Les
évolutions socio-économiques, politiques et culturelles
du dernier tiers du XXe siècle - globalisation, économie
de la connaissance, révolution des TIC et de l’internet
– ont pleinement participé de la transformation du rapport
au savoir à l’université. Cette nouvelle exigence
de modernité, qui prend corps avec le Processus de Bologne, la
stratégie de Lisbonne, la loi LRU, va inscrire l’université
dans un processus global de professionnalisation des formations et de
l’institution, et contribuer à l’épuisement
d’un modèle de l’Enseignement Supérieur et
de son lien organique à la recherche. La professionnalisation
va donc participer à redéfinir les fonctions de l’université,
et va nous obliger à repenser les conditions de possibilité
d’une université, qui dispose de moins en moins de marge
fondatrice d’autonomie dans la détermination de ses fins,
et qui se
retrouve contrainte à reproduire le modèle d’une
organisation chargée de la gestion de ressources financières,
matérielles et humaines ; le modèle du New Public
Management, qui pose des objectifs évaluables, et ouvre ainsi
la voie à une forme de marchandisation du savoir.
Il
semblerait donc que s’ouvre une nouvelle ère, un changement
d’Epistémé, au sens où Michel Foucault le
déclinait, c'est-à-dire la conception du monde liée
à une époque : le savoir change de statut, et devient
un savoir « « postmoderne », selon
le terme utilisé par Jean-François Lyotard (1979), un
savoir assimilé et assimilable à une marchandise informationnelle,
un savoir source de profits et instrument de pouvoir. Mais si la connaissance
donne du pouvoir à ceux qui savent, le pouvoir de la connaissance
va être capté par ceux qui les contrôlent.
Partant
de ce postulat, cette communication va s’attacher tout particulièrement
à problématiser, le discours de l’université
en tant qu’institution, et celui de l’enseignant-chercheur
dans la perspective du conflit instituant/institué, termes posés
par Cornélius
Castoriadis dans les années soixante, afin de démontrer
que l’institution est le produit de la lutte permanente entre
l’instituant et l’institué. Dans la lignée
de cette réflexion, en 1969, René Lourau proposera une
articulation des trois moments du concept d’institution, en s’appuyant
sur la logique dialectique de Hegel :
-
l’institué
c’est l’universel - l’ordre établi, les
valeurs, la norme ;
-
l’instituant
c’est la négation de cet universel - à la fois
la contestation et la capacité d’innovation ;
-
l’institutionnalisation,
le troisième moment par lequel la contradiction peut être
dépassée, c’est l’intégration,
la récupération, la normalisation de l’instituant
- la déviance devient tendance et la contestation une
nouvelle norme.
L’institution
va donc se nourrir de la confrontation instituant/institué
dont il
résultera un processus d’institutionnalisation permanent,
un « mouvement » à l’origine du compromis
sans lequel l’institution ne pourrait exister : le moyen
utilisé par l’analyse institutionnelle, en référence
aux travaux menés par Rémi Hess et Michel Authier (1981)
pour mettre à jour les enjeux de pouvoir en œuvre dans
l’institution, va être l’analyseur.
Si
cette approche nous a particulièrement intéressés,
c’est que la nouvelle norme professionnalisante et le discours
de professionnalité qui l’accompagne, va déplacer
les forces en présence et modifier les équilibres dans
l’institution universitaire. Il nous a donc semblé pertinent
d’appréhender la professionnalisation et la professionnalité
comme des « analyseurs naturels», des analyseurs
qui vont révéler la spécificité de l’institution
et de son champ d’intervention, des analyseurs qui vont remettre
en cause l’héritage institutionnel du passé, et
participer à une forme de « désinstitutionnalisation »
du savoir, au profit de l’institutionnalisation d’un savoir-faire.
Face
à cette tentative d’institutionnalisation d’une université
du « faire », plutôt que du « dire »,
un certain nombre d’interrogations vont émerger :
ainsi, le discours qui porte la professionnalisation relève-t-il
de l’instituant face à l’institué, qui s’exprimerait
dans la résistance que l’université oppose à
ce processus ? L’instituant est-il investi par les forces
en présence au nom de la contestation pour le changement, ou
au contraire pour la défense des acquis ? L’instituant
peut-il s’épanouir dans un conservatisme inhérent
à l’autorité et à la posture de l’université ?
