Réformes des universités et actualisation
du conflit des facultés :
le temps est-il venu de commencer à écrire notre histoire ?


L’université française connaît actuellement un conflit social sans précédent lié à l’imposition autoritaire de réformes à caractère néolibéral. Ainsi depuis le 2 février 2009, nombre d’enseignants ont cessé de faire cours et ont été rejoint par des étudiants et personnels administratifs et techniques des universités.

Dans un premier temps, je décrirai quelques-uns des points saillants de ces réformes, puis j’en viendrai à leurs conditions académiques de possibilité. Et de fait, si ces réformes rencontrent une assez large opposition, il est manifeste aussi qu’elles sont relayées en interne par une fraction non négligeable d’universitaires. Et déjà par nombre de présidents d’université. Ce qui, pour être mieux compris, doit entre autres facteurs être rapporté aux transformations de la composition disciplinaire du corps enseignant et, plus généralement, des fonctions intellectuelles, professionnelles et sociales des universités consécutives de la seconde massification. En effet, il me semble qu’à la faveur de ces réformes, on observe une actualisation de ce que Kant appelait autrefois le conflit des facultés1.

Une révolution bureaucratico manageriale

En 2002, l’entrée de l’université française dans le LMD, ou système du 3/5/8, a initié un mouvement d’accélération des réformes universitaires2. Parmi ces réformes, une des plus importantes est sans doute celle relative aux libertés, responsabilités des universités (loi dite LRU votée à l’été 2007). Cette réforme porte essentiellement sur le gouvernement des universités. Elle accorde un pouvoir exorbitant aux présidents sur ce qui dorénavant devient « leur personnel » et accélère le processus de mise en concurrence des universités, composantes, individus, etc. En découle toute une série d’autres réformes, comme par exemple celle relative au statut des enseignants chercheurs. Et c’est cette dernière réforme qui, - à côté notamment de celle dite de la masterisation portant sur la formation des enseignants du primaire comme du secondaire, comme de celle relative au nouveau contrat doctoral-, a suscité la colère d’une bonne part de la communauté académique et l’a entraînée dans le mouvement social actuel. Et de fait avec elle, nombre d’universitaires ont fini par comprendre qu’ils allaient perdre leur autonomie et se retrouver placés directement dans la main des présidents managers suscités par la LRU et plus généralement de leur service des « ressources humaines ». C’est donc l’indépendance, l’honneur de toute une corporation, profession, qui sont remis en cause au travers de ces réformes.

Je ne décrirai pas le détail de ces réformes mais dirai simplement qu’avec elles, le processus de bureaucratisation, colonisation manageriale de l’université s’accélère. C’est-à-dire que les procédures de gestion propres aux entreprises privées sont appliquées de façon de plus en plus aveugle et systématique à cet univers et ce au mépris des traditions d’autonomie, collégialité, gratuité, etc., qui sont les siennes3. Alors ce processus s’observe dans la plupart des autres pays, qu’ils participent ou non formellement au processus de Bologne, et il est notamment impulsé par des grandes organisations internationales telles que l’OCDE4. Il est solidaire aussi du développement des palmarès des universités, comme de systèmes bibliométriques automatisés, qui permettent de fabriquer de l’évaluation à moindre coût. Sous couvert de neutralité scientifique ces nouveaux dispositifs - dont beaucoup d’observateurs s’accordent pourtant à souligner la nullité tant méthodologique qu’épistémologique-, en plus de remplir des fonctions de justification idéologique des réformes en cours, présentent l’avantage inestimable de produire des critères d’évaluation d’une grande simplicité à l’usage des gestionnaires pressés5. Grâce à eux, ces derniers sont enfin libérés du souci d’avoir à s’intéresser aux contenus intellectuels et scientifiques proprement dits, comme aux spécificités des univers qu’ils ont à gérer. Le mariage de la quantophrénie et de l’hybris managerial promet donc de beaux jours à l’université française. Et il suffit de faire un tour en Angleterre, ou en Amérique du nord, pour voir ce qui nous attend. Déjà une explosion sans frein de la bureaucratie universitaire (laquelle est particulièrement chronophage…), une course délirante à la publication génératrice de nombre d’effets pervers, une montée généralisée de l’autocensure des enseignants dans leurs cours afin de complaire aux exigences manageriales d’adaptation des formations aux attentes des employeurs (la posture critique quand elle existe encore étant alors reléguée aux production écrites des universitaires), et plus généralement une dissociation croissante entre métier d’enseignant et métier de chercheur que la récente réforme du statut des enseignants chercheurs vient d’entériner. Et nul ne doute que dans le cas des universités françaises, ces évolutions s’opéreront dans le cadre de leur misère matérielle chronique, le système des grandes écoles continuant toujours d’attirer les meilleurs élèves et à bénéficier de financements nettement plus élevés6.

