QU’EST-CE QU’UNE ANTHROPOLOGIE DE LA LIBERATION ?

(Le devenir des Docteurs en Anthropologie de Paris 8 originaires des pays du Sud)


Le terme « Anthropologie de la Libération1 » est apparu pour la première fois en 1971 dans le titre de l’ouvrage qu’un de nos collègues, Philippe Lucas, spécialiste de l’Algérie, a consacré à Frantz Fanon3. Il n’est pas indifférent de noter que ce livre d’un auteur français a été édité en Algérie, 9 ans après la fin de la guerre de Libération et 10 ans après la mort de Frantz Fanon et non en France. Que le concept d’ « Anthropologie de la Libération » soit né ainsi me semble tout à fait convenable car Frantz Fanon est sans aucun doute le véritable fondateur de l’Anthropologie de la Libération et son influence sur des Anthropologue comme Claude Meillassoux, Emmanuel Terray ou moi-même est fondatrice. Toutefois en 1971 la filiation évidente entre les termes « Théologie de la Libération » et « Anthropologie de la Libération » ne repose sur pas grand-chose de plus qu’un jeu de mots. Nous sommes quelques années après le Concile Vatican II où le terme « Théologie de la Libération » a pris une place centrale, mais cette Théologie de la Libération n’a pas encore développé les effets politiques qu’elle développera ensuite. Aujourd’hui, du Chiapas au Paraguay, à la Bolivie, au Venezuela, à l’Argentine, la radicalisation politique qui apparaît au sommet de l'État n’est qu’un pâle reflet de la radicalisation sociale que 50 ans d’action de la Théologie de la Libération et de ses « Communautés Ecclésiales de Base » ont entraînée. En témoigne la critique acerbe que l’actuel dirigeant du Mouvement des Sans Terres Brésilien, qui a été porté par la Théologie de la Libération, a fait récemment de l’attitude de Lula autorisant le développement de la culture du soja OGM, qui sème partout la désolation chez les paysans pauvres du Nord Ouest de l’Argentine, du Paraguay et du Brésil. Léonardo Boff, l’un des principaux Théologiens de la Libération, lors de la campagne de réélection de Lula, rendait bien compte de cette relation entre l’action sociale radicale et son écho affaibli au sommet : on soutiendra quand même Lula, mais il est vraiment très en retrait par rapport à ce que nous souhaitons. Rappelons que dans l’Amérique Indienne, le grand départ de la jonction entre la Théologie de la Libération et la religiosité populaire syncrétique indienne (base de leur résistance multiséculaire au catholicisme intégriste des conquérants espagnols) est le Congrès panindien réunissant des communautés indiennes de toute l’Amérique « Latine » organisé en 1974 par Don Samuel, évêque du Chiapas, pour le 500° anniversaire de la naissance de Bartolomé de Las Casas, lui aussi évêque du Chiapas, à San Cristobal de Las Casas, capitale du Chiapas et siège de l’évêché. Le futur commandant Marcos, alors jeune étudiant révolutionnaire, assistait à l’évènement…Mais on sait les conflits que la Théologie de la Libération rencontre sans arrêt avec la hiérarchie catholique, qui la somme périodiquement de choisir entre la Théologie et la Libération4 ; le bilan de ces affrontements est toujours le même : 90% des intéressés choisissent la Libération et quittent l'Église officielle et 10% choisissent la Théologie pour rester dans le giron de l'Église. Pour ces 90% le renversement de la Théologie de la Libération en Anthropologie de la Libération est un impératif pour continuer à avoir une pensée et une action qui ne soient pas dissociées. Le terme a donc un sens politique beaucoup plus fort aujourd’hui qu’en 1971.