Un questionnement qui rappelle étrangement l’analyse menée
par Georges Lapassade en 1976, dans le cadre de la préparation
d’une maquette pour l’habilitation d’un nouveau diplôme,
à l’Université de Vincennes, suite à la fin
du statut dérogatoire dont elle jouissait depuis sa création
en 1969. Il se heurta à une hostilité quasi-générale
de l’université, et en vint à théoriser la
situation en disant que l’institué vincennois, s’opposait
à l’instituant incarné par le Ministère.
Ainsi, l’instituant se trouvait-il dans l’attitude qui consistait
à organiser la réforme à Vincennes, ou dans le
fait de vouloir conserver le statut dérogatoire ?
Nous
nous sommes donc inspirés de cette « impasse »
institutionnelle pour introduire notre questionnement :
-
premièrement,
à l’université l’instituant peut-il s’exercer
à travers une réforme (LRU), qui consiste à
moderniser l’université en lien avec les attentes du
marché, ou puise-t-il sa légitimité dans son
attachement aux valeurs fondatrices de l’institution ?
-
deuxièmement,
l’instituant s’inscrit-il dans la mouvance de la professionnalisation
du métier d’enseignant, et de l’émergence
d’un nouveau type de professionnalité, qui articule
analyse de pratiques réflexives, élaboration de projets,
construction de partenariat, ou s’exprime-t-il dans l’acte
de « professer » sa discipline, et ce faisant,
d’engager sa responsabilité de chercheur-enseignant ?
Notre
thèse sera de proposer le discours comme un acte instituant,
car si toute réforme de l’éducation va toucher les
fondements et les finalités de l’éducation, le savoir
va à la fois supposer et constituer des relations de pouvoir ;
et c’est parce que la maitrise du discours et de la pensée
a partie liée avec le pouvoir, qu’à l’université
le discours
va devenir l’expression d’une « lutte »,
d’une « conflictualité », et va s’articuler
autour d’une dialectique complexe :
-
le
discours porté par l’université, celui qui fait
autorité, une
autorité que lui confère sa démarche de scientificité,
et partant, le questionnement épistémologique face
aux discours portés par les « puissants »
du moment ;
-
le
discours porté par l’enseignant-chercheur, le discours
performatif, qui légitime sa posture « indisciplinée »
au service de sa discipline.
L’université,
espace institué-instituant
Si
l’université-institution constitue un lieu où s’incarne
les contraintes de la société, l’enjeu étant
de former pour transformer, l’institué va s’inscrire
dans le « déjà-là » institutionnel,
dans la valeur de l’héritage, et trouver sa légitimité
dans l’institutionnalisation du savoir, à l’origine
des deux grandes fonctions de l’université, la recherche
et l’enseignement. Face à ce « déjà-là »,
la professionnalisation va privilégier une nouvelle forme de
rapport au savoir, reflet d’un rapport au monde, qui s’inscrit
dans l’économie de la connaissance, et s’impose comme
l’expression d’un instituant porteur de modernité.
On peut donc percevoir là toutes les tensions qui peuvent découler
de cette analyse : ainsi, l’instituant va-t-il s’incarner
dans une modernité qui place l’université en rupture
par rapport à ses valeurs, ou réside-t-il de fait, dans
la posture intemporelle de l’université, qui renverse la
notion de modernité au profit d’un conservatisme, qui prend
tout son sens avec cette citation d’Hannah Arendt - « …le
conservatisme, pris au sens de conservation, est l’essence même
de l’éducation… Notre espoir réside toujours
dans l’élément de nouveauté que chaque génération
apporte avec elle…c’est justement pour préserver
ce qui est neuf et révolutionnaire dans chaque enfant, que l’éducation
doit être conservatrice… » (1972).
Institué,
instituant, il semblerait que le jeu des acteurs en présence
inscrive l’université dans un mouvement permanent, qui
lui permette de redéfinir son autorité et sa posture dans
l’espace qui lui est assigné : l’instituant
va donc s’incarner dans la capacité de l’université
à poser sans cesse à l’institué, la question
de son origine pour mieux s’en affranchir, et dans sa détermination
à préserver son autonomisation et son émancipation
de toute tutelle ; cela afin de favoriser les conditions d’émergence
de la libre critique, de l’objectivité, de la rationalité,
mais aussi de la créativité, puissant moteur de la recherche.
