REMARQUES
SUR LE MODÈLE AMÉRICAIN
Philip
Lewis
Sil est vrai que le modèle de luniversité
française ou européenne reflète une certaine importation
dun modèle qui a été forgé aux Etats-Unis,
et que la référence au modèle américain
sest imposée surtout depuis la seconde guerre mondiale,
il convient de se demander si, dans la compréhension de ce modèle
et dans lappréciation des enjeux de son appropriation,
on a pris suffisamment en compte son ancrage dans un vaste système
déducation post-secondaire. Les questions centrales seraient
celles-ci:
--la description du modèle et de son fonctionnement dans le système
a-t-elle été suffisamment complexe?
--lévolution du modèle à travers les 40 dernières
années a-t-elle été bien suivie, notamment dans
son rapport intégral avec lévolution du système
dans son intégralité?
--les traits distinctifs du modèle vers 1970 (lépoque
post-mai-68 en France, post-défaite-au-Vietnam aux USA),
tels que lautonomie dune université particulière,
la sélection des étudiants et des membres du corps enseignant,
et la mobilité des crédits académiques ont-ils
la même valeur maintenant quil y a 40 ans?1
I.Le modèle comme fonction du système
Aux Etats-Unis, on se sert depuis 1970 dune classification du
système denseignement supérieur qua promulguée
la Carnegie Foundation for the Advancement of Teaching.2 Cette classification
représente le système comme un cadre hiérarchique
complet dont les contours sont décrits en premier lieu par la
trajectoire détudes typique. Celle-ci va du moment où
létudiant sortant du secondaire entre dans une université
jusquau niveau le plus avancé où celui-ci obtient
un doctorat ou un diplôme professionnel avancé (en médecine,
en droit, en affaires, en théologie, etc.). En bas de léchelle
il y a des institutions modestes dont on sort, après deux années
détudes, avec un diplôme dassocié;
ensuite des colleges qui proposent un diplôme de bachelors
représentant quatre ans détudes; ensuite des universités
avec graduate studies qui délivrent le bachelors
et aussi, après un ou deux ans détudes spécialisées,
le masters; et enfin il y a celles qui délivrent
non seulement le bachelors et le masters mais aussi, au
bout de plusieurs annéess encore, le doctorat. Les écoles
professionnelles nayant que des études avancées
et spécialisées constituent une catégorie à
part, plus ou moins parallèle aux graduate studies.
3
A lintérieur des trois catégories majeures, bachelors,
masters, et doctoral, il y a des distinctions supplémentaires
qui dépendent de trois critères, le nombre de diplômes
accordés annuellement, limportance de la recherche, et
le type de programme académique. Ces distinctions multiplient
les composantes de la typologie de base, qui finit par avoir neuf niveaux,
les écoles professionnelles restant toujours à part comme
une dixième classe institutionnelle. Planant au-dessus de ces
dix espèces, il y a des oppositions de statut qui
sappliquent à chaque catégorie, comme public/privé,
résidentiel/non-résidentiel, séculier/religieux,
et imposable/non-imposable, qui compliquent encore le choix qui se présente
sur le marché académique. Il en résulte un énorme
ensemble stratifié, travaillé par une radicale hétérogénéïté
quon peut saisir peut-être le mieux dans la gamme des variations
de taille: sil peut y avoir un petit college de type
arts libéraux nayant que 300 étudiants
et une trentaine d enseignants qui offre malgré tout un
programme de 4 ans menant à un diplôme bachelors
respecté, il y a aussi bon nombre de grandes universités
détat avec plus de 50,000 étudiants et des milliers
denseignants. La première étude de ce système
réalisée au début des années 1970 par la
fondation Carnegie a relevé 2,837 institutions, dont seulement
92 universités de recherché de premier ordre,
tandis quil y avait plus de mille associates colleges
avec des programmes de 2 ans. Le tableau qui représentent les
strates du système est de forme pyramidale. Car à mesure
quon monte en grade à lintérieur du système
le nombre dinstitutions diminue et la qualité académique,
comme lampleur des ressources qui lassurent, progresse:
aucune surprise, donc, si les individus entrainés dans les rouages
du réseau national massif et complexe se concurrencent pour sy
élever et si dans chaque strate du tableau les institutions,
elles aussi, cherchent à se valoriser par rapport à leurs
congénères. A lheure actuelle, le nombre dinstitutions
est proche de 4000, et la proportion des associates colleges
est monté de 37% en 1970 à 42% en 2008: cest un
signe dexpansion systémique vers des localités disperseés
qui affirment une sorte de droit de participation.4
Or, malgré cette étonnante variété, dispersion,
et hétérogéneïté, il est possible de
repérer quelques caractéristiques du système, communes
à tous les niveaux de la masse pyramidale, qui le différencie
des systèmes européens et qui préside à
lidée courante d«université» aux
Etats-Unis. Dans la perspective américaine, on commencerait par
la structure financière, en insistant sur la différence
entre le public et le privé. De chaque côté les
études sont payantes et les frais dinscription sont une
source de revenus fondamentale pour linstitution qui reçoit
létudiant. Historiquement les universités publiques,
dites universités détat, coûtent moins cher,
grâce aux subventions votées par les législatures
détat, mais même dans le secteur public cest