Non seulement on observe un bouleversement au niveau des procédures de gestion des institutions tant académiques que scientifiques, - en effet, le CNRS subit toute une série de réformes de même inspiration-, mais ce bouleversement touche aussi aux finalités poursuivies. C’est-à-dire que la question de la démocratisation de l’accès au savoir, de l’émancipation par la connaissance, de l’autonomie de la recherche scientifique, ou par exemple du « rayonnement de la culture française » comme on disait autrefois, sont de plus en plus reléguées au rang de vieilles lunes humanistes. Ainsi aujourd’hui, et au nom de la culture de résultat qui fait des ravages dans l’ensemble de la fonction publique, les universités doivent par exemple rivaliser pour tenter de gagner péniblement quelques places dans le dérisoire palmarès de Shanghai, trouver des fonds propres, augmenter les taux de réussite des étudiants, s’occuper de leur insertion professionnelle, nouer des partenariats à caractère lucratif, démarcher préférentiellement les étudiants étrangers les plus fortunés (et donc refouler les autres et notamment ceux venant des pays pauvres, ou écrémer leur élite la plus dotée économiquement ou scolairement), etc. Bref faire du chiffre, générer des profits, concentrer toutes les formes de capitaux, afin que cela se répercute ensuite positivement au niveau des budgets, et bientôt sans doute des salaires de leurs personnels appelés à être rétribués au mérite. De leur côté, les chercheurs sont de plus en plus contraints de se soumettre à la demande économico bureaucratique et donc de se lancer dans des recherches susceptibles de générer des profits à court terme ou, comme on dit aujourd’hui, des « externalités positives »7. Ce qui suppose alors d’aller faire sa cour à l’Agence nationale de la recherche (ANR), aux entreprises, collectivités locales, de nouer des « partenariats », etc. Bref, de rompre de manière encore plus nette avec la politique de « la tour d’ivoire académique» caractéristique de l’ancienne Sorbonne et des anciennes humanités, politique particulièrement décriée en 1968 au nom de « l’ouverture sur la vie » de l’université, comme de sa nécessaire adaptation aux exigences du « monde moderne »... Et de fait, les géographes ou les chimistes par exemple ont toujours été plus réceptifs aux sollicitations externes (et par là nettement mieux financés…) que les littéraires, les philosophes, ou les mathématiciens.

Sous l’effet de l’utilitarisme et de l’économisme ambiant, on observe donc une transformation profonde des fonctions intellectuelles, sociales de l’université. Les valeurs pour lesquelles certains d’entre nous luttons depuis le début du mouvement sont de plus en plus relativisées. Et l’idée que dans le monde social puisse exister encore un univers autonome, relativement séparé de la sphère marchande et politique, un univers ou règne une certaine forme gratuité et qui permette à chacun de poursuivre librement sa formation, comme ses recherches, devient de plus en plus inaudible8. Ainsi aujourd’hui en tant qu’académique, nous avons de plus en plus à nous justifier d’exister. A quoi servons-nous, à quoi sert notre discipline ? Et finalement, pourquoi émargeons-nous au budget de l’Etat ? C’est une question à laquelle dans un contexte de baisse, - voire de chute des effectifs étudiants-, un nombre croissant d’académiques ne peuvent plus échapper. De ce point de vue d’ailleurs, la crise actuelle est intéressante au sens où elle nous oblige à une actualisation, revivification des valeurs qui sont les nôtres. Et donc à penser au fonctionnement d’une institution universitaire qui soit compatible avec elles, tout en n’oubliant pas les autres missions, fonctions de l’université (démocratisation, formation à un emploi, etc.). Face au rouleau compresseur managerial et mercantile actuel, il y a urgence. En effet trop souvent, les critiques des réformes actuelles se contentent d’une critique principielle et quelque peu abstraite faisant l’impasse par exemple sur les complexités internes du monde académique, comme des usages sociaux des études universitaires par les étudiants.

