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La neutralisation néolibérale
de l’université et son alternative
La néolibéralisation de
l’université tente de se produire en France en s’alignant
sur le modèle des universités des Etats-Unis de façon
brutale et arbitraire, dictée qu’elle est par un gouvernement
qui prétend incarner à lui-seul le consensus démocratique,
mais qui, uniquement inspiré par des visées nationalistes,
a dû soustraire au débat la promulgation de ses lois et
de leurs décrets d’application. Le paradoxe est que cette
néo-libéralisation advienne après que la philosophie
et les sciences humaines aient dû soumettre à la critique
la neutralisation néolibérale du jugement et de ses instances
universitaires et qu’elles aient dû découvrir, du
même mouvement, la nécessité dans laquelle sont
les universités des sociétés dites « de
la connaissance » de servir de formes de vie aux partenaires
sociaux confrontés au phénomène de la mondialisation.
Car la dérive française qui se manifeste dans le fait
que le gouvernement y dicte la prescription de privatiser l’université
sous prétexte de rendre possible son autonomie financière,
s’accompagne allègrement du déni du droit le plus
élémentaire de toute université : de son droit
à orienter sa politique scientifique par l’intermédiaire
d’un de ses organes, le conseil scientifique. Elle la prive ainsi
de son autonomie scientifique. Cette dérive innove dans les façons
néolibérales de neutraliser l’université :
elle soumet d’avance ses décisions d’orientation
scientifique aux diktats de l’administration, de l’industrie
et du marché, dont les instances se trouvent intégrées
au Conseil d’administration.
Cette neutralisation, mélange
à l’européenne de dirigisme et de laxisme, advient
donc en un moment crucial de l’évolution de la mondialisation
néolibérale, à un moment où l’émancipation
intellectuelle que l’université est seule à pouvoir
délivrer devient condition pour chacun de son émancipation
sociale. Parce que la neutralisation de cette double émancipation
a déjà eu lieu dans les universités américaines
à l’heure même où naissait le néolibéralisme
comme tel, parce que la neutralisation du jugement qui s’y est
effectuée constitue une maladie mortelle qu’on appelle
l’autisme, parce que les causes de cette manifestation ont été
analysées pendant plus de trente ans au sein d’une discussion
internationale menée par la philosophie et les sciences humaines,
parce que leurs analyses ont imposé l’idée que cet
autisme ne pouvait être surmonté qu’au sein d’une
formation universitaire du jugement et travers une mondialisation de
l’université comme forme de vie, je rappellerai tout d’abord
comment cette neutralisation de la communication s’est opérée
dans le capitalisme avancé au sein d’une démocratie
qui avait pourtant fait la découverte de la nature communicationnelle
de l’homme, la démocratie nord-américaines des Etats-Unis.
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Dynamique du capitalisme avancé
et genèse de la neutralisation néolibérale
de l’université
La revue Democracy,
dirigée par S. Wolin et publiée de 1980 à 1983
avant d’être détruite par R. Reagan, a bien montré,
à l’aide des catégories de M. Weber, la dynamique
du capitalisme avancé et la naissance du néolibéralisme.
La déconstruction du monde politique moderne s’y est appuyée
sur une politique des intérêts contraire à une politique
démocratique et qui a conduit l’Etat néolibéral
à abandonner la politique et à dénier aux exclus
leurs droits civiques.
La Constitution des Etats-Unis avait
placé les droits de l'homme au dessus de la mêlée
des rapports de force économiques et politiques et n'avait confié
à l'État que le rôle de protéger les minorités
et les individus à l'égard des factions et des majorités
élues, dont les intérêts constituaient une menace
pour la liberté. Appelé à garantir la liberté
de tous à l'égard de tous et par là, la possibilité
pour chaque individu d'exercer ses droits civiques, l'État a
dû servir d'arbitre entre les différentes factions capitalistes,
mais il n'a pu remplir son rôle, au 19ème
siècle puis au 20ème
siècle qu'en donnant un contenu économique et politique
à ces droits, il a dû en faire un objet de négociation
à propos duquel les rapports de force en présence ont
fini par lui dicter ses choix. La liberté négative octroyée
à tous a interdit à l’Etat de garder une impartialité
face aux lobbies et de compenser les processus de paupérisation.
Relégitimé et réhabilité après la
seconde guerre mondiale comme représentant d'une puissance mondiale
capable de compenser les phénomènes de paupérisation
en redistribuant à tous les "droits économiques"
(economical rights)
à la formation, à la sécurité sociale de
la santé, à la retraite et au logement, il a dû
abandonner ces fonctions d'État-providence lors de la stagflation
des années 70. Il laissait ainsi le champ libre à la prolifération
des exclus. La perte de tout statut économique condamnait ceux-ci
à voir disparaître leur capacité à exercer
leurs droits civiques, c'est-à-dire la protection des droits
de l'homme à leur endroit. C’est ainsi que l'État
néolibéral a démissionné de ses responsabilités
politiques.
Mais il ne faisait que mimer en cela
la dynamique du capitalisme dénoncée par Marx et décrite
par Weber, dans une interprétation qui est rarement comprise
dans sa radicalité. Cherchant dans les succès de leurs
entreprises, une sorte d’auto-certification de leur salut moral
et social dans la façon dont ils font vivre les autres, ils imitaient,
touts comme les actionnaires d’aujourd’hui, la recherche
du salut des prédestinés calvinistes. Les succès
de vie de ces derniers ne les confortaient dans leur certitude d’être
sauvés qu’à condition qu’ils s’abstiennent
de voir dans ces richesses acquises une fin en elle-même ainsi
que de jouir immédiatement du fruit de ces richesses. De même
les succès de l’entreprise ne confortaient leurs chefs
dans la certitude de leur salut social et moral qu’à condition
qu’ils puissent jouir immédiatement des bénéfices
obtenus et qu’ils les investissent à nouveau dans le capital
acquis ainsi que dans le développement des rapports de production
eux-mêmes, pour en renforcer l’ampleur et l’efficacité.