de ces frais dinscriptionvariables et considérablesque
ladministration académique tire sa ressource budgétaire
principale. Du côté privé, où labsence
de subventions publiques nest que partiellement compensée
par les frais dinscription plus élevés, il est nécessaire
de miser sur les contributions des particuliersanciens élèves,
parents, voisins, sociétés commercialeset les dotations
qui ont été investies pour suppléer à ce
que paient les étudiants.5 Des deux côtés, public
et privé, le budget doit le plus souvent comprendre des fonds
qui fournissent des bourses aux étudiants qui sont incapables
de tout payer. Dans un nombre restreint duniversités (<5%),
au delà des frais dinscription, des subventions détat,
et des dons privés, il y a encore une source importante de revenus:
des fonds destinés aux chercheurs. Cet argent pour la recherche
provient principalement du gouvernement fédéral (NSF,
NIH, DOD, etc.) et secondairement de certains états, de fondations
privées, et. de quelques industries.6
Dans cette même perspective américaine sur le système,
il convient de souligner linstance du choix quexerce, dune
part, lindividu qui se prépare pour entreprendre des études
universitaires et dautre part linstitution qui offre des
places à des candidats quil sagit de solliciter,
de sélectionner, et dinscrire. De part et dautre,
le processus est extrêmement compliqué du simple fait que
les prix, les cursus, les qualifications et les moyens financiers des
candidats, les distances géographiques, les réputations
institutionnelles, et les effets de compétition varient infiniment
et poussent chacun à se livrer à des jugements spéculatifs
tout à fait baroques. En même temps, toute la confusion
qui va de pair avec le variable, limprévisible, et la part
du subjectif dans les opérations systémiques occasionnent
une impression douverture, de liberté, de mobilité,
de dynamisme, de calcul stratégique. Pendant longtemps, ce bouillonnement
a fait la force du modèle à la fois amorphe et solide
pour le public américain: le citoyen moyen y percoit de louverture
dans la mesure où cet instrument massif a été saisi
comme un milieu éducatif dans lequel chacun peut grimper vers
le haut et dans la mesure où les institutions particulières,
en tant que communautés académiques plus ou moins indépendantes,
peuvent déterminer leur propre sort. Cette autodétermination
ou autonomie était toujours saisie, aux alentours de 1970, comme
le propre et la responsabilité du professorat, qui, au niveau
de chaque institution particulière, exerçait des pouvoirs
essentiels sur le programme, les exigences, le choix de collègues
et détudiants, et lévaluation du travail.
De plus, aux niveaux bachelors, masters, et doctoral, le
corps enseignant avait une très grande influence sur ladministration,
qui était le plus souvent dominée par danciens professeurs.
Ceux-ci étaient comme les délégués du corps
enseignant. Ils se sacrifiaient, pour ainsi dire, aux besoins de direction
en se disant quil valait mieux réserver les postes clefsprésidents
et doyens à des gens de formation académique que
les accorder à des spécialistes de gestion.
Enfin, un dernier trait essentiel du modèle relevait de lorganisation
des programmes. Celle-ci ressortait, dune part, à larchitecture
disciplinaire classique que les universités américaines
ont importée dEurope, et dautre part aux définitions
pratiques du travail qui se réalise dans un cours donné.
Ces définitions traduisent les connaissances supposées
acquises en crédits, cest-à-dire des unités
que létudiant accumule en vue dun diplôme et
que des institutions diverses peuvent reconnaître, en appliquant
leurs propres politiques dévaluation, lorsquun étudiant
demande de changer duniversité et de faire valoir le travail
déjà réalisé. Il sagit, en somme,
dun réseau déquivalences qui permet à
létudiant de progresser dans lenseignement supérieur
en changeant dinstitution. Il est ainsi possible de commencer
dans un petit college assez démuni et de monter dinstitution
en institution en faisant valoir le travail déjà certifié,
de manière à finir au sommet--ce qui fait de la structure
universitaire une sorte de méritocratie en puissance qui offre
aux individus doués et diligents loccasion de gravir les
échelons de la distinction. Les grandes universités privilégiées
de la Ivy League forment bien une élite, mais restent
néanmoins accessibles à ceux qui se débrouillent
pour monter léchelle du système.7 Comme dans les
universités européennes, lhomogénéité
de lorganisation académique est une condition nécessaire
de la mobilité dont jouissent étudiants et enseignants:
les disciplines, les champs détudes, les programmes interdisciplinaires,
les domaines de recherche sont partout parallèles. En même
temps cette armature académique est manipulable et prend une
orientation particulière dans chaque institution, de sorte que
toute université se dote dune identité programmatique
et se sert dune discours sur ce qui la distingue en recrutant
étudiants et enseignants. Ceux-ci, une fois quils adhèrent
à linstitution et participent à sa vie collective,
sy identifient, sy investissent, sengagent pour la
soutenir en sachant jusquà quel point la valeur de linstitution
a partie liée avec celle de lindividu. Ce rapport de reconnaissance
mutuelle est une ressource capitale que linstitution cherche à
tout prix à cultiver.