Le Doctorat en Anthropologie a été créé à Paris 8 en 1985 en même temps que le Doctorat en Sociologie. Auparavant, les Doctorants de l’une et l’autre de ces disciplines étaient inscrits dans une formation de Littérature dirigée par Levaillant. Nous avons choisi le terme Anthropologie alors que la discipline officielle s’appelait Ethnologie, parce que ce dernier mot est totalement compromis avec le colonialisme (depuis son étymologie grecque5 d’ailleurs).

Je n’ai pas pu établir une liste exhaustive des thèses soutenues par des Doctorants originaires des pays du Sud depuis 1985 mais j’ai une liste quasi exhaustive de 1992 à aujourd’hui : il s’agit soit de thèses que j’ai dirigées (58 sur cette période), soit de thèses au jury desquelles j’ai participé (10 sur la même période, concernant toutes l’Amérique « Latine » et dirigées notamment par Michael Löwy qui, jusqu’à la suppression de notre DEA en 2007, était membre de notre formation doctorale pour toutes les thèses d’Anthropologie qu’il dirigeait). J’ y ajouterai à titre comparatif, toujours pour la même période,10 thèses portant sur les pays du Sud soutenues sous ma direction par des Doctorants français métropolitains et 2 dirigées par Michael Löwy. Ceci constitue certainement, à 4 ou 5 exceptions près, la totalité des thèses d’Anthropologie portant sur les pays du Sud soutenues à Paris 8 sur cette période. On a donc un corpus quasi exhaustif de 80 thèses soutenues en 17 ans, dont 68 par des Doctorants originaires des pays du Sud, soit en moyenne 4,7 thèses par an dont exactement 4 par an soutenues par des Doctorants originaires des pays du Sud.

Si on extrapole pour les 7 années antérieures (de 1985 à 1992), ce qui me parait tout à fait légitime car la liste non tout à fait exhaustive dont je dispose pour ces années là se rapproche de ces chiffres, on arrive pour 24 ans à 113 thèses sur les pays du Sud dont 96 soutenues par des Doctorants originaires des pays du Sud.

L’intérêt d’un tel corpus, c’est qu’il est à la fois assez grand pour permettre une approche statistique quelque peu significative et assez petit pour qu’on puisse suivre les parcours individuels.

Cinq des Docteurs en Anthropologie dont j’ai dirigé la thèse à Paris 8, dont 4 appartiennent au groupe des « anciens » (ayant soutenu de 1985 à1991), sont présents dans ce Colloque et je donne tout de suite une brève présentation de leur parcours ultérieur, qui recoupera peut-être la présentation qu’ils feront d’eux-mêmes dans les différents ateliers où ils interviennent :


Soumaya Naamane-Guessous, Professeur de Sociologie-Anthropologie à Casablanca depuis 1998 (titre équivalent au Maroc à Professeur de 1° classe en France). Sa thèse de doctorat unique en Anthropologie, soutenue en 1985, après une maîtrise et un DEA également sous ma direction, porte sur la sexualité de la femme marocaine. Publiée chez EDDIF (Maroc), puis rééditée un nombre considérable de fois6 sous le titre Au-delà de toute pudeur, elle a été traduite dans de multiples langues. Sa thèse d’Etat en Anthropologie, soutenue aussi sous ma direction mais à Casablanca en 1995 a donné lieu également à un livre, Printemps et automne sexuels, publié chez EDDIF, Rabat en 2000. Son premier livre est, d’après une enquête du Monde des livres, de très loin l’ouvrage francophone venant d’Afrique qui a connu la plus grande diffusion, toutes disciplines confondues.


Kante Nianguiry a soutenu en 1986 sa thèse de doctorat unique en Anthropologie sur le logement des Maliens en France. Il est actuellement Directeur de Recherches à l’INRSP (Institut National de Recherche sur la Santé Publique), l’équivalent Malien de l’INSERM, où il dirige le département des Sciences Sociales. C’est certainement un des meilleurs connaisseurs des problèmes de santé au Mali. Il a animé, en France comme au Mali, le secteur associatif et c’est à partir de son action dans les villages qu’il s’est peu à peu imposé à l’INRSP.


