Au
Brésil, les universités sont presque le seul lieu de professionnalisation
de niveau enseignement supérieur. Il n’y a pas de Grandes
Écoles, comme en France. Il n’y a pas d’Écoles
d’ingénieurs et d’Instituts Universitaires de Technologie
(IUT) – mais on avance vers des Universités de Technologie.
Au Brésil, ce sont les universités qui préparent
les ingénieurs, les médecins, dentistes, assistantes sociales,
journalistes etc. Les futurs enseignants font une Licence (en quatre
ans) et ceux qui se préparent pour une autre profession font
un Bacharel.
Il faut signaler aussi que, au Brésil, on entre à l’université
en passant un concours, très sélectif, le vestibular.
Par ailleurs, il y a beaucoup d'universités privées à
but lucratif. Au Brésil, l'enseignement supérieur privé
a plus d'étudiants que l'enseignement supérieur public
: 85% des étudiants se trouvent dans des universités privées.
Pour former des techniciens,
ll existe des CEFET (Centros
Federais de Educação Tecnológica
– Centres Fédéraux d'Éducation Technologique),
qui s'occupent surtout d'Enseignement Professionnel Secondaire, mais
également d'enseignement supérieur. Ils ont été
transformés, il y a peu de temps, en IFET (Institutos
Federais de Educação, Ciências e Tecnologias
– Instituts Fédéraux d'Éducation, de Sciences
et de Technologies). Sont en train de naître, à partir
des CEFET/IFET, des Universités de Technologie, qui sont sans
doute la formule de l'avenir pour préparer des Techniciens. Il
faut noter que le Gouvernement de Lula s'intéresse de près
à l'enseignement professionnel et technique. N'oublions pas que
Lula est un ouvrier tourneur, qui a été le leader syndical
des métallurgistes pendant les luttes des années 70, sous
la dictature.
Pour former les ouvriers
et employés qualifiés, il y a un système patronal
: SESI/SENAI pour l'industrie et SESC/SENAC pour le Commerce et les
Services. Ce sont des services sociaux et des organisations de formation
patronales, qui fonctionnent en grande partie avec de l’argent
public.
Je vais expliquer
ce que sont les CEFET, que l'on appelle depuis peu IFET et, ensuite,
je parlerai de la formation patronale.
Le système
fédéral de formation professionnelle : les CEFET/IFET
Jusqu'au 18ème
siècle, au Brésil, l'éducation vise à former
l'élite, sans se préoccuper de la qualification pour le
travail : le Brésil est une colonie portugaise, dont l'économie
repose sur l'exploitation d'une main d'œuvre non qualifiée,
composée d'esclaves.
A partir de 1840,
sont créées, dans dix provinces brésiliennes, des
Maisons d'Éducation et de Métiers. Leur objectif est d'
« enlever les enfants des rues » et de leur donner
un métier. Mais il s'agit avant tout de former des domestiques
et non une main d'œuvre artisanale. Dans la mesure où les
capitaux portugais sont investis dans cette économie de l'esclavage,
puis, après 1888 (date de l'abolition de l'esclavage), dans l'exploitation
continuée d'une main d'œuvre non qualifiée, dans
les champs de coton, de canne à sucre et de café, le Brésil
ne s'industrialise que lentement et, donc, ne propose pas d'emplois
qualifiés qui exigeraient une formation technique. C'est seulement
à partir des années 30 du 20ème
siècle, sous la dictature populiste de Getúlio Vargas,
que se développe l'industrie, avec la création de grandes
compagnies nationales, comme la PETROBRAS. Aujourd'hui encore, une grande
partie de l'économie brésilienne appartient au secteur
informel (dont on estime le poids à 40 ou 50%).
C'est seulement en
1909 que sont créées, dans dix États,
des d'Écoles d'apprentis et d'artisans, origines des futurs CEFET.
Il est intéressant de noter qu'il y a là une préoccupation
internationale : à la même époque, en France, on
discute de l'apprentissage, ce qui aboutira à la loi Astier de
1919. En 1941, les d'Écoles d'apprentis et d'artisans reçoivent
le nom de "lycées industriels" et, peu après,
d'Écoles Techniques. Notons que la date correspond à peu
près à celle de la création, en France, des Centres
d'apprentissage. L'histoire de la formation technique et professionnelle
présente une dimension internationale, même si, dans ses
détails et ses modalités, elle renvoie également
à des spécificités nationales.