Voilà, en gros, les composantes dun système denseignement
supérieur, déjà fort grand et compliqué
en 1970, qui sécrète lidée générale
duniversité que les Européens ont pu saisir dans
leurs échanges avec les Etats-Unis. Ayant mis ce modèle
complexe en place, il me semble que jai répondu négativement
à la première question que jai posée tout
à lheure sur la saisie du système dans sa complexité.
Le modèle le plus souvent distillé en France et ailleurs,
je crois, tend à se limiter aux aspects les plus saillants de
ce qui couronne la masse pyramidale quest le système américain,
cest-à-dire luniversité de recherche;
et même dans cette catégorie ce sont les universités
de pointe comme Harvard et Stanford du côté privé,
comme Michigan et California du côté public, quon
a le plus souvent pris pour modèle. Or, loin de soutenir quil
sagisse là dune erreur qui consiste à confondre
le cas exceptionnel avec le modèle pour ainsi dire général
et représentatif, je constate plutôt quaux yeux des
Américains aussi, cest souvent la grande université
de recherche qui sert de modèle, et que cela est parfaitement
raisonnable dans la mesure où ces universités situées
au sommet de la hiérarchie systémique renferment et résument
les traits dominants du système dune manière transparente,
sinon spectaculaire. Ce sont ces universités-vedettes que la
plupart des autres, de haut en bas, se proposent dimiter et de
concurrencer. Ce quil faut pourtant rappeler, cest que luniversité
de recherche, dans son exemplarité, se situe bien au-dessus de
luniversité américaine moyenne quil conviendrait
de prendre pour modèle de base. Ce modèle, sil était
calqué sur les structures générales du système,
présenterait plutôt une institution beaucoup moins riche
avec des professeurs moins distingués, des étudiants moins
qualifiés, des ressources moins amples, des prétentions
plus modestes, des programmes denseignement peu articulés
à des projets de recherche. De même, pour apprécier
lexemplarité toute relative de luniversité
de recherche, il faut bien remarquer que le système éducatif
stratifié en est la condition de possibilité et quentre
les diverses strates et sous-strates linterdépendence et
la compétition contrôlée sont les relations fondamentales.
II. Quarante ans dévolution
Or, limplicite essentiel du système américain que
je viens de décrire, cest quil est structuralement
parallèle à la société même et quen
tant quhiérarchie navigable il fournit aux enfants (et
même, grâce à louverture et la souplesse du
système, aux adultes) de cette société la possibilité
de changer de statutde monter ou descendre en fonction de ce quils
apprennent. Léducation est le moteur même de la mobilité
sociale; lintelligence disciplinée est la porte par laquelle
on croit pouvoir accéder au bonheur et matériel et spirituel.
Si le vingtième siècle a été, sur le plan
mondial, le siècle américain, comme beaucoup dobservateurs
du pouvoir politique et économique mondial le remarquent, cest
que les Etats-Unis ont développé un système denseignement
universel et obligatoire permettant à la grande majorité
de ses citoyensles immigrants comprisdaméliorer
leur sort en poursuivant des études et par là dacquérir
le savoir et le savoir-faire nécessaires pour sadapter
aux exigences dun monde en pleine évolution technologique.
On peut répérer deux grandes étapes.8 Dabord,
entre le début du siècle et la deuxième guerre
mondiale, le pourcentage des jeunes qui réusisssent à
compléter leurs études secondaires va constamment croissant,
de sorte que le passage par le lycée devient la norme pour tout
le monde. Ensuite, entre la fin de la guerre et 1970, sous linfluence
des subventions détudes universitaires offertes aux soldats
revenant de la guerre et puis sous les pressions suscitées par
la guerre froide, avec lUnion Soviétique (pressions dordre
scientifique et technologique), cest le pourcentage délèves
qui poursuivent un diplôme dans lenseignement supérieur
qui monte massivement, si bien que le niveau du bachelorsquatre
ans détudes universitairesdevient à son tour
une norme pour la classe moyenne. Si cette norme élevée
était moins fortement gravée dans les esprits que navait
été celle du passage par le lycée, elle est néanmoins
devenue très répandue.