Une
fois déjà dans son histoire, la régulation « naturelle »
du conflit instituant/institué a échappé à
l’ordre instauré par la recherche du compromis : les évènements
de Mai 68, qui font appel à la révolution active, ont
finalement donné lieu à la création de l’Université
de Vincennes, une forme d’institutionnalisation de la déviance.
Bien que la crise actuelle ne laisse pas émerger les mêmes
symptômes, il semblerait que nous soyons de nouveau dans une « impasse »
institutionnelle, qui va interroger la question de la souveraineté
à l’université : une université qui devrait
se réfléchir, se penser et s’imposer, comme un espace
de débat et de liberté "conflictuelle" ;
une conflictualité qui s'exprimerait dans un devoir de résistance
et de dissidence au service de la recherche de la vérité.
Cette « université sans condition", pour reprendre
le titre de l’ouvrage de Jacques Derrida (2001), devrait se définir
selon un principe de résistance inconditionnelle ; une liberté
inconditionnelle
de
questionnement et de proposition, qui devrait poser le droit de dire
publiquement tout ce qu’exige une recherche, un savoir et une
pensée de la vérité :
cela
va impliquer le droit de le faire affirmativement
et « performativement »,
une posture
qui place le discours de l’enseignant-chercheur au cœur
de la dynamique du conflit instituant/institué.
L’enseignant-chercheur et
la professionnalité : de
« la profession académique aux métiers
universitaires » (Le Guyader, 2006).
Cette
seconde partie va s’attacher à étudier la deuxième
articulation du conflit institué/instituant, en posant la professionnalité
comme analyseur ; un analyseur qui révèle que face
au discours de professionnalité - est-il instituant ? -
le discours de l’enseignant-chercheur – est-il institué ?
- ne peut
pas être neutre : son épaisseur devrait donc se penser
et se réfléchir comme une « lutte »
qui s’exerce en pleine conscience agissante, au service d’une
institution instituante. Ainsi, si tout système d’éducation
est une manière politique de maintenir ou de modifier l’appropriation
des discours, avec les savoirs et les pouvoirs que cela implique, il
faut concevoir le discours comme une violence que l’on fait aux
choses, en tout cas comme une pratique que nous leur imposons. Et si
les mots précèdent les concepts, les mots « professionnalisation »
et « professionnalité », vont être
porteurs et producteurs d’une logique propre, créateurs
de réalité, et finalement, auto-réalisateurs, en
référence à l’ouvrage de John Austin, « les
mots qui modifient le monde, ou quand dire c’est faire - How to
do things with words » (1962).
La
théorie des actes de langage va se fonder sur une opposition
à « l’illusion descriptiviste »,
qui veut que le langage ait pour fonction première de décrire
la réalité et que les énoncés affirmatifs
soient toujours vrais ou faux. Selon la théorie des actes de
langage, au contraire, la fonction du langage est tout autant d’agir
sur la réalité et de permettre à celui qui produit
un énoncé d’accomplir, ce faisant, une action. Dans
cette optique, les énoncés ne sont ni vrais, ni faux,
et la thèse de John Austin va s’appuyer sur une distinction
parmi les énoncés affirmatifs entre ceux qui décrivent
le monde et ceux qui accomplissent une action : les premiers, constatifs,
peuvent recevoir une valeur de vérité, alors que pour
les seconds, performatifs, l’acte peut réussir ou échouer.
Jacques
Derrida va s’intéresser à la philosophie du langage
et à la théorie de John Austin, pour poser les conditions
de possibilité d’une « université sans
condition ». Ainsi, être professeur à l’université,
ce n’est pas seulement transmettre un discours, mais c’est
s’engager, être responsable de son discours au sein de sa
discipline :
« Que
fait-on quand, performativement, on professe ? Mais aussi quand on
exerce une profession et singulièrement la profession de professeur
? Professer consiste toujours en un acte de parole performative, même
si le savoir, l’objet, le contenu de ce qu’on professe,
de ce qu’on enseigne ou pratique reste, lui, d’ordre théorique
ou constatif » (Derrida, 2001).