Abdoulaye Niang a soutenu sa thèse de doctorat unique en Anthropologie en 1988 sur les différents niveaux de l’artisanat au Sénégal (incluant le secteur dit « informel »). Il est Professeur de Sociologie Anthropologie à l’Université Gaston Berger de Saint Louis du Sénégal, ancien vice-doyen de la Faculté des Lettres et Sciences Humaines, fondateur et Directeur de la Revue Sénégalaise de Sociologie.


Fatou Sarr a soutenu en 1991 sa thèse de doctorat unique en Anthropologie sur un quartier (Medina Gounass) de Pikine irrégulier et notamment sur l’initiative économique des femmes dans ce quartier. Elle a publié cette thèse et plusieurs ouvrages sur les femmes, notamment sur les femmes entrepreneures. Elle est une figure de proue du féminisme sénégalais. Chercheur au Laboratoire Genre (qu’elle a fondé) de l’Université Cheikh Anta Diop à Dakar.


Nasser Fakouhi a soutenu sa thèse de doctorat unique en 1993. Elle avait un titre très académique : « La politique dans le Mazdéisme Sassanide », derrière lequel se cachait une démonstration de l’influence constante du Mazdéisme (la version du Zoroastrisme réanimée par la dynastie Sassanide jusqu’à la conquête de la Perse par les Musulmans) sur le Chiisme Duodécimain Iranien. Il est actuellement Maître de Conférences (l’équivalent de nos Professeurs de 2° classe) en Anthropologie à l’Université de Téhéran et a dirigé ce Département d’Anthropologie, le seul des Universités Publiques Iraniennes, pendant plusieurs années.


Il me semble intéressant d’apporter une première justification du titre que j’ai donné à ce texte, « Qu’est-ce qu’une Anthropologie de la Libération », à partir de l’itinéraire des 4 « anciens », Soumaya Naamane Guessous, Nianguiry Kante, Abdoulaye Niang et Fatou Sarr. En effet, puisque vous les avez sous la main, vous pourrez vérifier (ou infirmer) ce que je dis, ce qui ne sera pas le cas pour les 91 autres. On peut dire que deux d’entre eux (Nianguiry Kante et Fatou Sarr) sont arrivés à l’Anthropologie par le militantisme et les deux autres (Soumaya Naamane Guessous et Abdoulaye Niang) ont construit ou reconstruit leur militantisme à partir de l’Anthropologie.

Le cheminement du militantisme à l’Anthropologie est assez fréquent dans le corpus, même si les cas que je vais énumérer, sont seulement ceux pour lesquels j’ai la certitude la plus totale7 :

Nianguiry Kante, arrivé en France en août 1968 comme ouvrier maroquinier, vivait à l’époque de sa thèse dans un foyer de travailleurs immigrés maliens et était très engagé dans leurs luttes, particulièrement intenses à cette époque (qu’on se souvienne de la grande grève des loyers de la Sonacotra, qui dura plusieurs années). Après sa thèse, il a commencé par reprendre le même chemin militant : il s’est installé dans des villages en mobilisant les paysans sur les questions de santé ; il a ainsi lancé un ensemble d’associations villageoises sur cette question et c’est à partir de cette action qu’il a été sollicité pour entrer à l’INRSP dont il dirige maintenant la section Sciences Sociales.

Fatou Sarr était une militante politique qui avait profité de son métier d’assistante sociale pour « s’établir » dans ce quartier de « Medina Gounas », partie de Pikine « irrégulier ». Elle y a observé la capacité des habitants, et particulièrement des femmes, à organiser la production de ce dont ils avaient besoin, en dehors du système capitaliste et en mobilisant les systèmes traditionnels d’organisation (qui fonctionnaient antérieurement essentiellement pour répondre aux dépenses nécessitées par les mariages). A partir de la thèse qu’elle a soutenue à Paris 8, elle a pu étudier de façon systématique la manière qu’ont les femmes de s’insérer (y compris comme « entrepreneures ») dans la vie économique.