En 1959, les Écoles
Techniques deviennent Écoles Techniques Fédérales.
En 1978, certaines de ces Écoles Techniques Fédérales
sont élevées au statut de “CEFET”,
et reçoivent le droit de dispenser un enseignement technique
supérieur. Plus récemment, le Gouvernement de Lula a encouragé
une expansion significative de l'enseignement professionnel. En 2007,
les CEFET ont été transformés en IFET. Certains
se sont même constitués en Universités Technologiques.
Il ne faut pas oublier que le Brésil est un État Fédéral,
avec une grande autonomie des États fédérés,
en particulier en matière d'éducation; donc, toutes les
transformations institutionnelles de l'éducation n'avancent pas
au même pas, comme en France.
Les IFET couvrent
un champ plus grand de formation professionnelle et technique que les
ex-CEFET et doivent contribuer au développement régional.
Ils doivent également accueillir de nouveaux publics :
- Éducation
de jeunes et adultes (EJA). Au Brésil, l'EJA est un système
d'Éducation pour les Jeunes qui ont abandonné l'école
et pour les Adultes; il fonctionne essentiellement le soir et est considéré
comme une partie du système scolaire brésilien, au niveau
de l'enseignement fondamental et de l'enseignement secondaire.
- Éducation
pour les porteurs de nécessités spéciales,
comme on dit au Brésil, c'est-à-dire pour ceux qui souffrent
de déficiences physiques ou mentales.
- Formation continue
de Techniciens, avec une Licence ou un Bacharel (nom, au Brésil,
des licences qui ne visent pas à la formation d'enseignants).
- Éducation
pour la Diversité culturelle (question très sensible au
Brésil).
Comme on le voit,
c'est un projet ambitieux, et avec un réel souci social. Le Brésil
considère actuellement qu'il est fondamental de développer
un Enseignement professionnel de qualité. Cette préoccupation
n'est pas seulement économique, elle est aussi sociale. Au Brésil,
comme nous l'avons noté, une grande part de l'économie
reste informelle, ce qui laisse beaucoup de gens en dehors du développement
et de la modernité. Il y a aussi une grande inégalité
sociale au Brésil. Le Brésil n'est pas un pays pauvre.
Il fait partie des dix ou douze économies les plus fortes dans
le monde, a d'énormes ressources encore inexploitées (pétrole,
minerais, biodiversité, agriculture et élevage, énergies
renouvelables), est considéré comme un pays émergent
et fait partie de ces grands pays du futur que l'on appelle BRIC (Brésil,
Russie, Inde, Chine). On peut dire que, d'une certaine façon,
le Brésil est un pays riche avec beaucoup de pauvres, à
cause de l'ínégalité sociale. La formation professionnelle
est considérée par le Gouvernement Lula comme un moyen
d'insérer dans la société et l'économie
les enfants des classes défavorisées et, ainsi, de diminuer
les énormes inégalités socio-économiques
que nous avons héritées de l'Histoire et d'avancer vers
un développement plus humain et égalitaire.
L'histoire des CEFET
est traversée par un débat et une hésitation fondamentale
: l'enseignement technique est-il une forme d'enseignement médio
(au Brésil, nous disons enseignement médio,
c'est-à-dire "moyen", pour désigner ce qu'on
appelle en France lycée) ou une forme d'enseignement spécifique
?
En 1942, une réforme
a organisé l'enseignement en trois voies : Secondaire, Agricole,
Industrielle; plus tard, s'y est ajoutée la filière du
"Normal", formant des enseignants pour le primaire. Notons
que le terme même de "normal" a été emprunté
à la France, dont l'influence culturelle sur le Brésil
a toujours été forte et le reste, malgré les avancées
rapides des modèles anglophones. Seuls
avaient accès à l'enseignement supérieur les élèves
ayant suivi la filière Secondaire.
Entre 1961 et 1997
on a tenté de mettre fin à cette dualité entre
enseignements secondaire et technico-professionnel et d'instaurer un
système de professionnalisation obligatoire. Je n'entre pas ici
dans des détails administratifs et historiques peu susceptibles
d'intéresser des Français.