Cette quête était et demeure perverse puisqu’on y
faisait abstraction de la paupérisation ainsi produite alors
qu’on ne fait agir autrui comme travailleur qu’en vue d’être
certain de sa propre perfection et de son salut moral, en vue d’être
certain de mériter l’harmonie qu’on éprouve
entre le mérite obtenu dans l’action sociale et le bonheur
de capitalisation qui en dérive et qu’on partage avec les
actionnaires. Elle est d’ordre cognitif et affecte la capacité
à soumettre le bien-être d’autrui à la seule
conscience de son propre salut social et moral.
Mais pourquoi les échecs sociaux
de paupérisation, puis d’exclusion ne sont-ils pas apparus
aux néolibéraux comme une injustice avant l’explosion
récente des bulles spéculatives, dont la propriété
était de reproduire cette même dynamique, mais en faisant
abstraction du détour par l’emploi des travailleurs pour
jouir immédiatement, au jour le jour de la croissance des capitaux
investis ? Pourquoi sont-ils liés à une neutralisation
de l’université ?
Les démocraties nord-américaines
ont découvert un processus qui a échappé très
longtemps aux analyses des sciences humaines des européens car
elles ont exploité dès la fin du XIXème siècle
le transfert de communication expérimentale avec la nature dans
les sociétés pour légitimer au nom du consensus
les expérimentations sociales qu’exigeait le développement
du capitalisme.
L’expérimentation néolibérale
et pragmatique se caractérise comme tentative de rationaliser
l’homme à la façon dont celui-ci tente de rationaliser
l’univers dans l’expérimentation scientifique. Dans
ce contexte d’expérimentation, les interlocuteurs s’expérimentent
eux-mêmes et les uns les autres par leurs actes de parole. Comme
les scientifiques consultent le consensus de leurs hypothèses
avec le monde visible pour le faire répondre par “oui”
ou par “non” à la question : “mon hypothèse
est-elle vraie ?”, de même les interlocuteurs interrogent
le consensus avec leurs partenaires de communication pour lui faire
confirmer ou infirmer l’hypothèse de vie qu’ils cherchent
à leur faire partager dans leur acte de communication. Ils mettent
ainsi le consensus au pouvoir. C’est ainsi qu’ils expérimentent
la sapientia universalis
livrée par les
institutions juridiques,
morales et politiques des temps modernes. Ils le font à la façon
dont les scientifiques en expérimentent la mathesis
universalis. Le jeu
de langage de la science s’y transforme en forme de vie universelle
: en expérimentation totale de l’homme et du monde, en
expérimentation qui doit expérimenter toutes les formes
de vie humaine possibles pour pouvoir les juger toutes. Cette universalisation
semble valide dans la vie sociale comme dans la vie psychique, car elle
nous a fait découvrir que la vie mentale elle-même, telle
qu’elle se pense et se repense, n’est qu’un processus
d’expérimentation communicationnelle de soi, d’autrui
et du monde à partir “d’un dialogue avec soi”.
Le pragmatisme aurait découvert
avec Peirce que la recherche scientifique n’est qu’un dialogue
expérimental avec la nature visible. La vie sociale néo-libérale
se bornerait à transférer ce modèle communicationnel
dans l’expérimentation de la nature interne des individus,
dans l’expérimentation de leurs croyances, de leurs intentions
d’agir et de leurs désirs. On le ferait en tentant de leur
transmettre toutes les croyances, tous les désirs et toutes les
intentions d’agir qu’il faut, pour que tous puissent jouir
du maximum de connaissance scientifique, de technique et de bonheur
accessibles en cette vie avec le minimum d’efforts. La seule loi
de cette expérimentation sociale et psychique serait de respecter
les réponses d’autrui, présumées indépendantes
du désir qu’a chacun de les voir confirmer ses propres
attentes. L’allocutaire y est à la fois le seul expérimentateur
et le seul sujet d’expérimentation qui puisse prétendre
objectivement à ce rôle d’instance d’observation
désintéressée des résultats de l’expérimentation
sociale. C’est ainsi qu’on pense y faire intervenir une
instance aussi objectivement indépendante des désirs de
l’expérimentateur-énonciateur, des politiciens et
des capitalistes que l’est le monde visible à l’égard
des désirs de vérité qu’expriment les scientifiques
dans leurs hypothèses. C’est en faisant de la vie sociale,
le laboratoire des expérimentations que les interlocuteurs tentent
les uns des autres qu’on produirait une émancipation objective
et sans contraintes à l’égard des désirs
qui ne peuvent que demeurer privés.
Mais cette expérimentation communicationnelle
n’est-elle pas aussi aveugle que l’était la raison
pratique des modernes ? Elle l’est en effet, car elle n’est
pragmatique qu’en faisant abstraction de la vérité
des propositions qui y sont communiquées : la communication y
est réduite aux effets d’adhésion ou de refus qu’elle
provoque, aussi n’a-t-elle pour effet le plus patent que de transformer
la vie sociale et la vie psychique en espace d’incertitude, neutralisant,
sans même s’en rendre compte, la régulation déjà
acquise de la vie humaine par la parole. Le consensus avec autrui n’est
une instance indépendante des individus, et analogue, à
ce titre, à l’instance qu’est le monde visible pour
les scientifiques, que parce que sa réponse advient comme événement
indisponible au seul désir qu’ont les locuteurs de le produire.