Outre ces deux exemples présents ici aujourd’hui, en voici 10 autres :

Ali el Kenz thèse d’Etat sous ma direction en 1985, Professeur à l’Université d’Alger de 1986 à 1996 et Professeur à l’Université de Nantes depuis 1996. Intellectuel critique ayant publié des livres sur l’économie algérienne à l’époque Boumedienne chez Maspero sous un pseudonyme (donc bien avant sa thèse sur le complexe sidérurgique d’El Hadjar, la plus grande entreprise d’Afrique), contraint de quitter l’Algérie sous la menace intégriste

Pascal Labazée (français métropolitain), militant politique, thèse de Doctorat unique sous ma direction en 1986, Chargé de Recherches à l’ORSTOM (actuellement IRD) depuis 1988 (sans doute DR actuellement)

Luis de Brito, thèse de Doctorat unique sous ma direction en 1992, Chargé de Recherche au Mozambique depuis 1993. Militant marxiste, mais critique par rapport au FRELIMO, il a été victime de « purges » avant de faire une thèse bilan de son expérience.

Valère Somé, thèse de doctorat unique sous ma direction en 1996, Chargé de Recherche à l’Institut de Recherche en Sciences Humaines de Ouagadougou depuis 1998. Politiquement proche de Fatou Sarr, il a été le principal théoricien du régime Sankara au Burkina et a d’ailleurs écrit un livre sur Sankara aux Editions La Découverte (ex Maspero)

José Ortiz, militant révolutionnaire colombien, thèse de doctorat unique sous ma direction en 1998

Chakib Guessous, thèse de doctorat unique sous ma direction en 2000. Il s’agit d’un cas d’effet « circulaire ». Médecin anesthésiste et époux de Soumaya déjà nommée, il s’est engagé à ses côtés dans des recherches militantes dans le domaine associatif, qui l’ont amené à soutenir une thèse en 2000 (qui ne lui sert pas pour son devenir professionnel) sur l’exploitation économique des enfants au Maroc.

Martin Verlet, second de Henri Curiel dans le groupe d’aide à la Révolution Algérienne que celui-ci avait créé8, est ensuite intervenu en Afrique du Sud à l’époque de l’apartheid, et au Ghana sur lequel porte la thèse qu’il a soutenue sous ma direction en 20029. Chercheur à l’ORSTOM-IRD en fin de carrière au moment de sa soutenance, cette soutenance n’avait pas non plus d’impact sur son devenir professionnel.

Papa Dieng, militant associatif sénégalais, thèse sous ma direction en 2003 portant sur les actions des travailleurs migrants dans leur pays d’origine

Brahim Cherifi, militant politique algérien, thèse sur le Mzab soutenue sous ma direction en 2003. Cette thèse n’a pas d’utilité pour son activité professionnelle, qui se situe dans un tout autre domaine, mais elle est directement liée à son activité politique au Mzab.

Salif « Mandela » Djire, un des dirigeants lycéens du renversement du dictateur malien Moussa Traore, thèse sous ma direction en 2009 sur l’histoire politique du Mali.

Pour la plupart de ceux-ci, la rédaction d’une thèse est un moyen de réflexion sur leur action militante et aussi un moyen d’action en tant que telle plutôt qu’une étape dans une carrière scientifique. Ils apportent évidemment à leurs camarades une vision de l’Anthropologie comme outil de Libération et ont donc une place déterminante dans la construction de cette Anthropologie de la Libération. L’une des thèses dirigées par Michael Löwy était d’ailleurs une analyse anthropologique du rôle de la Théologie de la Libération en Amérique Latine et correspondait précisément à ce que j’appelle le dépassement (ou le renversement) de la Théologie en Anthropologie.