Alors cette question de l’utilité sociale de ce que nous faisons, et finalement de notre existence, se pose de façon plus ou moins vive selon les disciplines. Elle ne concerne guère la médecine, la gestion, le droit ou l’informatique, mais elle est maximale dans les disciplines qui sont les nôtres. D’où sans doute certains problèmes d’ethnocentrisme disciplinaire dont il faudrait arriver à se libérer si nous voulons encore exister collectivement demain. Et de fait, nous ne sommes pas seuls dans l’univers académique et tous nos étudiants ne souhaitent pas nécessairement devenir chercheur, poète, artiste ou professeur, même si la contribution de l’université à la formation de citoyens lucides, libres et responsables, n’est pas à négliger. Ce qui nous conduit à la deuxième partie de cet exposé.


Actualisation du conflit des facultés


En effet, l’université française résiste mal à la révolution manageriale contemporaine. Pourquoi? Alors la thèse que je souhaiterai développer ici est que ces réformes ont été préparées, en interne, par un renversement historique du rapport de forces entre facultés, disciplines à l’université, les transformations du mode de production capitaliste en formant l’arrière plan économique plus général9.

C’est-à-dire qu’à la faveur notamment de la dernière massification de l’enseignement supérieur, - qui s’est d’ailleurs soldée par de très nombreux recrutements d’enseignants chercheurs et donc par une massification symétrique de ce corps -, au sein de l’université française, ce sont les facultés, disciplines, les plus « spirituelles », ou « intellectuelles », potentiellement les plus critiques, -et généralement d’ailleurs aussi les plus mobilisés dans le mouvement actuel-, notamment orientées vers la recherche et la production des enseignants tant du secondaire que du supérieur, et plus globalement vers le secteur public dont la légitimité est systématiquement battue en brèche depuis plus de 25 ans par un patient travail de sape idéologique, qui ont vu leurs effectifs, influence symbolique, politique, etc., décroître peu à peu. Et ce au profit des facultés, disciplines les plus temporelles, c’est-à-dire orientées vers l’action et plus proches des attentes, demandes du monde bureaucratique, entrepreneuriale10. Ici, je pense par exemple à l’économie, la gestion, l’informatique, la communication, l’ingénierie, le génie génétique, etc., lesquelles se sont beaucoup développées à l’université sous l’effet notamment de la demande étudiante. Alors que les disciplines canoniques de lettres et sciences humaines (philosophie, littérature, histoire par exemple), ou de sciences pures (mathématiques, physique) ont beaucoup perdu de leur importance, déjà au plan numérique. Et ce même si les rapports de domination symbolique entre disciplines perdurent encore aujourd’hui, le conflit social actuel permettant notamment d’observer le heurt entre différents principes de légitimité (légitimité bureaucratico/manageriale et légitimité intellectuelle/ scientifique notamment) et plus généralement, - pour reprendre l’opposition comtienne-, entre pouvoir temporel et pouvoir spirituel.