Pensée sur le même modèle
que l’expérimentation du monde, les sciences pragmatiques
universitaires reproduisent le même aveuglement que l’expérimentation
capitaliste. Le scientifique pragmatique fait parler de façon
animiste le monde visible à la place des scientifiques lorsqu’il
demande au monde visible de répondre par oui ou par non à
la question : "mon hypothèse est-elle vraie ?". Le
chercheur y donne le dernier mot à la vérification et
à la falsification des hypothèses scientifiques. Il s'interdit
et il interdit aux autres scientifiques de juger la parole du monde,
de la “nature externe”. Ces sciences pragmatiques produisent
un monde agnosique en produisant de plus en plus de théories
accordées aux faits, mais contradictoires entre elles, puisque
toutes prétendent identifier le seul et unique ensemble de faits
qui constitue le monde et qu'aucune ne peut valider sa prétention.
Cette agnosie engendre une apraxie dans l’expérimentation
des sciences humaines. Plus on peut décrire de formes de vie
humaine de façon neutre, moins on donne de chances aux individus
d’y reconnaître leur réalité. Leur seule fonction
est d’ajuster de façon formelle les partenaires sociaux
aux résultats de l’expérimentation capitaliste,
c’est-à-dire aux diktats du marché, ainsi qu’aux
rites d’action et de consommation qui en dérivent.
Elles deviennent, selon les termes
de R. Rorty, des « pratiques de justification »,
mais des pratiques qui renforcent l’absence de jugements critiques.
Les innovations philosophiques nord-américaines des années
70 à 2000 n’ont pas dérogé à cette
règle. En faisant du consensus linguistique inhérent à
l’usage des actes de parole l’instance réglant déjà
cette expérimentation communicationnelle des uns par les autres,
J. Searle a légitimé la transformation de cette expérimentation
en conscience de promesse légitimée par les contrats d’accords
de parole entre interlocuteurs. En transformant les contrats sociaux
en lieux de légitimation de la seule démocratie qui respecte
la liberté et l’égalité des partenaires sociaux
en leur accordant l’accès à tout rôle social
et à toutes les richesses d’action et de consommation qui
resteraient inaccessibles si cette expérimentation consensuelle
n’existait pas, J. Rawls a fait apparaître la politique
libérale comme la seule qui puisse être favorable aux plus
défavorisés, déniant ainsi délibérément
les échecs de paupérisation de l’économie
libérale. En analysant la façon dont le rapport à
autrui dans l’usage d’une langue donnée engendre
la possibilité de décrire objectivement les modes d’identification
à ce que G. Mead appelait « l’autre généralisé »,
D. Davidson a consacré la neutralité des descriptions
des sciences humaines et leur soumission au seul impératif de
cohérence. En limitant les sciences dures et les sciences humaines
à l’exploration d’une réalité qui demeure
interne aux représentations linguistiques, logiques et psychologiques
qui permettent de l’appréhender, H. Putnam a enregistré
et validé cette incapacité des sciences universitaires
à légitimer l’accès à un monde réel
commun et par là, légitimé l’agnosie pragmatique,
scientifique et universitaire.
En soumettant l’usage du langage
courant, scientifique, social et universitaire ainsi que la vie psychique
au consensus accessible par la pure émission-réception
des sons, R. Rorty faisait du consensus aveugle qui règle l’expérimentation
scientifique comme l’expérimentation libérale, la
seule instance et la seule réalité qui ait un jour habité
l’usage du langage et qui nous interdit de vouloir maîtriser
ses occurrences contingentes dans un corps de règles.
Ces innovations théoriques dans
les pratiques universitaires de justification, produites dans les années
de genèse du néolibéralisme et de la mondialisation,
confrontaient pourtant les sociologues et les psychologues pragmatiques
à faire face à ce qu’A. Gehlen avait décrit
20 ans auparavant comme neutralisations des institutions et du psychisme.
L’esprit expérimental ne confirmant formellement que ses
succès d’adaptation des actions aux buts expérimentaux,
aucune règle institutionnelle, aucune loi psychique ne vaut plus :
pour pouvoir expérimenter une nouvelle vérité consensuelle,
il faut en effet pouvoir postuler que toutes les règles institutionnelles
ou toutes les lois psychiques reconnues antérieurement sont fausses
et invalide. Personne ne peut par ailleurs s’identifier à
l’instance d’un nouveau consensus critique validant ces
expérimentations puisqu’il n’est pas parapsychologiquement
à la place d’autrui et qu’il devrait l’être
pour pouvoir le faire. Mais chacun est confronté à l’auto-falsification
des résultats sociaux, et ce, malgré toutes les pratiques
de justification possibles.
C’est dans cet espace, que J.
Habermas est parvenu à traduire le diagnostic d’A. Gehlen
dans les catégories de la théorie de l’action de
Parsons, donnant ainsi la clef de ce qui leur arrivait aux sociologues
descriptivistes médusés. Dans « Les
problèmes de légitimation du capitalisme avancé »
de 1973, il explique devant eux comment les crises de rationalité
liées à l’hyperspécialisation des rites universitaires
comme à celle des rites de communication entre capitalistes et
syndicats proviennent de cette neutralisation expérimentale et
qu’elles rendent incapable quiconque d’accorder quelque
légitimité que ce soit aux prescriptions politico-sociales
qu’on prétend en dériver comme applications objectivement
nécessaires. Les crises de motivation qui suivent de ces crises
de légitimation neutralisent toutes les images de soi, qu’elles
soient institutionnelles, privées ou cognitives qu’éveillent
en nous les échecs sociaux ou psychiques rencontrés. La
créativité même du psychisme s’y trouve neutralisée.