La
dimension performative du discours va donc être constitutive de
l’identité professionnelle de l’enseignant-chercheur :
une identité
professionnelle ancrée dans la praxis,
au sens décliné par Cornélius Castoriadis, à
savoir, l’activité qui considère autrui comme pouvant
être autonome et tente de l’aider à accéder
à son autonomie ; une activité qui vise une certaine
transformation de son « objet » humain. La pratique
professorale académique va donc s’inscrire dans cette démarche,
et si l’enseignant-chercheur est
une personne autonome, investi dans la production de savoirs légitimés
par ses pairs, puis élaborés pour être enseignés,
il ne s’agira pas de réduire l’acte de professer
à la mise en œuvre d’une compétence, qui n’aurait
plus sa fin en elle-même mais dans un résultat extérieur,
une poïesis,
dans l’ordre de l’activité : l’enseignant-chercheur
ne fait pas profession de professeur, il « professe »
ses savoirs, il sait en rendre compte.
Rendre
compte de ses savoirs, faire part de ses questions,
une démarche qui devrait impliquer un effort de réflexion
systématique sur les postures et leurs incidences, et sur la
conscience d’une création personnelle qui va prendre toute
sa force, quand elle va se mesurer à la logique et à l’habitus
collectifs. Nous voilà donc confrontés à la dimension
éthique, celle qui guide l’engagement de l’enseignant-chercheur,
et qui se réfère à la fois à un certain
nombre de valeurs, de convictions profondes, de doutes aussi, et à
la relativité de la norme à laquelle il n’est pas
soumis ; une norme qui pourrait influer sur le jugement et menacer
l’objectivité scientifique, l’impartialité
et la crédibilité de son discours de scientificité.
Et face au financement privé de la recherche, on peut imaginer
les tensions qu’il pourrait en découler, et percevoir comment
de l’éthique, qui à l’université repose
également sur une forme de résistance, la professionnalité
va déplacer le débat sur le terrain de la déontologie,
c'est-à-dire des « devoirs » auxquels les
membres du groupe et le groupe lui-même sont contraints, sous
peine de sanction : des « devoirs » relatifs
à une norme et soumis à un code de déontologie.
Nous voilà donc sur le terrain des us et coutumes d’un
milieu professionnel, en lien avec l’expertise de la profession,
laquelle tirera en partie sa légitimité des attentes de
la société ; une expertise encadrée par un
système de références et de normes.
Mais
la posture « éthique » de l’enseignant-chercheur,
dont la mission est de produire des savoirs et d’en assumer la
responsabilité dans et par le discours, est-elle assimilable
à une expertise qui s’élabore sur des compétences ?
Les conditions de production et de transmission du savoir sont-elles
solubles dans un code déontologique ? L’enseignant-chercheur
est-il un expert du savoir ? La vérité peut-elle
se dissoudre dans un code des valeurs face à une norme érigée
en valeur ? Nous défendrons donc l’idée que
l’éthique n’est pas de l’ordre de la norme,
et doit se confondre avec l’horizon de responsabilité de
l’enseignant-chercheur : pour reprendre une citation d’Hannah
Arendt, « l’éducation est le point où
se décide si nous aimons assez le monde pour en assurer la responsabilité. »
(1972).
Et
dans le cas de l’éducation, si la responsabilité
du monde prend la forme de l’autorité, il est fondamental
de ne pas confondre l’autorité de l’éducateur
et les compétences du professeur : la compétence
du professeur consiste à connaître le monde et à
pouvoir transmettre cette connaissance aux autres, alors que son autorité
se fonde sur son rôle de responsable du monde.
Les
notions de professionnalité, de professionnalisation, de construction
de l’identité professionnelle doivent donc être questionnées :
que désigne-t-on par la « professionnalité » de
l’enseignant-chercheur ? Qu’en est-il d’une professionnalité
visée par un processus professionnalisant de la formation universitaire ?
Quel lien entre la professionnalité et le concept d’identité
professionnelle ? Et finalement, ce discours de « professionnalité »
s’inscrit-il dans un processus instituant, face à la posture
de l’enseignant-chercheur qui puise son autorité dans
l’institué de la discipline ?
Il
nous a donc semblé pertinent d’interroger la notion de
discipline, et partant de la définition de Michel Foucault, « La
discipline est un principe de contrôle de la production du discours.
