Expertise et mondialisation : « La nouvelle solidarité des acteurs » de l'expertise 


Le droit, et son enseignement, dépend de plus en plus largement des progrès scientifiques et techniques. Tant dans son élaboration que dans son contrôle, il nécessite des études précises confiées à des spécialistes, des "experts". A la suite de crises environnementales, sociales, voire sociétales, les responsabilités pesant sur les autorités administratives ont été révélées par des rapports d'expertises. Diligentées par les magistrats, les administrations centrales et leur ministère elles ont révélé certaines carences et certains disfonctionnement des systèmes de contrôle. Négligences, manque de moyens financiers, manque de personnels compétents, les commanditaires d'expertises, ont bien souvent rendu hommage à ces expertises qui ont permis une juste appréciation des faits et de leur qualification juridique.

Toutefois, parvenir à la vérité scientifique est une démarche bien exigeante pour des résultats parfois incertains. Ainsi, s'agissant des problèmes soulevés par les nanotechnologies ou par les antennes relais, les expertises de l'Agence française de sécurité sanitaire de l'environnement et du travail et celles de certains laboratoires universitaires sont parvenues à des conclusions divergentes. L'impact sur la santé des ondes électromagnétiques émises par les téléphones portables et les antennes relais ne semble pas avéré d'une manière certaine. Les premiers considèrent qu'aucune preuve des risques n'est rapportée, en l'état actuel des connaissances scientifiques et techniques et qu'en l'application du principe de précaution il ne saurait être question d'interdire voire d'imposer aux constructeurs des mesures supplémentaires concernant la fabrication et l'utilisation des téléphones. Les seconds considèrent, au contraire, qu'en l'application du principe de précaution, le risque même minime détecté au-delà des seuils légalement admis doit conduire les pouvoirs publics à légiférer sur cette question.

Un temps marginalisé l'expertise investit petit à petit l'ensemble des politiques publiques et leurs champs d'action. Elle imprègne désormais toutes les disciplines : sciences dures, sciences sociales, sciences humaines et la philosophie. L'enseignement du droit n'échappe pas à ce mouvement et s'enrichit d'autant de concepts qu'il va chercher à l'extérieur de lui-même. S'il en résulte une technicisation croissante de ce dernier, il n'empêche pas qu'il soit à cet égard source d'interrogations ontologiques. Certains diront, grâce à l'expertise, que le droit et son enseignement participent alors d'une appréhension beaucoup plus méticuleuse et rigoureuse des risques, d'autres craindront au contraire, qu'il s'écarte de la « vérité » et fasse naître autant d'interrogations quant à la sécurité juridique.

L'environnement illustre ce phénomène. La découverte de problèmes environnementaux globaux comme l'effet de serre, le trou dans la couche d'ozone, les risques encourus par la biodiversité, nécessitent une approche mondialiste, l'environnement ne s'arrête pas aux frontières. Face à des problèmes d'une haute technicité, les citoyens n'ont pas assez de connaissances pour analyser objectivement ces phénomènes, il faut alors s'en remettre à la communauté scientifique. Qui mieux que le savant est susceptible de participer efficacement à la mondialisation environnementale ? Mais isolé il ne peut rien. Sont apparus alors depuis une vingtaine d'années des groupes d'experts. Attachés au climat, à la biodiversité, hautement diplômés, ils confrontent leurs opinions et tissent des réseaux, qui ont donné naissance à ce que l'on qualifie de « communauté expertale » ou des « réseaux d'experts ».

Cette dynamique, ces débats récurrents font du droit de l'environnement un droit en perpétuelle mutation. Il doit, autant que faire se peut, être en adéquation avec les innovations scientifiques et techniques du moment. Il doit ensuite transcrire selon son propre langage, rationaliser et conceptualiser selon sa propre logique : il autorise,  il interdit, il pose des limites, des conditions. Tout ce qu'il va chercher à l'extérieur de lui-même, n'a de sens qu'après transsubstantiation. Il rattache chaque événement à une notion juridique préexistante telle que la propriété, le préjudice, l'ordre public, l'intérêt général, le risque...