Et effectivement, insérée
dans un processus d'expérimentation de satisfaction du maximum
de désirs au moindre prix et au moindre effort possible, la fonctionnalisation
industrielle du développement technique promue par le capitalisme
libéral s'est alliée à la conscience universitaire
d'elle-même que lui renvoyaient les sciences de l'homme pour n'enregistrer
à ce sujet qu'un seul et unique résultat : l'impuissance
des individus et des groupes à réaliser cette maîtrise
de l'homme et cette distribution équitable des conditions de
vie à l'aide du seul et unique consensus.
La conséquence la plus patente
de cette impuissance a été de favoriser une surtribunalisation
de plus en plus intense de ces individus et de ces groupes, c'est-à-dire
de tous, présumés, comme porteurs de ce consensus, pouvoir
délivrer à tous les autres les connaissances et les techniques
leur permettant d'accéder à cette maîtrise totale
de l'univers, d'eux-mêmes et d'autrui, alors que motivations et
légitimations s'enfuyaient au fur et à mesure que s'approfondissait
l'abîme entre la maîtrise du monde accessible à travers
les sciences dites dures et l'impuissance de l'être humain à
se fixer à des conduites présumées conduire à
la production du plus grand bien commun possible. La surtribunalisation
des acteurs politiques aussi bien que des acteurs universitaires dans
les années 70 s’est traduite dans une hyper-tribunalisation
médiatique et judiciaire où les luttes claniques entre
universitaires pouvaient s’exprimer dans le fait , par exemple,
que les deux moitiés du département d’études
juridiques de Yale se traînent l’une l’autre moitié
devant les tribunaux.
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L’alternative à
la neutralisation néolibérale de l’université :
une université critique de la culture
C'est dans ce contexte que l'État
peut être tenté de chercher à se décharger
de ses tâches de régulation sociale en confiant à
l'institution chargée d'accroître les connaissances de
l'homme : à l'université, le soin d'inventer les droits,
les devoirs, les fonctions et les rôles qui permettront aux formes
de vie qu'elle reconnaît comme humaines, de s'appliquer dans les
comportements. L'universalisation pragmatique de l'université,
engendrée dans cette expérimentation totale de l'homme
menée à l'aide du consensus, se voit ainsi corrélée
à une universalisation théorique : elle se trouve chargée
d'instrumentaliser un consensus social autour de la professionnalisation
du savoir universitaire, pour en faire un outil efficace de l'enchaînement
de tous à la production du lien social, de la maîtrise
de soi et de l'évitement de toute violence.
Il est bien évident que dans
un tel contexte, l'université ne puisse parvenir à décharger
l'État des accusations d'incompétence que lui avait attirées
sa fonction dans ce contexte de surtribunalisation, tout au plus peut-elle
devenir un bouc émissaire de plus. Car c'est son ignorance anthropologique
qu'on condamne en relevant son incompétence à servir d'ersatz
fonctionnel de régulation à l'État
: l'ignorance ex officio
à laquelle elle se trouve condamnée d'entrée de
jeu dans ce scénario d'expérimentation puisqu'elle a à
y découvrir que l'homme ne saurait se transformer directement
lui-même, fût-ce en être consensuellement parfait,
mais qu'il ne peut le faire qu'indirectement, par l’usage d’un
jugement de vérité sur les formes de vie auxquelles il
s’identifie, et où il doit découvrir que ce rêve
de maîtrise de lui-même héritée de la modernité
ne peut que demeurer un leurre.
Pourtant l'idée de confier à
l'université cette tâche impossible à remplir par
l'État, vient de ce qu'elle remplisse déjà cette
tâche, bien qu'elle la remplisse dans un tout autre sens que celui
que lui donne cette recherche d'une fixation de l'espèce humaine
à un mode vie invariable, juste et infailliblement bon. Elle
la remplit en effet déjà comme phase initiale, médiane
et terminale de la transformation indirecte de l'homme par lui-même
qu'est, qu'on le veuille ou non, cette expérimentation totale
de l'homme comme élément du monde, car cette expérimentation
se fait nécessairement par le détour d'un jugement de
vérité porté sur les formes de vie expérimentées
ainsi que par le partage de ce jugement de vérité. Ce
détour et ce partage de jugement sont universitaires dans leurs
formes comme dans leur contenu.
Cette expérimentation de l'homme
a appris en effet que l'homme n'était pas ce composé d'esprit
et de corps qu'en avait fait la philosophie antique et moderne en le
fixant à la tâche d'établir, en faisant son histoire,
une maîtrise de son esprit sur son corps et ses désirs,
mais qu'il était au contraire et avant tout, comme corps, comme
affect aussi bien que comme esprit, un être de communication avec
lui-même et avec autrui, c'est-à-dire un être qui
ne peut se fixer à ses actions et à ses désirs
qu'en reconnaissant qu'il est aussi objectivement ses actions et ses
désirs qu'il juge qu'il est psychologiquement identifié
à ces actions et à ces désirs et qu’il peut
le faire reconnaître à autrui.
Cet « animal non encore fixé »
que Nieztsche voyait en l’homme, ne peut donc se fixer qu'en faisant
partager le jugement d'objectivité qu'il porte à leur
égard comme il le porte à l'égard de ses connaissances.
