’est ça, deux ou trois noirs en train de faire de la fiction, en train de « fictionner ». Pensez à, rappelez vous la merveille, je crois que c’est "petit à petit" le noir qui va voir les maisons à étages dans Paris, ça devient une espèce de fiction, de fiction fantastique parce qu’il veut rester à Paris, il ne veut pas retourner là bas. Il y a un copain qui vient le chercher et il fait vis à vis du copain, il fait vraiment "acte de la fabulation", il fait comme si lui, était vieux parisien, il lui fait visiter la ville et lui dit : "tu vois ; voilà un immeuble à étages", c’est une merveille tout çà et chez Perrault c’est pareil. Chez Perrault c’est pareil, il faut que ce soit la famille Tremblay qui fictionne en parlant de ses ancêtres bretons ou en parlant de tout ça, de n’importe quoi et c’est dans cet acte par lequel les individus fictionnent qu‘il y a des germes de constitution d’invention d’un peuple. Alors bien sûr, tu as raison de dire, tout cela ne suffit pas à constituer un acte politique, ça ne suffit pas à constituer un acte politique mais la politique je pense que, il s’inventera s’il doit s’inventer, je veux dire, il ne sortira pas de la tête de Perrault, de Rouch ou de personne ni de Rocha - la preuve, Rocha il a bien mis comme il dit, il a bien mis le pays en transes, il a bien mis la terre en transes, mais il ne pouvait pas faire plus. C’était son discours indirect de libre à lui quoi, sous les mythes parle la transe, il ne pouvait pas faire plus et ça faisait une grande œuvre d’art mais on pouvait encore dire : quelque chose manque, qu’est ce qui manque ? Le peuple manque encore.

Tandis que vous comprenez dans le cinéma politique classique, le peuple est là, jusqu’aux soviétiques, aussi bien du coté des Américains que des Soviétiques d’ailleurs, le parallélisme est à cet égard frappant. Ils n’ont pas la même conception du peuple, le peuple américain comme nouveau peuple, c’est un thème constant aussi bien dans le cinéma social, que dans le western - Ford étant à cheval sur les deux - il y a le peuple, le peuple est là. Mais dans les westerns, les Américains sont comme tout le monde, ils ont passé leur crise bien sûr. Dans leur discours, ils continuent de parler du peuple américain mais tout le monde sait qu’il n’y en a pas, le peuple manque. L’évolution du film noir américain que je connais mal, mais le peu que j’en connaisse. C’est après le moment révolutionnaire où ils voulaient renverser simplement le pouvoir et dans le cinéma politique noir actuel, c’est complètement différent maintenant ils insistent sur la diversité des types de communautés noires, une espèce d’émiettement, à savoir "le peuple noir manque". Et se fait un rapport très bizarre entre l’auteur du film et là aussi c’est un discours indirect libre. Il y a un des noirs, je ne sais plus son nom, un des meilleurs noirs actuels qui a fait une déclaration que j’ai lu, je ne sais plus où, il disait : "aujourd’hui il y a plusieurs, il y a toutes sortes de mouvements noirs et la situation n’est pas la même à l’est à l’ouest, au nord ou au sud, la situation est très différente. Il n’y a pas d’unité, Il y a des minorités ....Là c’est très cohérent avec une espèce de prise de conscience actuelle « il y a plusieurs mouvements noirs et moi aussi, je suis un mouvement » ! Bien sûr c’était pour rire qu’il disait : moi aussi je suis un mouvement mais c’est bien une conviction

-  Le noir Chautern ?

-  non...je me demande si ce n’est pas Clarke. Non un homme, un autre Clarke, je crois, je ne sais plus son nom mais actuellement c‘est un cinéma d’un type tout à fait nouveau, si vous prenez "moi chez l’Egyptien", ce qui me fascine le plus, chez Chahine, c’est justement, l’extrême - pendant un moment - là aussi il a fait sa rupture - je ne dis pas que c’est bon cette rupture, il ne l’a pas choisie. Pendant très longtemps il a été Nassérien, il a cru à une unité arabe, il a cru à tout ça. Aujourd’hui c’est très curieux comment il présente même le peuple égyptien comme traversé de lignes discontinues et c’est un cinéma qui paraît au premier abord, se centrer de plus en plus sur "Moi, Moi Chahine", au point que sa maladie de cœur, l’accident qu’il a eu au cœur, se court-circuite, avec les événements politiques qu’il raconte. Là aussi, j ’y vois un peu la même chose, ce n’est pas du tout un cinéma du « moi » ou un cinéma esthétisant, pas du tout. C’est - il a été Nassérien, ce n’est pas qu’il ait rompu avec Nasser, il a dû constater que les données du problème n’étaient pas celles que les arabes avaient espéré un certain moment et nécessitaient de reposer le problème, de repasser par la diversité des mouvements, tout ça. Alors avec toutes les questions que cela pose par rapport à l’intégrisme, par rapport etc, mais les lignes discontinues, c’est perpétuellement des lignes discontinues que Chahine tient dans sa main. Seulement c’est une composition très curieuse, les films de Chahine d’où cette impression qu’il y a toujours son « moi », « moi Chahine » mais son Moi à lui, c’est exactement comme « Moi Rouch » c’est à dire « Moi, un Noir ». C’est : "mon cœur contre un peuple", "ma crise cardiaque contre un peuple". Pas au sens de ennemi mais en échange de, en échange d’un peuple qui n’est pas encore là. Après sa période nassérienne Chahine nous dit quelque chose que Nasser a pensé : qu’il y avait déjà un peuple égyptien ou il bien qu’il était est en train de le faire et il n’a pas pu, il n’a pas pu... faut croire que c’était encore trop difficile et il faut reprendre le problème.. Il faut etc... et alors ce cinéma risque d’être moins égocentrique qu’il ne semble, c’est un peu dans le sens de ...ou le noir américain dont je parlais et dont je ne sais plus du nom, disait : "et bien oui, il y a beaucoup de mouvements noirs et moi aussi, moi tout seul, je suis un mouvement"... Oui, bon je vous remercie de cette année, personnellement j’en ai été bien content, passez de bonnes vacances !

-  De façon pratique est ce que cela continue à dix heures ou est ce que cela pose problème ?

Ah ça je m’arrangerai, il n’y a aucun problème puisque le statut actuel est terrible puisque même si on était forcé de - je sais que pour beaucoup d’entre vous - ce n’est pas pour des raisons de se lever mais pour des raisons de travail et tout ça - ne peuvent pas arriver avant dix heures. Alors vu le temps qu’on a et comme moi je ne peux pas parler plus de trois heures, de toutes manière, je ne commencerai qu’à dix heures .... Même si je suis là et bien on fera la conversation...

 90- 28/05/1985 - 3


 90- 28/05/1985 - 2


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 - 04/06/1985 - 2


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