Ceci me permet de préciser quelques points de méthode concernant cette Anthropologie de la Libération : il s’agit d’une Anthropologie qui se construit de l’intérieur d’une pratique transformatrice de la société (transformatrice dans le sens de sa Libération, s’entend). Au premier abord, on peut lui trouver quelque proximité avec l’ethnométhodologie (et sans doute l’interprétation que donnait Robert Jaulin, signataire du Manifeste des 121 sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie, de l’ethnométhodologie était-elle très proche de celle là). Mais par rapport à l’héritage global de Garfinkel, il n’y a dans la méthodologie de l’Anthropologie de la Libération aucun jeu de rôle, mais un engagement réel dans la transformation de la société qu’on étudie, et le travail théorique fourni est un élément de cette lutte. La filiation est donc plutôt à rechercher chez Hegel (le concept ne se construit que de l’intérieur du mouvement de formation ou de transformation de la « chose » d’où la critique d’un « entendement » qui « au lieu de pénétrer dans le contenu immanent de la chose…surpasse toujours le tout et se fixe au dessus de l’être-là singulier dont il parle, c’est-à-dire qu’en fait il ne le voit pas »10 ) et dans la XI° thèse sur Feuerbach de Marx (« Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de différentes façons. Ce qui importe, c’est de le transformer »). Mais cette méthode est en tout cas aux antipodes du « point de vue de Sirius » que recommandait jadis Lévi-Strauss aux Anthropologues, point de vue dont le texte de Hegel que je viens de citer apparaît d’ailleurs comme une critique anticipée. Notons d’ailleurs que s’il est recommandé d’être « de l’intérieur de la chose » pour être « de l’intérieur de son mouvement de formation ou de transformation », ceci ne saurait exclure ceux qui viennent de l’extérieur : le cas de Martin Verlet est très significatif de ce point de vue ; sa participation à la lutte de libération des Algériens, puis à diverses autres luttes de libération en Afrique, le place certainement « de l’intérieur du mouvement de transformation » de ces sociétés autant, voire plus, que beaucoup de ceux qui y sont nés.

Ceci nous amène à examiner la démarche symétrique, celle qui part d’un apprentissage de l’Anthropologie de la Libération pour arriver à un engagement militant.

Le cas de Soumaya Naamane Guessous est très intéressant à étudier de ce point de vue : menant ses recherches pour sa Maîtrise sur le sevrage des nourrissons, elle s’est aperçue que cette approche débouchait très naturellement chez les femmes de toutes conditions sur une parole libérée quant à leur sexualité, sujet suscitant des blocages très forts lorsqu’on l’abordait directement, surtout dans les familles de paysans, d’ouvriers ou de chômeurs. Elle a donc construit à partir de son DEA une méthodologie d’approche très différenciée selon les sujets, pour aborder cette question de la sexualité, si centrale pour la libération des femmes, en particulier en milieu musulman. Son enquête de thèse est ce qui lui a valu sa notoriété : par rapport à des auteur(e)s antérieur(e)s (ou postérieures) qui avaient surtout fait du travail livresque sur le sujet, elle a interrogé 300 femmes de toutes conditions au Maroc, avec des interviews répétés pour chacune qui pouvaient durer jusqu’à 48 heures par femme interrogée. Son livre a eu une influence extraordinaire dans tout le Maghreb et a façonné l’opinion au point qu’on peut considérer qu’il est responsable de la libéralisation du code de la famille promulgué par l’actuel souverain, Mohamed VI. Par la suite, son thème de recherche et d’action s’est croisé avec celui de Chakib Guessous sur l’exploitation du travail des enfants, dans leur livre écrit en commun, Grossesses de la honte11, qui dénonce le rejet dont sont victimes les mères célibataires, qui sont très souvent ces « petites bonnes » venues de la campagne dont la moyenne bourgeoisie use et maintes fois abuse.