Ces actions et ces désirs ne peuvent être l'objet d'un
vouloir arbitraire d’identification à eux, mais rentrent
nécessairement dans l'ensemble des rapports nécessaires
qui lient les hommes au monde et les phénomènes de ce
monde entre eux. Comme être de communication, chacun reconnaît
ainsi nécessairement qu'il est impuissant à s'approprier
une fois pour toutes l'exercice et les résultats de ce jugement
et de ce partage de vérité comme code juridique, moral,
linguistique ou politique sous l'appellation de règles juridiques,
morales, linguistiques et politiques car il ne peut soumettre arbitrairement
l'occurrence de cet accord d'objectivité et de vérité
au simple vouloir, individuel ou collectif, de le produire. C'est ainsi
que l'expérimentation pragmatique et consensuelle de l'homme
par lui-même lui fait découvrir que l'être humain
ne peut atteindre les fins qu'il avait fixées à l'histoire
: qu'il ne peut s'ajuster une fois pour toutes à lui-même,
mais que l'exercice conjoint d'un jugement de vérité sur
ses actions et ses désirs, lorsqu'il donne lieu à une
vérité aussi objective qu'il affirme qu'elle l'est, est
la seule instance d'ajustement à l'action qui lui soit accessible.
Elle lui fait reconnaître ainsi
également que toute communication est en ce sens un espace public
et qu'elle ne l'est déjà, comme espace public constitué
et institutionnalisé comme tel, que dans la mesure où
elle est un échange universitaire, un échange de jugement
qui ne repose que sur lui-même et sur sa capacité à
présenter le monde dans lequel ce jugement est vrai : à
faire venir, par la pensée, ce monde à l'existence du
seul fait qu'il puisse montrer qu'il est déjà là
comme réalité, comme monde humain, aussi présent
comme réalité qu'il est vrai qu'il le représente
comme tel sous la forme qu'il lui donne. L'université s'universalise
nécessairement dans cet horizon d'expérimentation de l'homme
par la communication en se reconnaissant comme la forme déjà
là de toute communication puisque celle-ci ne peut satisfaire
le désir de consensus de façon aveugle, mais ne peut y
parvenir, à propos de l'homme lui-même, qu'en le fixant,
du seul fait qu'il le fasse se reconnaître comme tel, à
son être de juge de vérité, à son être
théorique à travers un processus d'expérimentation
de lui-même soumis à ce jugement.
L'université se révèle
ainsi être bien plus qu'une institution : l'institution du savoir,
car elle n'est cette institution du savoir qu'en reconnaissant et en
établissant par une jugement universitaire partagé qu'elle
est déjà forme de vie, et la seule forme de vie qui convienne
à l'homme, puisqu'elle n'exprime et ne développe que la
dynamique et la logique inhérente à toute communication
: cette force qui n'est créative de monde, qu'en critiquant ce
monde qu'elle crée et en faisant de cette critique une critique
mutuellement partagée, dans son exercice comme dans ses résultats.
C'est ainsi également qu'elle peut établir que l'homme
ne peut devenir cette être de maîtrise parfaite de soi qu'il
recherche à travers cette expérimentation indéfinie
de lui-même puisqu'il lui faudrait, pour ce faire, renoncer à
être ce qu'il est : ce partage du jugement à propos de
lui-même et du monde, pour se contenter d'assouvir son rêve
de souveraineté. Elle doit donc reconnaître l’invalidité
constitutive et constitutionnelle des démocraties européennes
lorsque celles-ci s’identifient aux « démocraties
dites délibératives » par J. Habermas et prétendant
utiliser la force politique du consensus pour corriger l’expérimentation
néolibérale, qu’elle soit économique, politique
ou universitaire. Car elle réactive alors le rêve et le
leurre européen de pouvoir conduire l’expérimentation
cognitive de l’homme par lui-même en la soumettant à
une argumentation publique sur les besoins et les normes comme si l’être
humain pouvait, un jour, y trouver sa vérité une fois
pour toutes et comme s’il pouvait se dispenser d’être
ce qu’il est : celui qui comme énonciateur de lui-même,
du monde et d’autrui à s’identifier à ses
pensées, c’est-à-dire à les penser vraies,
pour pouvoir reconnaître, en jugeant de leur objectivité,
si ces pensées sont aussi vraies ou aussi fausses qu’il
a dû les penser vraies.
Cette loi de vérité, reconnue
depuis l’instauration de l’institution de vérité,
animait déjà, de tout temps, l’identification de
l’être humain au langage. Comme allocutaire de soi qui par
ses pensées et ses paroles crée des rapports au monde,
à autrui et à soi en pensant ces pensées vraies
pour pouvoir les penser et distinguer ces réalités des
sons et des pensées elles-mêmes, il ne peut décider
de penser ces pensées avant de les pensées, mais il ne
peut non plus se contenter d’enregistrer l’accord avec lui-même,
avec autrui et avec le monde qui l’envahirait comme affect, ainsi
que l’ont cru les divers maîtres des neutralisationnistes
universitaires nord-américains : G. Mead, L. Wittgenstein,
M. Heidegger et H.G. Gadamer. C’est cette loi de vérité
que prétendent pouvoir manipuler les démocraties dite
délibératives en renvoyant à l’instant d’être
affecté par le meilleur argument pour distinguer la force des
rapports de force et la force du jugement public. Mais elles participent
au même autisme décisionniste que les penseurs néolibéraux
nord américains en pensant qu’on peut contrôler et
fixer une fois pour toutes la vie communicationnelle de l’homme
en donnant le pouvoir à l’esprit collectif comme les platoniciens
et les cartésiens donnaient le pouvoir à l’esprit
privé de contrôler les désirs et les passions. En
découvrant la dynamique de critique de vérité inhérente
tant à la créativité de la pensée que de
la mise à l’épreuve de ses résultats dans
leur application, c’est cette image philosophique de l’homme
ennemi comme esprit de lui-même comme corps qui est invalidée,
reconnue nécessairement fausse et qui interdit de croire aux
méta-récits européens d’émancipations
tout autant qu’aux promesses et aux leurres néolibéraux.