L'attachement particulier à préserver l'environnement et la confiance accordée à la communauté des savants a conduit la communauté internationale à décerner le Prix Nobel de la paix 2007 au GIEC, groupes d'experts sur l'évaluation du climat. La protection de l'environnement est devenue un sujet mondial de préoccupation au même titre que la paix. Le rapport 2005 de l'Unesco, « Société du Savoir », incite les Etats à éduquer leurs citoyens au respect de ce bien précieux. Chacun doit prendre conscience des atteintes irréparables qui peuvent être portées et les auteurs du rapport considèrent qu'il est grand temps de changer les comportements.

Le savoir environnemental se présente au XXIe siècle sous la forme d'un discours d'une haute technicité. Il fait la part belle au langage des techniciens et des ingénieurs au point que certains n'hésitent pas à affirmer que ce sont les experts qui donnent le « la » au politique. Même si la mondialisation engendre une multiplication des vecteurs de création de la norme, la prise de décision se déplace souvent des autorités souveraines classiques vers des comités de techniciens et il est inévitable que la société civile critique émette les plus vives critiques à leur égard.

Dans un rapport du Sénat français, ces pratiques contiendraient en germe « le risque d'un déplacement du curseur du pouvoir de décision du politique vers le scientifique », conduisant à une « déresponsabilisation du politique au profit de l'expert », posant la question « du contrôle démocratique du véritable décideur public ».

Qui sont ces spécialistes ? Quel statut ont-ils ? Quelle est leur légitimité à intervenir dans la sphère juridique ? On fait valoir que s'ils sont détenteurs de savoir, ils ne sont pas élus démocratiquement, ne représentent aucun des trois pouvoirs institutionnels et que, par conséquent, ils n'ont pas vocation à participer à la création des normes juridiques. Comme le révèle un nombre important d'études publiées depuis 2001, la société civile interpelle ces réseaux, critique leur discours et se fait même contre-experte. Quelle crédibilité faut-il accorder aux experts aujourd'hui ?

Il s'avère dès lors très difficile de répondre à la question de savoir si le concept et la mise en œuvre de l'expertise peuvent être "mondialisés". Une réponse affirmative peut s'appuyer sur l'idée que l'une des raisons d'être de l'expertise est de parvenir à une vérité scientifique, laquelle repose sur une certaine universalité. Cette vérité, plus relative qu'absolue, servira de preuve scientifique destinée à éclairer le jugement ou la décision politique, l'expertise a une utilité immédiate, directement opératoire. On peut aussi penser que lorsque la communauté des savants – dans ce que l'on pourrait appeler « le jugement des pairs » – s' est prononcée sur une question technique précise, ses conclusions qui donnent une certaine légitimité aux décisions qui suivront, ont une dimension mondialisée .

La finalité du travail de l'expert est probatoire et dans cette acception, le fait expertisé est susceptible d'être appréhendé comme un concept. Si les critères permettant de caractériser ce qu'est la vérité peuvent varier dans le temps ou l'espace, ils permettent toujours de désigner quelque chose qui s'oppose à l'erreur et c'est ce qui explique que cette vérité et les méthodes pour y parvenir aient pu être institutionnalisés par le droit international. Parce que le savoir assoit le pouvoir, qu'il est devenu une source indispensable à son exercice et le rôle des experts s'est accru. L'élite scientifique est au cœur du pouvoir central, c'est le cas notamment, en France, des polytechniciens et autres diplômés des Grandes écoles, main mise dit-on des « ingénieurs » sur les politiques. Mais la société civile revendique de plus en plus ses droits et s'accorde à exprimer qu'il ne peut exister de vérité d'expertise incontestable mais seulement une approche de la réalité fondée sur un dialogue. La mondialisation des savoirs prend alors un sens nouveau qui s'appuie sur une réappropriation du pouvoir par la société civile qui estime que les rapports d'experts ne doivent pas être l'apanage des seuls décideurs mais être accessibles à tous. L'exigence d'un droit d'accès à l'information scientifique est un aspect de la mondialisation de l'expertise

A) La démocratisation des savoirs :

La réalité scientifique est souvent difficile à appréhender pour les profanes et les non techniciens. Les phénomènes complexes naturels ou techniques comme le réchauffement climatique, les calculs mathématiques probabilistes ou encore les prévisions économiques sont affaires de spécialistes. Le droit est lui aussi affaire de techniciens : juristes, avocats, juges aux multiples spécialités sont devenus de véritables experts.