Abdoulaye Niang pourrait être placé dans le premier groupe car c’est un militant politique étudiant qui a connu la prison pour son action avant de venir en France et a participé aussi de façon militante à la lutte en France des ouvriers des foyers. Mais ses travaux et la suite de son action ne sont pas en filiation directe avec ses engagements initiaux et passent par une médiation théorique avant de se redéployer, c’est pourquoi je l’ai classé dans le 2° groupe. En effet en lisant Le Capital de Marx et notamment son chapitre dit « inédit » il s’était aperçu lors de la rédaction de son DEA que le concept, si puissant au demeurant, de « soumission formelle du travail au capital », véhiculait cependant un reliquat d’évolutionnisme ; en effet il supposait que les rapports capitalistes « modernes », en se soumettant les techniques « archaïques » héritées des modes de production antérieurs, allaient forcément les révolutionner pour aboutir à la « soumission réelle » du travail au capital, caractéristique de la grande industrie. Abdoulaye Niang a posé, d’abord de façon théorique, très vite appuyée par une foule d’exemples concrets, l’hypothèse symétrique : que les rapports de production « traditionnels » et notamment les rapports lignagers, pouvaient très bien se subordonner les techniques « modernes » venant du mode de production capitaliste pour créer des unités de production dont toute la finalité et les rapports internes étaient lignagers et n’avaient rien à voir ni avec le salariat, ni avec l’accumulation du capital ; il a ainsi révolutionné le concept de « secteur informel » inventé par les sociologues travaillant sur l’Amérique Latine et montré que cette « informalité » ne l’était que par rapport à l'État et au Capital, mais était parfaitement « formalisée » par les rapports de production lignagers. Ceci lui a permis, après une enquête minutieuse au Sénégal, de proposer une typologie complexe (six classes différentes d’unités de production) en fonction du degré plus ou moins important de substitution d’outils, voire de machines, d’origine capitaliste aux outils de l’artisanat précapitaliste dans des unités de production dont les rapports de production ne cessaient pourtant de renforcer leur dimension lignagère, si bien que cette nouvelle conceptualisation recouvrait ainsi positivement tout ce que le terme purement négatif de « secteur informel » désignait en bloquant toute conceptualisation du phénomène. Il a montré par la même occasion que ces différentes entreprises reposant sur la « soumission du travail aux rapports de production lignagers » étaient susceptibles de se fournir entre elles, créant ainsi, en relation avec la paysannerie, des chaînes productives échappant complètement au capitalisme (par exemple de l’éleveur au tanneur, du tanneur au cordonnier, l’un de ses exemples privilégiés). Dès lors ce qui était possible pour le mode production lignager apparaissait aussi possible pour une organisation du travail libérée de tout rapport d’exploitation, ce qui permettait à Abdoulaye Niang de retrouver au Sénégal les schémas de production communistes libertaires inventés à la fin du XIX° siècle et au début du XX° siècle en France par les animateurs de la Fédération Nationale des Bourses du Travail12, schémas brisés par la guerre de 1914 et le grand massacre de paysans, d’artisans ruraux et de producteurs des petites industries rurales dont témoigne jusqu’à aujourd’hui le monument aux morts du moindre village. La recherche menée par Abdoulaye Niang a, au-delà de sa thèse, été le pivot d’une recherche collective menée sous ma direction par un ensemble de chercheurs originaires des pays du Sud pour préparer le lancement de formations universitaires associant sciences sociales et sciences de l’ingénieur afin de permettre la promotion de cette économie populaire. Le Département Maintenance Industrielle de l’IUT de Tremblay-en-France a été créé à partir de cette recherche. Dans cette perspective Abdoulaye Niang a réussi lui aussi à faire créer dans son Université de Saint Louis du Sénégal un IUT avec un département de Maintenance Industrielle conçu à cette fin et en liaison avec celui que nous ouvrions au même moment, avec les mêmes finalités comme filiale de Paris 8 à Tremblay-en-France. Les bâtiments pour cet IUT de Saint Louis ont été construits. Malheureusement les mêmes forces qui avaient tenté, sans y arriver totalement, d’abattre notre IUT de Tremblay, mais qui ont réussi par contre à abattre le Laboratoire de Recherche qui s’appuyait sur lui et sur notre Département d’Anthropologie, se sont coalisées au Sénégal, d’abord pour retirer la maîtrise de l’opération à Abdoulaye Niang et ensuite pour la faire échouer totalement : les bâtiments ont finalement été récupérés pour y loger une institution sans aucun rapport avec le projet initial.

