Une évaluation réductionniste


Un spectre du réductionnisme erre dans le monde entier, et le campus où prédominent normalement la pensée et la raison n’en était pas épargné : comme il est difficile de mesurer par chiffre la qualité d’un enseignement, les autorités concernées se contentent donc de mesurer ce qui est mesurable, c’est-à-dire le nombre de publications, un des paramètres qui paraît, à ces mandarins scientistes, significatif.

Peut-être le système de l’évaluation que l’instance ministérielle actualise au sein du campus est doté d’un esprit scientifique, peut-être donnera-t-il dans l'avenir quelque chose de positif, tout cela a été prévu, attendu et expliqué dans les documents officiels. Cependant, l’esprit critique ne nous permet pas d’y ajouter des éloges, comme un écho fidèle mais superflu de son point de vue : tout système conçu par une haute direction aura des problèmes de faisabilité et d’adaptation, sa mise en cause va contribuer à son amélioration. Nous tenons donc à en souligner certains aspects qui échappent probablement à ses concepteurs, à démontrer quelques cas extrêmement gênants qu’il a déjà provoqué en Chine et qui risquent de se répandre plus largement, et à en décrire les tenants et les aboutissants.

Un lieu commun : la parole est mensongère, le chiffre véridique. Ceux qui le disent ont oublié que derrière les chiffres il y a un sujet, qui calcule selon certain critère ou certain ordre prédéterminé, et qui peut se permettre, le cas échéant, de produire un chiffre légitime plutôt que véridique, répondant soit à la commande d’une instance, soit à l’attente d’une autorité. Au lieu d’encourager les universitaires à découvrir ou à faire découvrir de nouvelles idées en écrivant, au lieu de les pousser vers la recherche et la vérité, le système de l’évaluation nous font voir, déjà en Chine, certains phénomènes à la fois étranges et ... familiers.

Trois ou quatre universités se sont fusionnées pour voir le nombre de leurs publications triplé ou quadruplé, ce changement numérique est constructif pour la célébrité mondiale de la nouvelle université née de la fusion, mais n’a aucun sens pour la création humaine et la recherche scientifique. En réduisant le dénominateur, on a de quoi s’illusionner alors que rien n’a vraiment progressé dans la réalité. S’il s’agit uniquement d’un jeu additif, les universitaires en seront moins frustrés : une grosse université aura à sa disposition une grosse machine administrative si non elle sera incapable de gérer. Face à ses composants fraîchement réunis et peut-être encore hétéroclites, la direction d’une université se devra donc d’être centralisatrice et deviendra inévitablement autonome. Elle s’éloigne et se distingue du contingent d’enseignants qui n’arrivent plus à s’y faire entendre et se concentre sur elle-même au sein de laquelle fermente souvent une redistribution d’intérêt ou une dispute du pouvoir entre trois ou quatre clans qui représentent respectivement leurs anciennes universités avant la fusion. Elle est déjà, chez nous, opaque et égocentrique. Les universitaires comprennent que cette soi-disant réforme leur apporte des conséquences graves – difficulté de la communication entre les branches horizontales et hiérarchiques, gaspillage de la ressource humaine ou économique, et surtout transformation d’un établissement d’enseignement supérieur en une instance gouvernementale – mais personne ne pourrait aller à l’encontre, car le gouvernement définit la part du budget de toute université selon certains fameux chiffres, parmi lesquels celui des publications est considéré comme le repère le plus pertinent de la qualité d’un enseignement supérieur. Les universités auront dès lors plus de chance d’être menées... à la baguette, baguette dotée d’un pouvoir politique et économique.

A titre d’exemple, pour accorder une bourse d’étude aux élèves qui partiront dans une université étrangère, ou définir le seuil d’un recrutement particulier, le service concerné de notre université commence à décider tout seul sans solliciter l’avis des professeurs en la matière, ce qui n’était pas le cas autrefois. Pour faire augmenter la production des publications, le bureau de recherches en fixe un nombre annuel pour chaque département, et si par hasard ce dernier ne remplissait pas sa tache scientifique, une réduction du salaire de leurs professeurs serait à envisager. Pour se disputer un poste important, par exemple le directeur du service du personnel, des clans se forment pour soutenir surtout un collègue de leur ancienne université, qui, en retour, pensera à leurs intérêts...

Pris d’emblée dans une telle situation, les enseignants et les chercheurs deviendront des producteurs destinés à offrir au marché certain nombre de marchandises de « bonne qualité », diplômés ou publications, leur vocation à penser et à faire réfléchir passe au deuxième plan. Il ne faut pas croire que c’est ainsi qu’on forme plus de bons élèves qui répondent mieux aux sollicitations du marché, car la qualité d’un élève n’est pas non plus « mesurable ». Si un professeur est jugé performant c’est parce qu’il a publié énormément, ou au moins accompli la tache d’écriture fixée. Celui qui enseigne bien sans assez de publications n’aura pas de perspective à venir. Tous ceux qui ont travaillé dans le milieu universitaire connaissent qu’il existe des enseignants de ce genre pour certaines matières de base et qui sont aussi indispensables que les enseignants-chercheurs ; ignorer leur existence les a plus ou moins marginalisés et ils perdront toutes motivations dans leur travail. La mission de l’université dégénère, surtout dans les sciences humaines, elle se résume en publications. Des enseignants qui ont beaucoup écrit mais qui enseignent mal sont hautement qualifiés tandis que ceux qui écrivent moins et qui enseignent bien sont sous-estimés. Il s’agit là de deux qualités, qui ne se remplacent pas l’une par l’autre.