Le développement massif du capital humain, qui prépare
une force ouvrière instruite et motivée, a été
à la base de cette productivité célèbre
qui propulsait léconomie américaine, dont la croissance
générale suffisait à garantir la montée
progressive du niveau de vie dans la plupart des couches de la société.
A travers chacune des deux grandes étapes, le cas le plus significatif
de ces progrès dans le niveau de vie était certes celui
dune classe moyenne en pleine expansion. Ses membres comprenaient
jusquà quel point léducation secondaire, puis
universitaire était la clef du bien-être personnel et collectif.
Pour cette société démocratique fière de
son ouverture et tenant à légalité des chances
dont bénéficiait, en puissance, tout individu, laccessibilité
de lenseignement supérieur à tout le monde est devenue
une valeur publique fondamentale. Il importait donc dagrandir
et de soutenir les institutions du réseau universitaire national,
surtout celles qui appartenaient aux divers systèmes publics
que les gouvernements détat avaient fondés et développés,
puisque ces institutions publiques, étant à la portée
des classes ouvrières et des groupes minoritaires, assuraient
légalité des chances. 9 La promesse de luniversité
publique, qui pouvait, dans le meilleur des cas, être aussi distinguée
et productive de savoir que la bonne université privée,
tout en coûtant moins cher et donc restant à la portée
de la majorité des étudiants, cétait la formation
dune population compétente et cultivée. Ceux qui
y poursuivaient quatre ans détudes seraient capable de
se rallier aux valeurs dominantes de la communauté académique
auxquelles les étudiants devraient adhérer comme naturellement.
Bref, il y avait promesse dune société civile humanisée
et relativement égalitaire, dun corps politique éclairé
qui priserait le bien collectif.
On sait, cependant, que cette promesse-là na pas pu se
réaliser.10 En abordant la deuxième question que jai
posée au début, il faut constater que pendant les années
1970 les progrès vers légalité et le bien-être
économique du peuple américain se sont arrêtés
et que pendant trois décennies lécart entre la classe
des privilégiés et les autres, de la classe moyenne à
celle des plus démunis, na cessé de grandir. En
même temps, le niveau déducation formelle atteinte
par laméricain moyen à lâge de 35 ans,
qui avait monté de presquun an pendant chaque décennie
depuis 1900, sest stabilisé; par ailleurs, depuis 1970
il paraît même reculer dans certaines couches minoritaires.11
Cest dans ce contexte socio-économique que se pose la question
de savoir ce que devient luniversité à partir des
années 1970. Par quelle évolution a-t-elle passée
pendant les trente dernières années du siècle?
En réponse à cette question fort compliquée, je
proposerai maintenant quelques observations qui reprendront certaines
composantes du modèle dessiné ci-dessus dans deux perspectives,
dabord celle de létudiant, ensuite celle de linstitution
universitaire.
De part et dautre, le phénomène dominant est bien
entendu financier. Car, depuis la fin des années 1960, linflation
des dépenses dans le monde de lenseignement supérieur
est constante et flagrante.12 Les effets se font sentir dabord
dans les frais dinscription imposés aux étudiants
et dans les coûts du logement, de la nourriture et des fournitures
quils supportent. Du côté privé, la somme
de ces dépenses de base que létudiant ou sa famille
doit assumer monte en parallèle avec les frais de fonctionnement
auxquels luniversité doit faire face: entre frais dinscription
et le budget annuel de linstitution, la corrélation est
étroite. Ce qui permet à des étudiants dorigine
pauvre loccasion de sinscrire dans une université
délite coûtant très cher, cest évidemment
la possibilité dobtenir des bourses, des emprunts, et des
emplois pour suppléer aux contributions familiales. Ce qui fait
obstacle pour ces étudiants-là, ce nest pas simplement
leur expérience dans léducation primaire et secondaire,
qui est liée à leurs origines et peut les empêcher
davoir les qualifications exigées; cest aussi le
fait que le coût exorbitant des études supérieures
force les universités à limiter le nombre de bourses disponibles.
Linstitution se trouve dans la nécessité dattirer
des étudiants payants puisque son budget dépend de cette
source de revenus. Si cette structure détudes payantes
fonde lautonomie institutionnelle et encourage lexpansion
et louverture tant que les prix sont abordables, elle finit, quand
les charges salourdissent, par repousser les moins privilégiés
et donc par freiner le mouvement dégalisation qui avait
caractérisé les deux premiers tiers du siècle.
Du côté public, où les prix sont montés
moins vite et où laccès devait en principe rester
moins difficile, le problème financier est pourtant grave aussi.