Si les connaissances scientifiques paraissent largement répandues dans la population des sociétés modernes grâce à l'éducation généralisée et aux médias d'information, l'écart entre les connaissances des scientifiques et celles des profanes ne cesse de se creuser. La haute technicité et la spécialisation des savoirs conduisent à ce que les ingénieurs soient non plus des généralistes, mais les teneurs d'un savoir de pointe. En outre, les connaissances et les technologies nouvellement acquises ont souvent transformé les certitudes d'autrefois en incertitudes pures et simples. Cette désacralisation du monde scientifique engendrée par la science moderne et le courant pluraliste aboutit à ce que soulignait Max Weber, il y a près d'un siècle et demi, « le désenchantement du monde ». Cette situation troublante est source de perplexité spirituelle et morale que les croyances traditionnelles ne satisfont plus.

Si tout être humain est désormais « citoyen actif » à partir de sa majorité, la démocratisation reste un processus inachevé. En même temps qu'elle s'internationalise par addition (on est citoyen de sa ville et de son pays, mais aussi citoyen européen, citoyen du monde), la citoyenneté se transforme par multiplication : d'active, elle devient interactive, préparant le passage de la démocratie représentative à des formes participatives et délibératives.

C'est ainsi que savoirs et pouvoirs sont liés. L'accès aux savoirs commande le bon usage de la démocratie représentative, mais le droit à l'information stimulé par l'apparition d'Internet favorise la forme participative. Du débat public au débat en ligne, les réseaux de pouvoirs sont déjà débordés par le pouvoir des réseaux numériques qui rassemblent sans hiérarchie divers acteurs sociaux (1). Mais la réorganisation des savoirs nécessaires aux pouvoirs, passe par une organisation du droit. Indispensable à une bonne gouvernance mondiale, le droit postmoderne pluraliste assoit ce nouveau dispositif (2).

1) Internet et la numérisation de l'information 

C'est moins pour des raisons idéologiques que par la force des choses que la numérisation semble vouée à remettre en cause non seulement la règle de droit, mais aussi l'organisation des pouvoirs. Impossible à localiser, car il se trouve partout à la fois, l'Internet échappe à la règle étatique qui suppose un cadre spatio-temporel délimité et stable.

Chaque usager étant à la fois émetteur et récepteur, l'Internet apparaît impossible à gouverner selon les voies traditionnelles, l'expression de « gouvernance Internet » exprimant, par delà cette impossibilité, la recherche d'alternatives acceptables, au plan national mais aussi global.

La réflexion est devenue globale avec le Sommet mondial sur la société de l'information (Genève, 2003). Le plan d'action proposé à Genève définissait « des cibles indicatives » pour améliorer la connectivité et l'accès aux technologies de l'information et de la communication et proposait la création d'un Fonds de solidarité numérique. Situant la coopération entre les Etats et le secteur privé dans le cadre de l'ONU, et non de l'OMC, ce plan d'action confiait au Secrétaire général lui-même la tâche de créer un groupe de travail sur « la gouvernance Internet », selon un processus « ouvert et inclusif » faisant intervenir dans un multi-partenariat les organisations intergouvernementales et internationales ainsi que les acteurs économiques et civiques.

Repris à Tunis en 2005 dans une perspective plus politique qui tient compte de la diversité des partenaires et des intérêts qu'ils défendent, amorçant un nouveau « discours sur la société de l'information », le débat reste inachevé, notamment en raison de la forte opposition des Etats-Unis qui tiennent à conserver leur maîtrise initiale.

Il reste à savoir comment cette interactivité entre individus qui caractérise l'information sur l'Internet peut garantir une véritable démocratie informationnelle, avec les critères d'indépendance et d'impartialité que cela suppose, alors que les risques de manipulation, de désinformation, voire d'informations à des fins criminelles, se développent au même rythme que les effets positifs.

La question de la gouvernance est également posée en termes de partage des savoirs. Le partage appellerait en effet un aménagement des droits de propriété intellectuelle, comprenant la limitation des droits existants au profit de biens non exclusifs, considérés comme « biens communs », ainsi que la promotion de nouveaux droits pour protéger, à travers les savoirs traditionnels, la biodiversité et les identités culturelles. L'objectif sera d'autant plus difficile à atteindre que l'application de la propriété intellectuelle au vivant implique une vision des rapports à la nature sans doute différente entre les anciens droits de propriété intellectuelle et les nouveaux.

