Introduction
Au début de Surveiller
et punir. Naissance de la prison (1975),
Michel Foucault mentionne, parmi les formes qu’a adoptées
la subjectivité dans la modernité, l’ « âme »
moderne, un certain nombre de figures dont celles du condamné,
du fou, de l’enfant, de l’écolier, mais également
du colonisé. Foucault dit : « Il ne faudrait
pas dire que l’âme est une illusion, ou un effet idéologique.
Mais bien qu’elle existe, qu’elle a une réalité,
qu’elle est produite en permanence, autour, à la surface,
à l’intérieur du corps par le fonctionnement d’un
pouvoir qui s’exerce sur ceux qu’on punit – d’une
façon plus générale sur ceux qu’on surveille,
qu’on dresse et corrige, sur les fous, les enfants, les écoliers,
les colonisés, sur ceux qu’on fixe à un appareil
de production et qu’on contrôle tout au long de leur existence.
[…] Cette âme réelle, et incorporelle, n’est
point substance ; elle est l’élément où
s’articulent les effets d’un certain type de pouvoir et
la référence d’un savoir, l’engrenage par
lequel les relations de pouvoir donnent lieu à un savoir possible,
et le savoir reconduit et renforce les effets de pouvoir. »
La figure du colonisé est une figure fondamentale
de la matrice socio-politique moderne mais qui pourtant n’a
pas eu de suite dans les recherches de Foucault. Il s’agit de
l’une des formes par lesquelles le bio-pouvoir soit à
travers les disciplines soit à travers la biopolitique, et
notamment les techniques de soi, donnera lieu à l’homme
moderne. Je crois que cette figure du colonisé comme une certaine
forme de production de la subjectivité moderne et actuelle
et donc aussi de la vérité, peut nous permettre de penser
et de mieux comprendre certains rapports de pouvoir et de domination
non seulement au sens large mais plus particulièrement à
l’intérieur de l’université. Je voudrais
par conséquent me référer au lien qui s’établit
entre les universités de la périphérie et du
centre du capital (si on peut encore maintenir une dénomination
utilisée à un moment autre du développement du
capitalisme pour faire référence à une réalité
qui s’est quand même modifiée, dénomination
qui peut encore nous être utile malgré les aléas
de la réalité à laquelle elle renvoie), universités
que l’on pourrait appeler également d’une certaine
manière « universités du sud »
et « universités du nord ».
Mais d’abord, pourquoi choisir la figure du « colonisé »
pour approfondir ce lien ? Pourquoi insister sur la figure du
« colonisé » ? Qu’est-ce qu’elle
peut nous permettre ? De quoi est-elle capable ?
La figure du « colonisé »
Pour penser la figure du « colonisé »,
pour mieux la cerner, je vais faire appel aux contributions d’Edward
Said qui a réfléchi de manière paradigmatique
sur ce sujet à partir d’une figure qui se juxtapose à
celle du colonisé ou mieux, qui en est en quelque sorte un
exemple : la figure de l’ « oriental ».
Said explique dans Orientalisme
(1978) que l’ « oriental » est l’image
créée par l’Occident de tous ceux qui sont englobés
dans l’idée de l’Orient comme espace d’altérité
inventé et fantasmé par la civilisation occidentale
et dont l’image bute à légitimer ses valeurs et
ses formes de domination.
Par « orientalisme », Said
entend « une manière d’établir un rapport
avec l’Orient basée sur la place spéciale qu’il
occupe dans l’expérience européenne occidentale
[…], un style occidental pour dominer, restructurer et avoir
de l’autorité sur l’Orient. »
La construction de l’autre répercute directement et permet
la construction de soi-même, et dans le cas spécifique
de l’histoire de l’Occident dans les derniers siècles,
l’affirmation d’un rapport de domination et impérialiste.
L’image de l’ « Oriental
» s’est d’abord créée dans les têtes
des Occidentaux et a permis de légitimer leur rapport de domination
sur ceux qu’ils appellent dans ce même acte, les « Orientaux ».
Mais cette opération ne se termine pas là ; elle
se continue dans les têtes des dominés mêmes :
ils s’approprient l’image construite, y croient et de
cette manière, cristallisent le rapport. En même temps,
ils réintroduisent cette image dans le domaine de la culture
tout en reproduisant la domination. Les Orientaux s’identifient
donc à une image qui leur a été imposé,
qu’ils n’ont pas créée mais à laquelle
ils ont également contribué. Je trouve que cette image
de l’ « Oriental », figure du colonisé,
image en même temps fictive mais très réelle et
effective, peut nous aider à penser à l’heure
actuelle, les rapports de pouvoir et de domination qui se répètent
à l’intérieur de l’université et
qui lui donnent vie.
Les « universités
du sud » - « les universités du nord »
Nos universités, nos centres de recherche,
notre académie reproduisent ces liens de pouvoir et de domination
tout en reprenant et en reproduisant ces liens à partir des
mécanismes propres à la figure
du « colonisé » : ils établissent
des rapports prioritaires avec les centres académiques du centre,
c’est-è-dire, ils privilégient la formation, l’échange
et la diffusion de travaux et de connaissances à l’égard
de ces centres tout en méprisant la relation sud-sud faute
de reconnaissance de l’autre comme un égal.
Mais il s’agit
d’un problème qui concerne non seulement ceux qui sont
impliqués dans la condition des « colonisés »
mais également ceux qui sont institués et/ou qui s’instituent
à l’autre bout du rapport car tous deux ils reproduisent
l’image construite.
Force est de détourner nos regards, de
nous penser autrement et d’établir des liens autres.
C’est une situation très concrète que je voulais
signaler comme un problème très spécifique de
nos universités aux temps de la globalisation et des mécanismes
qui limitent nos potentialités.
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