Car le soutien public de luniversité, qui doit être
voté par les corps législatifs dans chaque état,
a commencé à baisser pendant les années 1970. Ce
qui sest amorcé dans les universités publiques les
plus distinguées (California, Michigan, Virginia, North Carolina,
et Wisconsin, parmi dautres), cest un mouvement de privatisation
qui contraint ces institutions non seulement à faire payer les
études presquaussi cher que dans le secteur privé,
mais à linstar des institutions privées à
chasser des contributions financières auprès de leurs
anciens étudiants et dautres donateurs. Depuis les années
1990, les grandes universités publiques déploient souvent
des stratégies de recrutement, dont la logique est purement financière,
qui consistent à rechercher des étudiants en dehors de
létat où elles se trouvent parce que ceux-là
paient leur inscription plus cher que les habitants de létat,
qui ont droit à de faibles tarifs dinscription. Les rapports
entre luniversité publique et létat qui la
subventionne sont souvent tendus--contestataires dans les deux sens.13
Lancienne tradition de létat voué au soutien
généreux de son université est en grande partie
tombée en désuétude; la plupart des universités
publiques souffrent.
Tandis que des deux côtés, privé et public, le
prix de plus en plus élévé devient un obstacle
redoutable pour létudiant dorigine modeste ou pauvre,
il nen va pas de même dans les milieux plutôt privilégiés.
Il sagit là, malgré le prix énorme, dun
calcul de rentabilité qui reste toujours valable: la scène
universitaire se conçoit comme un marché dinvestissement
où létudiant se doit de lier ses études au
salaire quil gagnera à lavenir. Selon la thèse
classique, la préparation académique reste un sine qua
non, un investissement qui simpose puisque celui qui obtient le
diplôme universitaire multiplie ses capacités de gains
professionnels et financiers14. Par ailleurs, il faut reconnître
que la valeur dun diplôme donné dépend en
partie de la réputation de luniversité particulière
qui le décerne, quen moyenne léducation obtenue
dans les universités les plus prestigieuses et coûteuses
vaut linvestissement plus grand quelles exigent puisque
les diplômés de ces universités de luxe ont effectivement
porté leurs perspectives de rémunération au maximum.
A partir de ce calcul quappelle instamment le prix exorbitant
des études, la stratification académique quon représentait
antérieurement en fonction de différences de qualité
intellectuelle et dorientation programmatique se rattache maintenant
de plus en plus clairement aux ressources économiques.
Quen est-il, alors, de la vie institutionnelle de luniversité
lorsquelle tombe en proie à cette montée inexorable
des prix et à la nécessité conjointe de sadonner
à laccumulation de biens et de dotations? Ce qui se passe,
pour en parler brutalement, cest que les budgets et la chasse
de largent préoccupent de plus en plus les administrations
et que cette mise en avant des finances a pour effet de convertir linstitution
éducative en une entreprise à gérer, comme si ce
nétait finalement quun commerce avec des clients
(parents et élèves), des investisseurs (anciens élèves,
représentants législatifs), du personnel (enseignants
et employés), et des concurrents (des universités semblables).
Les pressions budgétaires sont telles que les activités
et les valeurs académiques cèdent de plus en plus de terrain
aux instances économiques et gestionnaires, donnant lieu à
ce quon appelle couramment luniversité commercialisée
ou corporatisée.15 A mesure que linvestissement
financier de létudiant croît et que le rapport pédagogique
soriente autour de la visée utilitaire dun élève-client
qui saccorde pour payer cher en pensant trouver le moyen de senrichir,
lappréciation classique de létude et de la
recherche, qui tient à la poursuite désintéressée
du savoir et à la formation générale de citoyens
capables de réflection historique et critique, cède le
pas à la préparation professionnelle: on sinstruit
avant tout pour se lancer dans une carrière profitable. En dehors
des universités délite, linstance des arts
libéraux, des humanités, de la culture, de
lexpansion des horizons intellectuels perd ainsi de sa pertinence,
tandis que litinéraire académique qui mène
vers des études spécialisées dans une école
de droit, de médecine, de commerce, ou dingénierie
donne le tonutilitairedans la conception des cursus. Déjà
dans la plupart des universités qui sorganisent autour
dun programme de quatre ans, la majorité des cours enseignés
se situent dans le domaine des affaires.