Non seulement le rapport de forces entre facultés, disciplines s’est renversé et l’on note par exemple que la proportion d’économistes, gestionnaires, spécialistes en ingénierie est plus élevée aujourd’hui parmi les présidents d’université qu’autrefois, mais on observe aussi un affaiblissement généralisé du pouvoir de régulation de ces mêmes disciplines et donc de la dimension scientifique dans cet univers. En effet, l’autonomisation croissante des établissements et le processus de colonisation manageriale qui l’accompagne s’opèrent notamment au détriment du pouvoir traditionnel de régulation des disciplines scientifiques11. Ce que montre bien la réforme des anciennes « commissions de spécialistes », comme l’opposition du Conseil national des universités lors du vote de la LRU. Et ce phénomène s’observe aussi au CNRS, où les différents conseils scientifiques élus ont perdu toute importance et sont peu à peu remplacés par des instances administratives composés essentiellement de membre nommés par le pouvoir politique. Ce qui, - aux antipodes des discours gouvernementaux sur « l’autonomie »-, conduit certains commentateurs à parler d’un processus de « soviétisation » de la recherche publique française.


A la faveur de la seconde massification de l’enseignement supérieur, on assiste donc à un mouvement de recomposition générale de l’espace des facultés, disciplines qui, sous l’effet notamment des politiques volontaristes du ministère, des demandes étudiantes elles-mêmes déterminées par un taux de chômage des jeunes particulièrement élevé et d’une conjoncture idéologique très conformiste, deviennent de plus en plus appliquées et professionnalisantes, phénomène souligné aussi par l’expansion vertigineuse des diplômes professionnels de 3ème cycle, type master professionnel, dans l’ensemble des disciplines. Ainsi, les masters professionnels concurrencent de plus en plus vivement les masters recherche dans nombre de disciplines et ce jusque dans les établissements les plus prestigieux, où ils attirent notamment les étudiants les plus dotés (d’où d’ailleurs la proposition de certains de fusionner masters professionnels et masters recherches). A telle enseigne d’ailleurs que lorsqu’on étudie l’évolution des diplômes délivrés dans l’université française, on observe que la fonction recherche y tient une place décroissante. Processus que la réforme dite de la masterisation devrait encore aggraver. Et on peut aussi parler des prévisions à dix ans du ministère en matière de production doctorale, qui par exemple évoquent un effondrement de la production doctorale en sciences et ce dans un contexte de précarisation généralisée de l’emploi scientifique12… D’où, me semble-t-il, le sentiment croissant de dépossession, mais aussi de dés intellectualisation et in fine prolétarisation éprouvé par nombre d’académiques, et notamment par les plus âgés d’entre eux, quand ils réfléchissent aux évolutions contemporaines du monde académique et qui nourrit sans doute une part de la révolte actuelle. Même si généralement ce sont les enseignants les plus jeunes, les maîtres de conférences, etc., qui sont les plus mobilisés.

Mieux comprendre son histoire pour mieux agir au présent

Ces évolutions démographiques ne sont pas propres à la France. En effet, elles s’observent dans la plupart des autres pays et elles permettent sans doute de mieux comprendre la parenté, comme la simultanéité, des réformes en cours. Mais elles sont aussi particulièrement visibles à Paris VIII, tant pour des raisons historiques, - en effet Vincennes se voulait l’université du « monde contemporain » et par exemple coupera d’emblée les ponts avec l’enseignement du grec et du latin-, que sociologiques, c’est-à-dire liées à son bassin de recrutement actuel, et donc à l’usage que ses étudiants font de leur passage à l’université.

Ainsi, il me semble que ces derniers temps et sous l’effet notamment de la chute des effectifs étudiants qui est particulièrement marquée à Paris VIII en raison sans doute de son rôle de « voiture balai » de la région parisienne, cette recomposition s’accélère. Et je me pose de plus en plus de questions sur l’avenir de disciplines traditionnelles comme la philosophie, l’allemand, la littérature, voire l’histoire, déjà en 1er cycle. Inversement, on observe un développement de tout ce qui est institut, et par exemple de l’Institut d’enseignement à distance, dont les effectifs explosent. Institut dans lequel d’ailleurs on compte un enseignant titulaire pour 1.000 étudiants… Alors certes, le latin et le grec qui autrefois occupaient une place centrale dans les facultés des lettres ont quasiment disparu de nos universités. Mais faut-il qu’il en aille de même aujourd’hui avec la philosophie, les lettres, l’allemand, etc., et que petit à petit Paris VIII se transforme en collège universitaire de premier cycle, avec un fort secteur professionnalisé et à distance, et une recherche essentiellement alimentée par les étudiants étrangers, lesquels rencontrent d’ailleurs des difficultés croissantes à nous rejoindre en raison de politiques migratoires de plus en plus restrictives et humiliantes ? C’est là une véritable question de politique universitaire et scientifique dont il serait intéressant que notre communauté arrive à se saisir collectivement afin de reprendre son destin en main.