L'université a donc à
affirmer qu'elle est cette forme de vie universelle dans l'espace de
vie universitaire, à se développer et à s'accomplir
comme telle, mais elle a à faire reconnaître également
que tout espace public est ou a à être universitaire dans
le sens où n'y existe déjà comme opérant
et comme souverain que cet exercice du jugement. Elle ne le peut qu'en
établissant que les transformations des espaces de communication
économique, industrielle, politique et éthique, ne se
sont effectuées avec succès qu'à condition que
les individus, les entreprises, les institutions, les groupes et les
États aient accepté d'opérer à l'égard
d'eux-mêmes cette mutation d'être de vouloir de puissance
en être de jugement, en être théorique.
Ces transformations se sont opérées
et l'université peut faire reconnaître qu'elles se sont
produites pour une raison très simple : cette volonté
de maîtrise de soi qui meut l'expérimentation totale de
l'homme n'a été et n'est qu'une erreur philosophique.
Même si on a cherché, sans y parvenir, à l'appliquer
de façon infailliblement efficace, elle n'a pas réussi
à endommager cette faculté créative de produire
un nouveau monde face à un monde invivable, car celle-ci tient
à ce que la communication n'est pas seulement forme de vie sociale,
mais qu'elle donne la loi de développement de la vie mentale
elle-même, comme source de "l'imaginaire" et comme dynamique
de jugement dans ce dialogue avec soi qu'est déjà la vie
mentale de chaque individu. Chaque pensée comme chaque proposition
n'énonce une nouvelle harmonie avec nous-mêmes, avec le
monde et avec autrui qu'en nous faisant juger si ce monde ainsi ré-harmonisé
l'est aussi objectivement qu'on présume qu'il le soit pour être
la forme de vie dont on a besoin et dont on a dû éprouver
le besoin pour avoir dû le penser.
Pour se faire reconnaître comme
université, l'université doit
ainsi pouvoir éprouver sa force de recognition dans le concept
de ce que l'homme a fait de lui-même à travers et malgré
cette expérimentation totale de soi, à travers une expérimentation
de soi intrinsèquement inconsistante puisque celle-ci contredisait,
comme volonté abstraite de maîtrise de soi et de volonté
déchaînée de jouissance d'une indépendance
négative à l'égard des désirs d'autrui,
la recherche d'une sécurisation cognitive de soi dans la maximisation
de la jouissance de tous les désirs expérimentables. Mais
ce que l'université doit faire dans l'espace public de la mondialisation,
elle le peut également : car, comme espace public spécifique,
elle règle déjà dans sa pratique la satisfaction
du besoin de connaissance de soi et de sécurisation mutuelle
de l'homme comme être théorique, elle règle la satisfaction
de ce besoin qui s'est avéré fondamental depuis la perte
du Dieu leibnizien et depuis que chacun s'est aperçu devoir jouer
le rôle de ce dieu face à tout autre. Comme l’explique
O. Marquard dans son texte : « L’homme
accusé, l’homme disculpé »,
l’être humain n’a inventé l’histoire,
l’anthropologie et l’esthétique que pour échapper
à l’accusation à laquelle le vouait l’approche
d’autrui à l’égard de lui comme occupant la
place du dieu leibnizien. Approché par lui comme celui qui doit
répondre à tous ses besoins en répondant à
son besoin de vérité, il était condamné
à être en-dessous de sa tâche, condamné à
être accusé, condamné à être condamné.
Comme il l'a établi dans ce texte, le développement de
l'université s'est effectué dès les Lumières
du XVIII ème siècle pour articuler l'expérimentation
de l'homme à l'expérimentation du monde en cherchant à
assurer à l’être humain une maîtrise de lui-même
et de son histoire analogue à la maîtrise du monde que
lui ouvraient les sciences de la "nature externe", les sciences
dites exactes.
Voué à être accusé
et condamné, il a dû inventer l'histoire comme parcours
de construction de lui-même en être indéfiniment
perfectible, repoussant ainsi dans l'avenir l'urgence de sa réponse,
il a dû imaginer une anthropologie pour innocenter d'avance un
être humain "naturel", c'est-à-dire proche de
"la voix de sa conscience", d'une conscience non encore corrompue
par l'inégalité sociale et enfin il a dû découvrir
l'esthétique elle-même pour mettre sa puissance de créativité
hors de portée de l'accusation que lui méritent ses échecs
historiques. Car cette visée d'une sécularisation historique
du salut le confronte encore aujourd’hui, quotidiennement à
ces échecs : à son incapacité à rendre visible
cette maîtrise de soi recherchée dans l'instauration et
la sauvegarde d'un règne de justice, de distribution équitable
à tous des droits, des devoirs et des biens rendus accessibles
par le développement des sciences et des techniques. L'expérimentation
de l'homme par lui-même est la forme qu'a prise l'histoire depuis
le 19ème siècle, depuis qu'il a soumis cette histoire
à l'instance du consensus : celui-ci est présumé
aussi infaillible comme instance de régulation de cette expérimentation
de la "nature interne" de l'homme, qu'est présumé
l'être l'accord des hypothèses scientifiques avec le monde
visible sous la forme de leur confirmation.
Dans cette expérimentation totale,
tendue vers une maîtrise de l'homme par lui-même et vers
l'instauration d'une justice universelle, l'universalisation de l'université
est advenue à travers l'enregistrement des résultats de
cette expérimentation dans les sciences dites de l'homme : comme
repérage des modes d'adaptation fonctionnelle et morale de l'être
humain aux connaissances de lui-même qu'elle produisait. Ce repérage
s'est opéré dans les limites du modèle kantien
et humboldtien du cosmopolitisme éclairé. On ne peut nier
l'efficience culturelle de ce modèle : il a fait traverser aux
expérimentateurs de nous-mêmes que nous sommes, les frontières
des nations, des langues et des cultures. Mais il nous a pourtant fait
déboucher sur un fonctionnalisme vide qui n'a répondu
aux attentes de maîtrise du monde qu'en décevant les attentes
de maîtrise de l'homme qu'on y avait investies. La neutralité
des descriptions exigées des sciences de l'homme leur interdisant
de légitimer certains comportements plutôt que d'autres,
l'être humain s'est avéré d'autant moins fixable
à une forme de vie plutôt qu'à une autre, qu'on
a multiplié à l'infini les descriptions de toutes ses
formes de vie possibles.