Dans lactivité du professorat et sa conception collective
de ses intérêts et ses fonctions, ce qui va de pair avec
cette ambiance carriériste est une professionalisation de plus
en plus poussée du travail académique, quil sagisse
de lenseignement ou de la recherche.16 Là où, il
y a 50 ans, le professeur réputé et admiré dominait
des domaines larges et se chargeait de nombreux cours, le professeur
typique de la génération actuelle se consacre plutôt
à sa spécialité et préfère restreindre
son enseignement à des matières pleinement maîtrisées
qui se rapportent à ses recherches. Le moteur de cette tendance
à donner la priorité aux connaissances spécialisées,
cest limportance de plus en plus grande de la recherche
et de la publication, fonctions qui comptent dautant plus que
les résultats concrets de ces activités de chercheur sont
des produits visibles, mesurables: cela cadre bien avec la tendance
administrative à évaluer chacunenseignants et chercheursà
partir de leur productivité, dont témoigne les publications
et les subventions de recherche obtenues. De la mise en valeur générale
des recherches, justifiée dans diverses optiques, découle
depuis 20 ans un infléchissement de lenseignement même
vers lintroduction précoce de projets de recherche, réservée
jadis aux étudiants avancés dans des programmes de masters
ou de doctorat. La recherche envahit maintenant tous les niveaux, y
compris les moins élevés; son prestige est tel que dans
les universités délite on nestime fort que
ceux, parmi les enseignants, qui réussissent à y engager
des étudiants, soit en les intégrant à leurs propres
équipes de chercheurs, soit en les aidant à élaborer
des projets personnels qui leur permettent davoir une expérience
de recherche.
Ce qui est particulièrement frappant, cest que les exigences
fortes de recherche et de publication qui caractérisaient surtout
les universités dites de recherche (ces institutions
délite qui attirent les professeurs les plus réputés,
qui reçoivent la plus grande partie des subventions gouvernementales,
qui ont les programmes doctoraux dominants) se répandent à
travers le système et sappliquent aux jeunes enseignants
dans de plus en plus dinstitutions. Il en résulte une avalanche
de publications dans tous les domaines qui répondent moins aux
questions significatives dun champ de connaissances quaux
besoins professionels de publier. Ces travaux dépassent par leur
quantité les capacités des érudits et des savants
de suivre ce qui se publie et par là contribuent inexorablement
au rétrécissement des domaines du savoir que chacun prétend
maîtriser. En même temps ils renforcent les flots darticles
et de livres qui sont peu ou pas lus, de façon à nourrir
un scepticisme croissant sur la valeur et lintégrité
du travail savant et sur la dynamique du dialogue dans les réunions
académiques.17 Ce questionnement va de pair avec linterrogation
à la fois large et profonde que déclenche les ressources
danalyse et darchivation provenant des sciences et des technologies
de linformation; celles-ci ouvrent des perspectives qui ne sont
pas forcément commensurables avec lorganisation des disciplines
et des champs detude, ni avec les méthodes de travail et
de transmission du savoir, qui structurent le monde académique
actuel.18
Aux yeux des administrations, des autorités détat,
et même du grand public qui fournit aux universités américaines
leur clientèle, lidée qui compte, qui préside
à leur pratique gestionnaire, cest néanmoins celle
de productivité que je viens de mettre en relief. Cest
un impératif qui conduit bien des professeurs à moduler
leurs engagements dans lenseignement et qui sous-tend bien des
décisions organisationnelles. Il faut y rattacher une tendance
majeure, qui inquiète bien des observateurs depuis les années
80, à développer une nouvelle classe denseignants,
celle des adjoints qui nappartiennent pas au professorat. Ils
sont embauchés sur contrat à des salaires bas, sans les
droits, privilèges, et garanties dont bénéficient
leurs collègues du professorat. Ces enseignants adjoints, avec
la complicité de leurs collègues titularisés ou
titularisables, réalisent une transformation de lenseignement
qui consiste en un transfert de responsabilités: de plus en plus
de cours de base, destinés aux étudiants de première
et de deuxième année, sont confiés aux adjoints;
ceux-ci sont des employés provisoires, non-titularisables, souvent
à temps partiel; ils ont un rôle indispensable puisquils
ils aident à boucler les budgets denseignement, mais ils
sont aussi des exploités asservis aux professeurs et aux administrateurs
qui se consacrent à la professionalisation que je viens de signaler.19
Ce gonflement du corps enseignant adjoint est particulièrement
bien utilisé par une forme dinstitution universitaire peu
connue avant 1990 qui met laccent sur lenseignement et sur
le coût des études, en faisant remarquer justement que
le travail denseignement peut être assuré par des
adjoints, experts qui connaissent leur sujet, qui ont fait leurs preuves
pédagogiques, et quon embauche pour quils assurent
des cours spécifiques, et quon rémunère au
niveau raisonnable imposé par le marché. Ce
sont précisément ces arguments pour ainsi dire efficaces
que met en avant le discours publicitaire des nouvelles universités
dont lobjet rigoureusement intéressé, cest
le profit. Ce qui permet à ces institutions de vendre leur produit
essentiellement de formation et de couvrir des frais qui comprennent
les impôts que les entreprises commerciales doivent payer, cest
dune part labsence de lappareil résidentiel
(bibliothèque comprise) et du corps enseignant coûteux,
et dautre part le recours à la technologie et à
linternet, dont luniversité rentable
exploite les avantages. Les prix très abordables dans ce secteur
sont dautant plus attirants que létudiant peut rester
chez lui et programmer son temps de manière flexible, en ne payant
que les cours quil a le temps de suivre. Face aux pressions sur
les familles quexercent la crise financière actuelle, les
universités classiques ont raison de se sentir menacées
par un énseignement supérieur qui se positionne dans le
commerce et sarticule sur le registre du capitalisme.