En 1997, on a mis
fin à cette tentative d'intégration entre enseignement
général et enseignement professionnel et à l'équivalence
entre diplômes d'enseignement secondaire général
et diplômes d'enseignement professionnel. L'objectif était
de développer l'enseignement professionnel, à travers
les CEFET, et de limiter l'accès à l'enseignement secondaire
général. Cette protection élitiste de l'enseignement
général secondaire a abouti à ce que moins de 40%
de chaque génération reçoive aujourd'hui un enseignement
de type lycée. Cela pose actuellement un gros problème
au Brésil : faute de jeunes sortant de l'enseignement secondaire,
il est difficile de développer l'enseignement supérieur,
alors que c'est nécessaire pour que le Brésil puisse affronter
la concurrence internationale, dans le cadre de la globalisation. L'enseignement
privé assurant la plus grande partie de l'enseignement supérieur,
beaucoup d'universités privées affrontent actuellement
une crise de recrutement, ferment ou sont achetées par des universités
plus grosses. Cela a d'ailleurs conduit l'État Fédéral,
récemment, à un partenariat avec les universités
privées (PROUNI) : en échange de réductions d'impôts,
celles-ci accueillent gratuitement des étudiants – étudiants
que le système d'universités fédérales,
insuffisamment développé, ne peut accueillir.
Aujourd'hui, avec
le Gouvernement Lula, l'orientation de la politique scolaire a à
nouveau changé : la tendance est à la fois au développement
de l'enseignement professionnel et technique, à son articulation
avec l'enseignement général et à la constitution
d'un enseignement supérieur professionnel (IFET, Universités
technologiques). S'y ajoute un réel effort pour développer
l'enseignement supérieur, en particulier pour "l'intérioriser",
c'est-à-dire pour créer des universités ou implanter
des antennes universitaires à l'intérieur du Brésil
ou loin des capitales des États fédérés.
Les CEFET/IFET s'occupent
d'enseignement industriel. L'essentiel de l'enseignement Commercial
et de Services ou, de façon plus large, de ce qu'on appelle en
France l'enseignement tertiaire, est entre les mains du secteur patronal,
dans le système dont je vais parler maintenant. Ce système
s'occupe à la fois de services sociaux et d'apprentissage, qu'il
soit industriel ou commercial :
- le SESI –
Service Social de l'Industrie - a des fonctions sociales;
- le
SENAI - Service National d'Apprentissage Industriel - a des fonctions
de formation industrielle;
- le
SESC – Service Social du Commerce - a des fonctions sociales;
- le
SENAC – Service National d'Apprentissage Commercial - a des
fonctions de formation dans le secteur du Commerce et des Services.
Le système
patronal de formation : SESI/SENAI et SESC/SENAC
L'enseignement commercial
est créé en 1932, complètement à part du
système scolaire et sans accès à l'enseignement
supérieur. Mais ce n'est encore qu'un embryon d'enseignement
professionnel. C'est en 1946 que s'organise le système patronal.
Sa fonction
est sociale autant que professionnelle. Il naît d'un document
qui s'appelle Carta
da Paz Social
(Charte de la Paix Sociale). Si on veut comparer avec la France, on
peut se souvenir que c'est l'alliance entre de Gaulle et les Communistes
qui a organisé, après la Seconde Guerre Mondiale, le système
se Sécurité Sociale français. Il
s'agit d'un progrès démocratique, d'une poussée
du peuple mais aussi d'éviter une révolution en acceptant
certaines revendications du peuple.
En 1946, le Brésil
sort de la dictature nationaliste et populiste de Gétulio Vargas.
C'est un dictateur qui a créé les grandes entreprises
nationales brésiliennes, qui a fait voter des lois sociales en
faveur des travailleurs (en particulier, il a instauré le salaire
minimum) et qui sera d'ailleurs élu Président de la République,
dans des élections démocratiques, en 1950. Mais c'était
un dictateur, qui a dirigé la révolution de 1930, mais
a fait fermer le Parlement en 1937.
En 1945, Vargas est
écarté du pouvoir par un coup d'État militaire.
Le Brésil se démocratise, de nouvelles forces politiques
et sociales émergent, mais le Brésil est encore un pays
pauvre, avec de forts conflits sociaux. C'est,
en 1945, un pays avec d'énormes problèmes d'alimentation,
d'habitation, de transport, de santé et d'éducation. C'est
dans cette perspective de service social que va être développé
le système patronal.