La position spécifique qu'occupe
à cet égard l'université dans l'espace public consiste
donc à continuer à utiliser cette faculté collective
et individuelle de juger, - inentamée quant à son usage
dans la communication courante et dans la vie mentale -, dans l'espace
même de la maladie de la réflexion, engendrée comme
expérimentation d'une impossible maîtrise de soi et comme
quête infinie d'un enchaînement parfait de tous à
l'action. Elle ne parvient à imposer l'usage du jugement au sein
d'une expérimentation qui en dénie l'usage et le remplace
par un consensus aveugle, qu'en restaurant un espace de confirmation
mutuelle fondé sur la reconnaissance de ce que les mondes publics
produits, qu'ils soient industriels, économiques, juridiques,
moraux ou politiques, sont bien les conditions objectives de vie qu'ils
sont présumés être pour exister comme ils le font,
ou, qu'au contraire, ils le le sont pas, et pourquoi. C'est ainsi qu'elle
tient compte, à sa façon, de ce que l'homme ne peut se
transformer directement lui-même, ni obtenir une maîtrise
consensuelle de lui-même et d'autrui, sans être certain
de l'objectivité de ce monde et des formes de vie qu'il y développe,
c'est-à-dire sans faire le détour par le partage de ce
jugement de vérité, d'un jugement de vérité
critique, c’est-à-dire d’un jugement qui peut faire
reconnaître qu'il est effectivement aussi vrai qu'il est vrai
qu'il s'affirme l'être.
Cet exercice universitaire de recognition
de l'homme dans son concept : de la reconnaissance pratique et théorique
de chacun en ce qu'il est comme être de jugement, se substitue
donc déjà dans l'exercice de ce jugement, comme mouvement
réussi, au mouvement raté de transformation directe de
chacun en consensus aveugle. Il libère de l'enchaînement
à l'action et de sa projection dans un processus infini de croissance
indéterminée car il ne peut faire reconnaître comme
homme et comme citoyen du monde que le juge de vérité
de ses propres connaissance, de ses propres actions et de ses propres
désirs qui sait se faire reconnaître comme tel par tous
et qui sait trouver ainsi dans la confiance mutuelle qu'il instaure
dans ce partage du jugement, la sécurité cognitive et
sociale qu'il cherche. Car la façon dont s'y engendre, par exemple,
un consensus d'action ôte à ce consensus les contraintes
pathologiques d'enchaînement de tous à une action survalorisée
qui s'imposerait d'elle-même comme "destin de travail et
d'esclavage" ou comme "devoir hypostasié pour l'éternité
en essence de l'homme " , car comme consensus d'action objectif,
il n'est qu'enchaînement à la reconnaissance de la nécessité
de l'occurrence de cette action, qu'enchaînement à un jugement
qui peut fixer à des formes de vie en en faisant reconnaître
l'objectivité, c'est-à-dire la nécessité,
sans pouvoir faire de cette reconnaissance le lieu de l'imposition d'une
contrainte externe (d'une "obligation") ou d'une contrainte
interne (d'un "devoir"), ni non plus sans condamner d'avance
à l'expérimenter à l'infini.
L'université doit et peut opérer
cette recognition de l'homme dans son concept car aucune autre institution,
aucune autre instance sociale ne peut le faire, ni ne peut faire reconnaître
à sa place qu'elle a à le faire, et elle ne peut le faire,
et mener ainsi l'homme à sa destination théorique, qu'en
faisant admettre qu'elle le fait déjà et qu'en faisant
accepter comme tels ses résultats, qu'en faisant voir, par exemple,
que c'est ce qui advient aussi bien entre les États, comme juges
de l'objectivité des rapports de force internes aux nations ou
internationaux, aussi bien que dans les entreprises, comme espaces publics
de régulation de leur développement industriel basé
sur un jugement d'objectivité concernant la distribution des
droits, des devoirs et des biens rendu possible par ce développement.
Mais c'est ainsi également qu'elle rend possible aux partenaires
sociaux de se disculper eux-mêmes et mutuellement en les arrachant
à l'aliénation à l'action émanant de la
sécularisation de l'histoire du salut comme expérimentation
indéfinie d'une maîtrise de l'homme par lui-même.
Identifié au Tiers aveugle du consensus comme les fidèles
des religions archaïques ou judéo-chrétiennes l'étaient
à leur D(d)ieu(x), l'impuissance où ils sont de se fixer
à ce consensus puisqu'ils font nécessairement, au cours
de cette expérimentation totale de l'homme, que personne ne peut
savoir ce sur quoi tous doivent s'accorder, ne peut demeurer un pure
impuissance. Elle s'interprète elle-même nécessairement
comme faute : comme manquement à un devoir, au devoir de juger
de ce qu'il y a à connaître, à faire et à
désirer au nom de tous et interprète l'échec de
maîtrise de l'homme par lui-même également comme
une faute morale et politique. Dans ce jugement commun aveugle, il y
est en effet jugé aussi objectivement nécessaire que ce
soit tel partenaire social qui fasse telle ou telle action, qu'il est
jugé nécessaire, au nom de tous, que cette action soit
à faire.