Elle lui fixe des limites par le jeu d’une identité qui
a la forme d’une réactualisation permanente des règles »
(1992), nous proposerons l’idée que
la « conflictualité », inhérente
à la réactualisation des règles, pourrait s’exprimer
dans une subtile dialectique :
-
un
« institué » qui marque l’appartenance
de l’enseignant-chercheur à un système de valeurs
défini par sa discipline, avec la production d’un discours
assimilable à une « œuvre »,
dont la « trace » ne serait pas réductible
à la seule production scientifique écrite ;
-
un
« instituant » garant de l’engagement,
de la responsabilité et de l’implication de l’enseignant-chercheur
dans sa discipline, tout en « professant »
son indisciplinarité.
Par
indisciplinarité, nous appelons à une indiscipline qui
puisse s’épanouir à la marge de la discipline ;
une indiscipline instituante, inspirée par le modèle des
« studies », et qui ne se limite pas à
introduire la multiplicité des acteurs, de leurs enjeux et de
leurs débats, mais qui soit l’opportunité d’un
véritable questionnement épistémologique –
une posture qui s’articule entre epistémé
et epokhé.
Cette
approche, loin de s’inscrire dans la démarche de pluridisciplinarité
revendiquée par les partisans de la professionnalisation, devrait
s’affranchir de la discipline pour mieux la nourrir et s’en
nourrir, et ce faisant, alimenter la dynamique du conflit instituant/institué.
Notre
intervention arrive à son terme et nous aimerions conclure en
nous appuyant sur la réflexion menée par Jean-François
Lyotard dans « La condition post-moderne ». Ainsi,
si parler c’est combattre, les actes de langage vont relever d’une
stratégie guerrière, et l’institution va poser des
filtres sur la puissance des discours, afin de privilégier certaines
classes d’énoncés. L’institution va donc être
aussi le résultat et l’enjeu de stratégies de langages
menées entre l’instituant et l’institué.
Et
si le
statut du savoir devient plus que jamais subordonné à
des puissances extérieures aux instances de production –
les universités, cela va exacerber la question de la double légitimité
éthique et politique - qui décide ce qu’est
le savoir et qui sait ce qu’il convient de décider ?
Avec la professionnalisation la légitimation va se faire au profit
des décideurs, et au détriment des universités
qui sont sollicitées pour former à des compétences,
assurer des rôles à des postes avec un savoir à
la carte, et non plus pour guider la nation dans l’émancipation.
Il
semblerait donc que l’ancien principe qui pose que l’acquisition
du savoir est indissociable de la formation de l’esprit et de
la personne, ne soit plus à l’ordre du jour : le savoir
cesse d’être sa propre fin, il perd sa « valeur
d’usage », selon le terme emprunté à
Habermas (1976) et sa transmission échappe de fait à la
responsabilité des universités. Avec l’économie
de la connaissance, l’essentiel du savoir devient transmissible,
au sens d’un stock organisé de connaissances et livrables
par les réseaux. L’éducation pourrait donc se réduire
à l’apprentissage des machines, face à une expérimentation
par le discours qui deviendrait de fait source de « désordres »,
pour une institution qui ne serait plus capable de faciliter
l’accession des individus à leur autonomie et de construire
ainsi les conditions de possibilité pour une participation effective
à la démocratie ; car si l’institution de la
société n’a d’existence effective qu’en
étant portée par les individus, une telle société
présuppose la formation d’individus capables de mettre
en question les institutions.
L’université
devrait donc s’inscrire dans une démarche d’éducation
politique, une « impertinence salutaire » au service
du savoir scientifique, qui n’est autre qu’une espèce
de discours :
-
un
discours qui pose une légitimité propre, face à
la tentation de domestication du politique, qui tend à l’instrumentaliser
pour légitimer son propre discours et son idéal
de société ;
-
un
discours qui affirme son droit à « l’anarchie
organisée », condition essentielle à la
créativité et à la recherche de la vérité,
garante de la « reproduction » des universitas.
Pour
conclure, en défendant une certaine autonomie de l’université,
les enseignants-chercheurs ne font pas que défendre une forme
de privilège corporatiste : ils rejoignent le projet des
Lumières et s’oppose par là même, à
une conception « hyper-moderne » de la science
comme de la démocratie. La question du conflit instituant/institué
devrait donc plus largement interpeller sur le pouvoir de l’institution
étatique, et sur la nécessité de l’institutionnalisation
d’une autre forme de pouvoir : un pouvoir qui nait de l’extérieur,
qui a sa source en dehors du domaine politique, et qui s’exerce
à l’université dans et par le discours. Une régulation
salutaire au service de la démocratie.