Au croisement des savoirs, on en vient au dialogue des cultures. Désormais affirmé avec force par le droit international (Déclaration, puis Convention « sur la protection et la promotion de la diversité culturelle », Unesco 2001 et 2005), le principe de diversité culturelle marque une évolution qui accompagne le passage de la société d'information vers « les sociétés du savoir ». Refusant de privilégier un modèle unique de la connaissance, qui s'imposerait du nord au sud, et reconnaissant « l'importance des savoirs traditionnels, en tant que source de richesse immatérielle et matérielle», la convention Unesco constate que les processus de mondialisation, facilités par l'évolution rapide des technologies de l'information et de la communication, créent « les conditions inédites d'une interaction entre les cultures, représentant un défi pour la diversité culturelle, notamment au regard des risques de déséquilibre entre pays riches et pauvres ».

Pour que la diversité survive aux interdépendances toujours plus étroites, il faudrait considérer la traduction non seulement comme un outil linguistique, mais aussi comme un « paradigme politique », pour reprendre une expression que François Ost propose d'emprunter à Paul Ricoeur, évoquant aussi le miracle de la traduction qui crée « de la ressemblance là où il ne semblait y avoir que de la pluralité ». Loin de faire disparaître la diversité, la traduction, médiateur entre diversité culturelle et universalisme du savoir, contribuerait à « construire les désaccords ». En ce sens elle deviendrait « paradigme politique ».

2) Vers une nouvelle trilogie Savoir/Vouloir/Pouvoir ?

Dans un monde idéal, les savoirs inspireraient les vouloirs, en incitant à rationaliser les choix, et les vouloirs inspireraient à leur tour les pouvoirs en les organisant et en les légitimant, au lieu des phénomènes d'autoreproduction et d'autolégitimation trop souvent observables. L'expertise deviendrait globalisée.

Dans le monde réel, la violence des conflits et l'intensité des blocages incitent à plus de réalisme. La combinaison de logiques différentes conduit à des formes instables qui ont en commun d'inclure tous les acteurs, institutionnels et non institutionnels. Mais l'instabilité n'exclut pas la recherche de nouvelles fondations.

Certains proposent un contrat mondial. La difficulté est qu'il s'agirait d'un contrat à la fois « multidimensionnel », pour relier acteurs et institutions de façon différente d'un niveau à l'autre, d'un secteur à l'autre, et « total », ayant nécessairement vocation à inclure tous les acteurs. Du contrat mondial total, on glisserait aisément vers un totalitarisme généralisé dont on perçoit déjà quelques signes avant-coureurs.

C'est pourquoi la refondation des pouvoirs ne peut se passer du droit. Qu'il s'agisse d'ordonner les interactions qui sous-tendent un contrat multidimensionnel, ou de poser des limites aux dérives sécuritaires d'un contrat social total, elle implique la construction d'un état de droit à l'échelle mondiale. Ce nouveau « monstre juridique» ne pouvant être engendré que par hybridation des méthodes de la gouvernance et de l'état de droit, empruntant à l'une l'art de co/ordonner – c'est-à-dire d'organiser les interactions entre les acteurs étatiques et non étatiques (économiques, civiques, scientifiques) qui participent à l'exercice des pouvoirs – et à l'autre celui plus difficile encore de sub/ordonner les pouvoirs aux droits fondamentaux.

Et ce contrat mondial, conditionnés par le renouvellement du formalisme juridique placé sous le signe du « pluralisme ordonné », appellerait à une refondation plus large, à la fois civique, juridique et philosophique, autour d'une communauté de valeurs, dont il restera à explorer les conditions de mise en œuvre.


B) L'information et la participation organisée :

Pour choisir de façon raisonnée la meilleure façon de maîtriser les risques technologiques ou naturels, une évaluation de ces risques est l'indispensable préalable:. La généralisation au fil des années, du recours à une expertise d'une qualité scientifique accrue, constitue une amélioration incontestée même si l'accès à ces expertises demeure encore un sujet controversé.

1) L'émergence d'un besoin :

Sur des sujets sensibles, les évaluations des opérateurs et de l'administration peuvent être controversées voire discréditées. Dans de telles situations, les populations concernées se méfient tant des informations apportées, que de ceux qui les leur présentent. Un partage de l'expertise est alors nécessaire. Son objectif est de contribuer à restaurer la confiance en permettant aux parties prenantes de se forger leur propre opinion sur le contenu et les conclusions de l'évaluation. L'accès à l'expertise répond à une demande forte des citoyens. Il répond aussi une nouvelle « éthique de la gouvernance ». En outre, et bien que cela soit souvent méconnu, il est une bonne garantie de qualité du processus d'évaluation et de décision.