Pour terminer ce rapide panorama, une dernière remarque sur
lévolution du système simpose. Un livre récent
de Frank Donoghue, The Last Professors (Les derniers professeurs), insiste
sur les transformations dégradantes de lenseignement supérieur
quopérera luniversité profitable.20 Donoghue
affirme aussi que les universités déliteles
grandes universités de recherchevont néanmoins perdurer.
Les derniers professeurs seront ceux qui, en sortant victorieux des
compétitions qui permettent davancer à lintérieur
du système, obtiendront les postes qui sont au sommet de leurs
disciplines. Ils auront alors loccasion de former les étudiants
le plus avantagés de la société. Cést ainsi
que le pouvoir délite se maintiendra, selon son hypothèse,
qui suppose une consolidation des tendances socio-économiques
récentes. Dans cette vision de lavenir, la formation prescrite
pour lélite tiendra encore à la culture générale
et à la tradition des arts libéraux; de même, à
ce niveau élévé, la distinction institutionnelle
dépendra plus que jamais de lemprise de la recherche. Si
cest bien vers une telle aggravation de la stratification socio-économique
que le système éducatif sachemine, lécart
entre lélite et toutes les couches du système massif
duquel elle se sépare sera aggravé de manière à
aiguiser le problème socio-moral, déjà déroutant,
de ceux qui souscrivent au modèle universitaire américainà
savoir, comment justifier sa complicité avec lélitisme?
Ne deviendra-t-elle pas insoutenable?
Avant daventurer la moindre réponse à cette question,
avant de la rapprocher des mises en cause de lélitisme
que lon rencontre en France là où létablissement
éducatif résiste à larticulation de luniversité
avec les grandes écoles, il faut bien noter en quoi les arguments
qui prétendent rationaliser le maintien de lélite
se transforment à mesure que la stratification socio-éducative
se renforce et que celle de la société atteint des dimensions
démentielles. Dans ma description du système denseignement
américain, jai remarqué quil y a 40 ans la
structure pyramidale situait le sommet que constituent les programmes
doctoraux des grandes universités de recherche comme une plateforme
accessible à nimporte qui: cétait par le mérite
et le travail diligent que les étudiants devaient pouvoir y arriver.
La fonction positive de cette élite intellectuelle était
avant tout de pousser les jeunes les plus doués vers la recherche,
vers la réflection approfondie, vers linnovation technologique.
Ce travail original et inventif de lélite académique
devait servir à féconder en retour tous les niveaux du
système universitaire en garantissant la production efficace
du savoir scientifique qui est sa mission. Somme toute, lélite
justifie son statut par sa fonction: elle transforme en permanence les
matières et les méthodes qui sont étudiées
à tous les niveaux de lédifice universitaire.
Or, lélite conçue dans ces termes est ouverte,
elle se maintient au service dun savoir qui favorise le bien général
et les intérêts de la communauté académique,
et luniversité récompense les chercheurs-enseignants
qui y appartiennent selon leur juste valeur, relativement supérieure,
mais mesurée plutôt quexorbitante. Cette élite
intellectuelle qui se fait saisir comme la couronne dun système
méritocratique est évidemment plus facile à défendre
que ne lest une élite de société qui se fonde,
sinon sur la naissance, sur laccumulation de biens et la cultivation
de goûts exclusifs. Pour la société qui se structure
en parallèle avec lédifice éducatif, cette
élite à laquelle le monde académique accorde un
rôle productif indispensable serait donc un modèle salubre
dans la mesure où cest un statut quon peut atteindre
et maintenir sans provoquer des ressentiments et sans déséquilibrer
un système denseignement qui doit, selon la vision classique
de léducation libérale, soutenir la démocratie.
Comme je la suggéré ci-dessus, la difficulté
qui sest fait peu à peu saisir au cours des quarante dernières
années, cest précisément quentre, dune
part, les universités délite qui accaparent les
ressources qui nourrissent la recherche et qui attirent les meilleurs
étudiants et les meilleurs professeurs et, dautre part,
tous les autres niveaux du système, un énorme écart
sest creusé. Il est sans doute moins grand et moins grave
que lécart entre une classe moyenne affaiblie et une classe
privilégiée spectaculairement enrichie. Mais cet écart
séparant la masse du système universitaire et luniversité
de recherche qui la couronne est suffisant pour faire comprendre que
les valeurs de lancien systèmela mobilité,
le mérite, léquité, la solidaritéont
cédé beaucoup de terrain à celles du marché
tant vanté par lidéologie néolibérale.