C'est cet enchaînement de chacun
à un esclavage communautaire qui est brisé lorsque le
partage éclairé d'un jugement d'objectivité parvient
à réinsérer l'action et le désir dans l'ordre
des nécessités du monde tout en laissant libre chacun
d'assumer ou non l'exécution de cette action ou la satisfaction
de ce désir jugée objectivement nécessaire. Le
jugement ainsi partagé et le choix qui s'y adjoint ne peuvent
plus alors, s'ils sont déficients, être considérés
comme des fautes commises à l'égard du Tiers de consensus
que chacun est présumé être, ils ne peuvent plus
être considérés que comme des erreurs de jugement
dont il est possible de guérir : en les faisant reconnaître
comme telles, au lieu d'en faire des fautes justifiant la métamorphose
de l'expérimentation de l'homme en escalade d'accusations mutuelles
et l'intensification d'une surtribunalisation mortelle de la vie sociale.
C’est cette reconnaissance de
l’être humain comme juge de vérité de ses
conditions d’existence qui est déjà effectuée
dans les descriptions universitaires une fois qu’elles sont libérées
de la contrainte de neutralité à l’égard
des valeurs que leur avait imposée M. Weber. Car les descriptions
d’êtres de désir, d’êtres d’action
ou d’être de perception qu’elles donnent de l’homme
ont à être autant réalisées qu’il est
vrai que l’être humain ait à être ces actions,
ces désirs, ces perceptions, ces sentiments et ces connaissances
une fois qu’il ait pu le faire reconnaître par autrui aussi
objective qu’il a dû les penser vraies pour les penser et
pouvoir s’y reconnaître.
Les théories et les philosophies
de la communication des trente dernières années ont mis
en lumière le rôle primordial de la faculté de juger
dans l'auto-régulation historique du consensus. Située
dans ce contexte général de communication, l'université
se manifeste comme l'instance qui doit faire valoir et valider ce qui
a une force régulatrice pour toute communication : le partage
de vérité qui s'y produit. L'université se révèle
être ainsi bien plus qu'une institution : l'institution du savoir,
car elle n'est cette institution du savoir qu'à condition de
retenir comme savoir opérant ce qu'elle parvient à faire
valider comme forme de vie objective. L'enjeu contemporain de l'universalisation
de l'université est en effet de trier et de renforcer les systèmes
juridiques, moraux et politiques en validant les formes de vie qui s'y
inventent, de façon à ancrer dans le savoir que celles-ci
transmettent les jugements qu'elle valide. Et elle ne se valide elle-même
comme forme de vie, qu'en se validant comme la seule institution qui
n'institue que ce qui constitue essentiellement l'être humain
comme être de communication : sa faculté de juger de l'objectivité
de ses mode de désirs et d'action, de façon aussi assurée
qu'il juge de la vérité de ses vérités scientifiques.
Les projets actuels d’ « Université
européenne de la culture » et d’ « Institut
latino-américain et caribéen des Hautes études
en sciences humaines et sociales » valident cette reconnaissance
de l’université comme alternatives nécessaires de
l’université néo-libérale et de l’université
humboldtienne. Le choix des disciplines représentées et
de leurs départements respectifs dérive directement de
cette mutation de l'université comme université de la
culture, comme université appelée à valider des
jugements individuels et collectifs portés sur l'objectivité
de modes de vie de façon aussi ferme et assurée que le
sont les jugements portés par les scientifiques des sciences
exactes car ces derniers, eux aussi, valident mutuellement et historiquement
la vérité de leurs hypothèses confirmées.
Y sont donc rassemblées pour un dialogue universitaire transdisciplinaire
et transculturel les 5 départements académiques qui assurent
à l'homme contemporain une reconnaissance de lui-même dans
cette invention totale et illimitée qu'il tente de lui-même
: l'un, de philosophie, représentant l'instance critique à
l'œuvre comme discipline universitaire mais aussi comme exercice
universel de la faculté de juger, un autre, d'art et d'esthétique,
présentant les divers modes d'inventivité créative
des modes de vie et d'harmonisation réfléchie des individus
et des groupes dans les œuvres et rapportant leur créativité
au jugement concernant la désharmonie de vérité
d’avec les mondes existant, un troisième, de littérature,
présentant l'écriture comme mode paradigmatique de transfert
de la créativité artistique dans l'expérimentation
de l'identification de l'homme à ce qu'il pense de lui-même,
un quatrième, d’histoire, de reconstruction des conditions
de réalisation dans l’histoire des hommes des consensus
tronqués ou réussis, et le cinquième, de cultures
de la communication développant les diverses façons dont
les sciences humaines de la communication peuvent transformer la communication
en mode créateur et régulateur de la culture des individus
et des groupes.
Ce choix de disciplines est directement
lié à la création artistique et littéraire,
à la production des œuvres et à la créativité
propre à la communication contemporaine, qu’il s’agit
bien de mettre au centre de la réflexion, mais il s’accompagne,
pour chacune d’elles, de l’intégration d’une
réflexion historique développée depuis ces disciplines
elles-mêmes, avec le souci de situer le rôle de la conscience
historique dans la définition des formes culturelles. Car la
culture n’est pas ici ce qui s’opère en obéissant
à un impératif d’éthique de communication,
auquel on pourrait ou non décider d’obéir, elle
n’est que le développement réfléchi de la
soumission à une loi de vérité qui s’impose,
dans son exercice théorique et pratique, de façon aussi
inconditionnée qu’une loi de la nature : elle ne peut
faire que développer, sous sa forme universitaire comme sous
les formes de créativité non programmables qu’elle
prend, que cette nécessité pour l’être humain
d’être en accord de vérité avec ses mondes
de connaissance, d’action, de désir, de sentiments, qu’ils
soient sociaux ou individuels, et de pouvoir se reconnaître comme
tel dans ses diverses expériences.