Une telle appropriation de l'expertise s'obtient difficilement. Ainsi, l'idée simple d'un recours à une « autre expertise réellement indépendante » échoue souvent, faute de confiance dans la compétence et l'indépendance du « contre expert ».

Dans la dynamique du processus décisionnel environnemental, l'expertise porte en général sur le suivi d'une activité dangereuse. Plusieurs éléments peuvent alors se succéder.

Premièrement, l'expertise, évalue le risque. Elle décrit éventuellement les moyens de s'en prémunir, voire démontre que la solution proposée est la meilleure. Deuxièmement l'expertise critique ou analyse de façon critique la démarche précédente. C'est en général le travail de l'organisme public d'analyser le dossier de l'exploitant à l'appui d'une demande d'autorisation. Troisièmement, elle peut constituer une appréciation portée sur une démarche d'évaluation. Il peut s'agir d'un débat au sein d'un groupe d'experts appréciant le travail d'analyse critique réalisé par l'organisme d'expertise publique. Quatrièmement, l'expertise alternative, qui refait de façon indépendante l'expertise initiale. Enfin, cinquièmement, une décision des autorités explicitée et parfois motivée en référence aux processus précédents.

Les acteurs de ce processus sont d'abord les autorités, les exploitants industriels et les organismes d'expertise « institutionnels » (INERIS, IRSN, AFSSA, IFREMER, InVS par exemple). Ce sont aussi des producteurs d'expertise, nationaux, régionaux ou internationaux publics ou privés, au sein desquels se rangent les experts du milieu associatif. Ce sont enfin les personnes concernées (en tant que riverains, usagers, victimes, travailleurs), avec leurs représentations associatives, et le public au sens large (cf. les procédures d'enquête publique), avec les représentations institutionnelles et politiques.

L'inventaire de toutes les instances conçues pour la circulation de l'information mérite un travail spécifique, d'autant plus poussé que l'on cherche à savoir si un réel débat peut s' instaurer. Dans le domaine nucléaire,par exemple, on peut citer des instances nationales : les « groupes permanents d'experts », constitués d'experts nommés à titre individuel (ils rendent un avis aux autorités, sur exposé de l'expertise et de l'expertise critique sur le sujet traité). Il faut citer également la section radioprotection du Conseil Supérieur d'Hygiène Publique de France, ou encore le CSSIN (Conseil Supérieur de la Sûreté et de l'Information Nucléaire). Une instance locale pérenne est la CLI (Commission Locale d'Information), sous des formes qui peuvent différer (CSPI : Commission Spéciale Permanente d'Information, CLS : Commission Locale de Surveillance …) ; elle s'inspire des dispositions décrites dans la circulaire du Premier Ministre du 15 décembre 1981.

2) Les modalités de partage de l'expertise :

a) Le « droit de visite » :

Permettre l'accès des personnes concernées aux documents d'expertise, est le premier niveau de partage de l'expertise. Cette transparence a ses limites, car les personnes concernées peuvent avoir du mal à s'approprier le sujet, elles peuvent douter des méthodes des experts, et plus particulièrement du bien fondé de l'exclusion de tel ou tel aspect. Ainsi, alors que les carences dans l'application de la transparence détruisent la confiance, le simple exercice d'une transparence « passive » ne suffit probablement pas à garantir la confiance.

Les parties prenantes peuvent être associées en amont du processus, plus particulièrement lors de la définition du cahier des charges d'une expertise, ou lors de la phase de confrontation entre industriel et autorité ou expert institutionnel. C'est ce que l'on peut qualifier de " droit de visite". En matière nucléaire, les Commissions locales d'information dynamiques peuvent ainsi influer sur le déroulement des expertises. Des précédents satisfaisants, comme à Fessenheim, ont eu lieu, mais il demeure la condition que les parties prenantes aient une compétence et une disponibilité suffisantes. Enquête publique et « débats locaux » pilotés par la Commission Nationale du Débat Public – voir par exemple l'expérience de l'installation CEDRA sur le Centre de Cadarache – contribuent à la transparence passive et au « droit de visite ».