Les représentants
les plus lucides du patronat brésilien comprennent que l'époque
où la question sociale était une question de police est
terminée et que les temps nouveaux exigent de nouvelles relations
entre capital et travail. En
1946, les leaders patronaux du commerce, de l'industrie et de l'agriculture
se réunissent et élaborent une Charte de la Paix Sociale,
fondée sur l'idée de service social assuré par
le patronat – mais avec de l'argent public. Il est intéressant
de noter que c'est dans la perspective de la paix sociale qu'a été
développée cette formation professionnelle des travailleurs.
Cette fois encore, il y a des relations avec l'histoire de la France,
puisque c'est sous Pétain, qui prétendait éliminer
la lutte de classes, que sont nés les centres d'apprentissage,
devenus aujourd'hui, en France, les lycées professionnels.
En 1946, la Charte
de la Paix Sociale est proposée au Président de la République,
qui promulgue un décret-loi autorisant les Confédérations
patronales à créer des Services sociaux. Ainsi sont nés
le SESI, le SENAC et le SESC, qui existent encore et sont puissants
(le SENAI avait été créé dès 1942).
Ils développent des actions visant à améliorer
la qualité de vie des travailleurs et de leurs familles : éducation,
loisir, culture, alimentation etc. Voici comment le SESC présente
son activité :
"Crèche,
Éducation des petits, Enseignement Fondamental, Éducation
de Jeunes et Adultes, Pré-vestibular, Médecine Préventive
et de Soutien, Odontologie, Nutrition, Cinéma, Théâtre,
Musique, Arts Plastiques, Danse, Artisanat, Bibliothèque, Sport,
Action Communautaire et Assistance spécialisée composent
le large éventail des services que le SESC offre aux travailleurs
du commerce de biens et services et à la communauté en
général"
L'apprentissage
professionnel dans le domaine du Commerce et des Services, je le rappelle,
est pris en charge par le SENAC. Celui-ci est une institution puissante.
Entre 1946 e 2003, il a formé, dans ses 500 unités, 38
millions de personnes. Aujourd'hui, il forme environ 1,7 million
de travailleurs par an. Aux SESC et SENAC correspondent, dans le
domaine industriel, le SESI et le SENAI.
On
peut dire que, au Brésil, c'est le patronat qui forme l'essentiel
des ouvriers et employés qualifiés, à travers le
SENAI (industrie) et le SENAC (commerce et services). Les CEFET/IFET
forment les techniciens. Les universités forment les ingénieurs,
à travers des bacharels (niveau licence en quatre ans).
Tel est le système de formation professionnelle au Brésil.
Il comprend :
-
une formation patronale des ouvriers et employés qualifiés,
avec un double souci de paix sociale et de service social;
-
une formation des techniciens avec une permanente hésitation
et des allers-retours entre formation reconnue de niveau enseignement
secondaire ou formation plus spécifiquement technique; et,
aujourd'hui, une évolution vers des Universités technologiques;
-
une formation des ingénieurs dans les universités. Ces
universités ne se posent pas de problème spécifique
de "professionnalisation" ou de "filières professionnelles",
comme en France. Elles ont des filières d'ingénierie
civile ou électrique, ou, aujourd'hui, mécatronique,
ou des filières de Service Social, tout comme elles ont des
filières de Droit ou de Médecine ou des filières
d'Histoire, de Mathématiques ou de Chimie, qui forment des
enseignants.
Si
je devais avancer une hypothèse, je dirais que c'est essentiellement
un principe de hiérarchie sociale qui structure le système
de formation professionnelle brésilien :
- les dominants
sont formés à l'université et peu importe que
leur filière soit littéraire, scientifique ou technique;
- au niveau intermédiaire, on trouve des travailleurs
qui ont terminé l'enseignement secondaire, sans formation professionnelle
spécifique, et des techniciens formés dans les CEFET/IFET;
- les plus favorisés des dominés sont formés
par le patronat;
- les moins favorisés des dominés ne reçoivent
aucune formation professionnelle et travaillent en masse dans le secteur
informel de l'économie.
Cette logique reflète
à la fois l'Histoire du Brésil et ce qui est aujourd'hui
son défi fondamental : la question sociale est au cœur
de notre pays et de notre avenir.