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Pour conclure, je souhaiterais revenir sur le mouvement social actuel. Il est original, car il rassemble une bonne part de la communauté universitaire, de gauche comme de droite. En lettres et sciences humaines, le symbole de cette union est manifesté par la très grande proximité du positionnement politique des universités de Paris IV et Paris VIII, deux universités pourtant historiquement situées aux antipodes du champ académique. En effet, on sait qu’après 1968, Paris IV servit de refuge à la fraction la plus conservatrice du monde académique, tandis que Paris VIII, qui se voulait une sorte d’anti Sorbonne, concentrera l’avant-garde intellectuelle et politique de l’époque.

Cette proximité politique paradoxale permet notamment de poser la question du destin de la pensée critique, et par là même de l’expérience vincennoise. Si en 1968 trois modèles d’université s’opposaient, en l’occurrence le modèle critique représenté par Vincennes, le modèle traditionnel représenté par Paris IV et le modèle technocratique représenté par Dauphine et où s’inventeront notamment les sciences de gestion actuellement triomphantes, ne pourrait-on pas dire qu’avec les réformes actuelles, c’est le modèle technocratico-gestionnaire qui finit par triompher13 ? Si tel est le cas ne faudrait-il pas commencer par faire un retour critique sur l’expérience vincennoise et plus généralement sur l’histoire de l’université française après 1968 ? Et de fait, celle-ci reste largement à faire. Ou est-il encore trop tôt pour cela et faudra-t-il attendre que l’Ancien régime académique ait complètement disparu pour que les conditions sociales, politiques et scientifiques nécessaires à la rédaction d’une telle histoire, - et donc à la compréhension de notre propre présent-, soient enfin réunies?


 

1 Emmanuel Kant, Le conflit des facultés en trois sections, Vrin, 1973. L’opposition dessinée par Kant entre les différentes facultés est reprise ensuite dans l’ouvrage consacré par Pierre Bourdieu à l’université française et à la crise de mai 1968 (Homo academicus, Minuit, 1984, plus spécialement page 53 et suivantes).

2 L’ouvrage d’Abélard, Universitas calamitatum : le Livre noir des réformes universitaires (Ed du Croquant) publié en 2003 par un collectif de jeunes sociologues en réaction à la réforme du LMD était prémonitoire à bien des égards.

3 A ce titre, on pourrait parler d’une forme d’iconoclasme gestionnaire peu respectueux des « vaches sacrées académiques », lequel a motivé sans doute la révolte d’une frange du monde universitaire pourtant peu coutumière des manifestations. Lequel iconoclasme pourrait être rapproché de l’iconoclasme gauchiste des années 1960/1970, même si ses motivations, effets n’étaient pas du tout les mêmes.

4 Cf. Le cauchemar de Humboldt, les réformes de l’enseignement supérieur européen, dir Franz Schultheis, Marta Roca I Escoda et Paul-Frantz Cousin, Raisons d’agir, 2008.

5 Dans sa célèbre conférence sur le métier de savant Max Weber écrivait notamment que, contrairement au succès pédagogique / mondain des enseignants qui peut se mesurer par exemple au travers du nombre de leurs auditeurs, « la qualité de savant est impondérable et, dans bien des cas (faut-il s’en étonner ?), précisément contestée quand on a affaire à des novateurs audacieux. » (Cf. La science profession et vocation, suivi de Leçons wébériennes sur la science et la propagande d’Isabelle Kalinowski, Ed Agone, 2005, p.17). Concernant les questions d’évaluation, voir aussi : Christophe Charle, « A propos de l’évaluation, l’évaluation des enseignants chercheurs, critiques et propositions », Lettre d’information n°18 de l’ARESER, novembre 2008.