Cette capacité à mobiliser une telle expertise relève aussi bien de l'organisme d'expertise public national, d'homologues étrangers ou encore d'experts associatifs. Les parties prenantes peuvent lancer cette expertise souvent appelée contre-expertise lorsqu'elle intervient dans un contexte polémique ou quand l'expertise initiale est absente, inaccessible ou discréditée. Elles peuvent le faire aussi dans un contexte de transparence, avec des financements accessibles dans des cadres prévus. Les Commissions Locales d'Information peuvent ainsi commanditer des études, souvent encouragées par les Collectivités Territoriales et lorsqu'un véritable dialogue entre expert et « contre-expert », s'établit, les conclusions seront plus aisément suivies et cette situation peut contribuer à un réel partage des compétences et à une restauration de la confiance. Un obstacle peut être l'absence d'une expertise alternative. Les instituts publics d'expertise à l'étranger peuvent aussi être mis à contribution et il est important de développer ce nouveau type de relation, notamment dans le cadre européen. On glisse ainsi insensiblement vers une mondialisation de l'expertise.

b) L' « expertise pluraliste » :

Le mode de partage de l'expertise le plus élaboré est l'expertise pluraliste. Spécialistes de toutes les disciplines impliquées et représentants des parties prenantes procèdent étape par étape à l'évaluation du risque. Le consensus scientifique est souhaité, mais la controverse est admise. La démarche est bien adaptée à l'évaluation du risque. Elle atténue la méfiance des acteurs les uns envers les autres, augmente la qualité des évaluations, assure aussi la diffusion des connaissances, et l'appropriation de l'expertise par les parties prenantes.

L'expertise pluraliste a aussi sa place dans une logique d'« appréciation », quand des groupes, comme les « groupes permanents d'experts » doivent apprécier les expertises et contre-expertises qui leur sont présentées. Dans un cas comme dans l'autre, la pluralité du groupe requiert la représentation de toutes les disciplines scientifiques. Le fonctionnement doit être rigoureux pour que la circulation de l'information, l' expression des doutes et bien sûr des avancées de l'évaluation, soient efficaces. Les moyens doivent être adaptés sur le plan scientifique mais aussi logistique. Le frein à la généralisation de cette approche tient à l'importance des ressources à mobiliser. Gêne certaine pour les institutions, cet aspect peut être un obstacle infranchissable pour des associations qui doivent se professionnaliser, et trouver les financements suffisants.

Pour répondre à un besoin de partage de l'expertise, tout particulièrement quand un déficit de transparence a détruit la confiance, l'expertise pluraliste est la solution la mieux adaptée. Groupes ad hoc et structures pérennes peuvent la mettre en œuvre. Cette approche n'est pas infaillible ; elle peut échouer si le processus, trop lourd, s'enlise. Elle peut échouer si les partenaires se désolidarisent et critiquent une « opération de cautionnement ». Des règles rigoureuses doivent donc être suivies, et le pilotage des groupes doit être professionnalisé. Ces règles font qu'une expertise réellement pluraliste reste un processus qui ne peut être universel. D'autres approches, moins achevées mais plus légères, doivent être mises en œuvre, comme l'intégration des parties prenantes dans les processus (le droit de visite), ou le recours à un « contre-expert » (capacité de mobilisation). Ces approches peuvent être assez facilement multipliées. . Prise en défaut, elle suscite une méfiance qui oblige à mettre en œuvre les processus participatifs les plus complexes.

L'expertise environnementale, parce qu'elle repose sur des données scientifiques et techniques au caractère universel doit tendre à la mondialisation. En ce domaine, il n'y a pas de vérités différentes en deça et au-delà des Pyrénées. Beaucoup reste à faire pour créer les instruments propres à réaliser ces expertises. La communauté internationale doit multiplier des Centres et Agences, dotés des meilleurs savoirs et qui interviendront à la demande des pays pour des problèmes d'envergure internationale et dont les conclusions serviront ensuite de référence. Et il est évident que doit être développé l'accès le plus large possible de l'ensemble des citoyens de la planète à ces informations et au delà, à partir de leur éveil à la connaisance leur propre participation aux progrès de celle-ci. La démocratisation de l'expertise est un des aspects les plus prometteurs de la mondialisation.





   Amaury-Ledoux

 

 

 

   Symposium 2