Ce que nous allons présenter par la suite est un peu particulier, voire, peut-être, propre à la Chine d’aujourd’hui : toute l’attention est portée sur la publication, on ne regarde que le nombre de publications et la qualité de la revue scientifique où l’article se trouve publié. Personne ne daigne lire les articles pour en évaluer l’auteur, parce qu’on dit que cela coûte trop cher en temps et en argent ( pour payer les juges experts qui d’ailleurs peuvent être subjectifs ou corrompus). Si par hasard quelqu’un n’est pas très fort en recherche scientifique mais a besoin absolument de publier pour remplir son mandat, il choisit donc de recourir au marketing : grâce au copiage et au bricolage il arrive quand même à produire quelques textes contenant, d'une manière invraisemblable, certaines idées hermétiques destinées à faire marcher la direction d’une revue ; et puis, il s’agit de se construire, au fur et à mesure, un réseau de relations avec les rédacteurs des revues visées : quand on devient ami, on aura du mal à refuser. Ce qui correspond plus ou moins à la mentalité chinoise : l’empire qu’elle accorde à l’amitié implique le dédain des principes. Autrement dit, la qualité d’une publication, difficilement évaluable, est confiée à la conscience professionnelle des rédacteurs d’une revue, qui, eux-mêmes, vivent dans une société chinoise mercantile et dont la compétence est discutable par rapport aux juges experts. Nous n’avons pas droit de dire que seule cette évaluation est problématique, mais d’une telle évaluation mise en pratique dans une telle société découle une situation aliénante : la compétence de la recherche scientifique est moins importante que la sociabilité, il en résulte que les professeurs éminents sont plutôt d’une grande sociabilité. Ils ont plus de chance de se faire publier et d’obtenir du gouvernement des projets qu’ils font réaliser par leurs « subalternes » ou leurs doctorants, mais le résultat final – un livre par exemple – portera en premier lieu leur nom... et naturellement, les « subalternes » n’ont pas d’intérêt d’écrire pour leur chef : le copiage devient donc un moyen économique et généralisé. Il ne faut pas croire que ce soit là une exception : quand la quantité l’emporte sur la qualité, au nom d’un bon vocable, une production de répétitions empoisonne la recherche scientifique et neutralise la créativité des hommes ; quand la conscience intellectuelle a été étouffée, le principe de l’économie s’impose.

Nous n’avons point d’intention de dénier l’importance de la sociabilité qui devient de plus en plus une compétence capitale dans les entreprises commerciales, industrielles ou politiques, cependant, si les chercheurs étaient réduits, si nous osons dire, à l’état de dépendance, sans y voir aucun intérêt pour eux-même, il nous serait difficile de leur reprocher les contrefaçons. Sans morale ni motivation, voilà une consigne dont ils commencent à s’étiqueter.

Or, quelles sera la réaction des rédacteurs de revue ? Nous pouvons la décrire de la manière suivante : comme il n’est pas facile de trouver de bons articles dans une telle situation, on doit accorder, bon gré, mal gré, une partie de la revue aux articles estimés plus ou moins passables parmi lesquels on choisit ou favorise celui de quelqu’un de connu – d’un ami, d’une connaissance, ou d’une connaissance d’un ami. Il y a des rédacteurs, très astucieux, qui se mettent à vendre cher leurs pages : qui voudra publier les payera. D’autres, encore plus malins, se font de l’argent en offrant au marché un numéro supplémentaire. Et plus encore, une revue scientifique de renom a fait en Chine un double de son numéro de mars, sans y marquer supplémentaire, ce qui a provoqué un scandale dans le milieu intellectuel, car le numéro supplémentaire est considéré plus tard par les évaluateurs comme de qualité inférieure.


Sans nous appesantir sur tout ce qu’il y a d’étrange dans cette pratique, nous avons constaté de surcroît une attitude exprimée par les professeurs à qui nous avons eu l’occasion d’en avoir parlé : une attitude défavorable, voire protestatrice. On regrette qu’il n’y ait pas, avant sa mise en rigueur, une discussion soit à la télévision soit dans le campus. Une discussion de ce genre, qui précède l’exécution d’un projet ou d’un décret et qui est habituelle en France,

  • nous permettra de mieux comprendre l’esprit et l’objectif de l’évaluation ;
  • améliorera le projet grâce aux critiques ou suggestions pertinentes ;
  • engagera toutes les parties concernées à considérer le projet comme né de leur propre décision et de leur construction commune ;
  • offrira enfin l’occasion où tout le monde exprime librement et se sent écouté et entendu, où se forme un esprit démocratique qui fondera une conscience de la citoyenneté et qui rendra tout le monde responsable du projet.


Il est impossible de tout prévoir, mais si après la discussion nous mettions de plus à l’essai ce projet dans deux ou trois universités, les défauts auriaient plus de chance d’être corrigés avant la mise en œuvre à l’échelle nationale. Tout cela, il suffit de se laisser diriger par la Raison, et non le pouvoir autoritaire.

Wu Hongmiao
professeur de lettres françaises,
Département de français,
Université de Wuhan,
Chine 430072

Hongmiao23@163.com