6 A l’heure de l’européanisation, mondialisation des cursus, systèmes d’enseignement supérieur, les réformes en cours se gardent bien de toucher au dualisme typiquement français des universités/grandes écoles. Il est vrai qu’alors, il y va de la reproduction des élites nationales…

7 Dans certains établissements placés à l’avant-garde de ce processus, qui sont souvent de sciences appliquées, avant de passer un contrat de recherche les enseignants chercheurs doivent faire valider leur projet par la cellule de « valorisation » interne de l’établissement, qui calcule si celui-ci rapportera plus d’argent qu’il n’en coûtera.

8 Cette perte d’autonomie touche aujourd’hui l’ensemble des champs de production intellectuelle, culturelle et scientifique, et elle traduit sans doute une mutation culturelle sans précédent.

9 Dans Le manifeste du parti communiste Friedrich Engels et Karl Marx écrivaient: « La bourgeoisie a joué dans l’histoire un rôle éminemment révolutionnaire. Partout où elle a conquis le pouvoir, elle a détruit les relations féodales, patriarcales et idylliques. Tous les liens variés qui unissent l’homme féodal à ses supérieurs naturels, elle les a brisés sans pitié pour ne laisser subsister d’autre lien entre l’homme et l’homme, que le froid intérêt, les dures exigences du paiement au comptant. Elle a noyé les frissons sacrés de l’extase religieuse, de l’enthousiasme chevaleresque, de la sentimentalité petite-bourgeoise dans les eaux glacés du calcul égoïste. Elle a supprimé la dignité de l’individu devenu simple valeur d’échange ; aux innombrables libertés dûment garanties et si chèrement conquises, elle a substitué l’unique et l’impitoyable liberté de commerce. (…) La bourgeoisie a dépouillé de leur auréole toutes les activités considérées jusqu’alors, avec un saint respect, comme vénérables. Le médecin, le juriste, le prêtre, le poète, l’homme de science, elle en a fait des salariés à ses gages. » (Ed sociales, 1983, p.34).

10 Brice le Gall, Charles Soulié, « Massification, professionnalisation et réforme du gouvernement des universités : une actualisation du conflit des facultés en France », in Christophe Charle et Charles Soulié, Les ravages de la « modernisation » universitaire en Europe, Ed Syllepse, 2007.

11 Concernant ce processus de colonisation, signalons que l’Institut d’administration des entreprises de Paris 12 Créteil vient d’ouvrir un master 2 « Développement et management des universités », lequel compte profiter des opportunités en matière de débouchés professionnels offertes par les réformes en cours. Selon la plaquette diffusée par cet Institut en mai 2009 : « L’équipe enseignante est composée d’enseignants-chercheurs spécialistes de la gestion et du management ainsi que d’universitaires réputés (économistes, sociologues, politistes) pour leurs recherches sur le domaine de l’enseignement supérieur. Des praticiens témoignant d’une solide expérience du management universitaire et faisant preuve d’une expertise reconnue enrichissent l’équipe pédagogique. »

12 Ministère de l’Education nationale, Note d’information, n°08.32, 2008, « Prévision des effectifs dans l’enseignement supérieur pour les rentrées de 2008 à 2017 ».

13 Concernant l’histoire de Dauphine, on pourra consulter l’ouvrage intitulé Dauphine de l’expérimentation à l’innovation (éd Textuel, 2009) publié par cette université à l’occasion de son quarantenaire, et dont on note qu’il est préfacé par le président de cet établissement, le directeur du Crédit agricole et qu’il ne comporte aucune bibliographie. Quand à l’ouvrage symétrique publié par Paris VIII Vincennes-St Denis à l’occasion de son quarantenaire (Vincennes une aventure de la pensée critique, dir Jean-Michel Djian, Flammarion, 2009), il a été dirigé par un journaliste, préfacé par le président de l’université et comporte une bibliographie tirée du site Wikipedia consacré à cette même université.


Charles Soulié
département de sociologie,
Paris VIII