Depuis dix ans on reconnaît aisément les effets dun
marché académique, porté dune part par la
compétition entre les universités et dautre part,
à lintérieur des disciplines ou des champs détudes
par la compétition dindividus qui se battent pour atteindre
la plus haute distinction et lample rémunération
quelle occasionne. La logique de cette concurrence multi-dimensionnelle
est très proche de celle que Cooke et Frank attribue à
dautres marchés, celle qui valorise la super-star: cest
la logique du gagnant qui prend tout, du lauréat dont les récompenses
sont démesurées par rapport à celles de ses concurrents
quon juge moins forts. Selon cette logique perverse, le vainqueur
dun concours, au lieu de gagner un peu plus dargent que
le numéro 2, gagnera 10 ou 20 fois plus. Si le phénomène
rend linjustice flagrante, on ne peut nier que, dans une certaine
mesure, il a envahi lacadémie aux Etats-Unis. Lenvolée
de la surenchère, qui est renforcée par la manie américaine
des classements évaluatifs, a pour effet de multiplier les investissements
consacrés aux professeurs vedettes et à dautres
marques de distinction. Même ceux qui font partie de lélite
sans être stars et qui resssentent linjustice du partage
discutable de ressources finissent par la tolérer au nom des
besoins institutionnels. Une fois que cette logique est explicitée
et suppléée par une analyse des complicités entre
le monde académique privilégié et le pouvoir économique
et politique, largument par lequel lélitisme pour
ainsi dire modéré se justifiait auparavant ne devient-il
pas impensable? Peut-on trouver un autre raisonnement qui prendrait
la relève?
Le nouvel argument qui viendrait se substituer à celui qui sattachait
à la solidarité intellectuelle, cest vraisemblablement
celui auquel on sattendrait dans le monde du commerce, fondé
sur la logique concurrentielle du marché. Dans cette perspective,
les présidents duniversité, les détenteurs
de prix Nobel, les économistes les plus réputés
seraient comparables aux grands chefs dentreprise, aux grandes
vedettes médiatiques et à dautres stars qui sont
si indispensables pour la direction et la distinction quil faut,
dit-on, les garder à tout prix. Cest donc une logique de
la rétention, de la préservation du capital humain qui
entre en jeu dans cette optique. Elle suppose que les individus exceptionnels
ont une influence décisive à intérieur dune
organisation et quune certaine forme de pertecelle qui se
produit lorsquun concurrent conduit un raid réussipeut
entraîner des conséquences désastreuses. Cette même
logique simpose sous une forme plutôt négative lorsquun
conseil dadministration décide de virer un chef et dembaucher
un dirigeant dont la charge est de revitaliser lentreprise: cest
le dynamisme de lindividu qui est porté aux nues, un peu
comme il lest dans la conception biographique de lhistoire
qui la fait tourner autour des grands hommes. Selon les partisans du
marché, il faut préserver et même renforcer cette
possibilité de récompenses exorbitantes afin dattirer
les meilleurs talents, qui seront assurément ceux qui répondront
aux attraits de la fortune et du pouvoir.
A lheure actuelle, on a du mal à se rallier à ce
point de vue, qui est celui des marchands du savoir, puisque des pertes
financières ont fortement secoué les universités
les plus privilégiées à partir de lété
2008. On peut sans doute se demander sil ne faudra pas réviser
lhypothèse de Donoghue en postulant des effets dévastateurs
de la crise financière mondiale suffisants pour faire mettre
en cause les tendances récentes et pour animer une nouvelle vision
de luniversité. Celle-ci retournerait vers une remise en
valeur de la mobilité et de lintégration de lélite
au système duquel il était en train de se détacher.
Quoi quil en soit, lévolution récente soulève
assez de questions sur les linéaments du modèle américain
pour faire penser que cest un monument plutôt à critiquer
quà imiter. En ce qui concerne linterrogation que
dautres universitéscelle de la France, en particuliernaurait
peut-être pas tort de situer dans le sillage de lexpérience
américaine, la mise en cause que je viens de formuler assez discrètement
porte en fin de compte moins sur la perte de la mobilité que
sur linsouciance dune élite qui ne cherche plus à
se justifier et à se modérer, qui se félicite pieusement
de son nouveau statut plutôt indépendant quintégré,
plutôt fermé quouvert, en se préoccupant des
moyens de protéger ses gains et ses privilèges. Le moment
déstabilisant dune crise a ceci dencourageant quil
surimpose à la prise de conscience des changements institutionnels
la nécessité dagir, ne serait-ce que pour éviter
la faillite. Nous saurons dici quelques mois à quel genre
de réaction les meilleures universités américaines
se seront livrées; nous savons déjà que dans la
plupart des cas la protection de lélite serait la première
priorité.
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