Amouzou Esse, thèse 1992, actuellement Professeur d’Anthropologie à l’Université du Bénin à Lomé

Rafael da Conceiçao, thèse 1993, actuellement chercheur au Mozambique.

Olivier Meunier, thèse 1996, actuellement chargé de recherches à l’Institut Pédagogique National à Lyon

Gorgui Seye, thèse 1997 (Maître de Conférences en Anthropologie à Paris 8 et actuel directeur de l’IUT de Tremblay-en-France)

Zouheir Gouja, thèse 1997, Maître de Conférences en Ethno-Musicologie à l’Université de Tunis

Abdulhadi Hamit, thèse 1998, actuellement Maître de Conférences en socio-anthropologie à l’Université de Niamey. Après sa thèse, Abdulhadi Hamit a piloté avec Olivier Meunier une grande enquête sur l’artisanat au Niger, tout à fait dans la filiation théorique des travaux d’Abdoulaye Niang, dans le cadre de notre Laboratoire d’Anthroplogie Historique, Politique et Technique. Cette enquête qui associait les chercheurs en Anthropologie et les chercheurs en Sciences de l’Ingénieur (Génie Mécanique, Génie Thermique etc.) du Laboratoire avec ceux de l’Ecole des Mines et de l’Industrie de Niamey a eu des retombées importantes.

Mohamed Chkouri, thèse 1999, actuellement coordinateur du programme « Sciences et Société » à la Cité des Sciences de La Villette

Moustapha Diop, thèse 2000, actuellement Chargé de Recherches contractuel au Centre d’Etudes Africaines de Paris 1

Luis Tomas Domingos, thèse 2002, chercheur post doctorant au Quebec

Ahmed Id Sahra, thèse 2003

N’Diaye Mansor, thèse 2006

Marie Phliponeau, thèse 2006, responsable de la coopération internationale de la commune du Kremlin-Bicêtre

Arouna Diakho, thèse 2006

Brigitte Loger, thèse 2007, responsable de la structure d’accueil en France des mineurs étrangers isolés

Khalid Mouna, thèse 2008

Aurokiatou Traore, thèse 2008, Chargée de Recherches à l’Institut National de Recherches et d’Etudes Agronomiques (INERA) de Ouagadougou, Burkina-Faso

José Raimundo, thèse 2008

Myriem Youssoufi, thèse 2008, responsable du tourisme de la ville d’Agadir au Maroc

Boubacar Oumarou, thèse 2009

Guillaume de Gracia soutenance de thèse prévue en octobre 2009

s’inscrivent totalement dans cette même approche de l’Anthropologie de la Libération ainsi que tout un ensemble de thèses actuellement en cours de rédaction, dont certaines ont été préfigurées par des articles parus dans le premier numéro de la revue N.O.I.R. , conçue, écrite et éditée par les Doctorants en Anthropologie de Paris 8 qui avaient constitué en 2005 le mouvement des « Anthropotes » qui a sauvé le Département d’Anthropologie en occupant l’Université nuit et jour pendant un mois en avril 2005…


Je connais à ce jour le devenir professionnel de 47 des 96 Docteurs ayant fait sous ma direction leur thèse sur les pays du Sud, 10 Français métropolitains sur les 16 et 37 originaires du Sud sur les 80. La plupart sont enseignants du supérieur ou chercheurs dans les instituts de recherche publics. Je donnerai cette liste (complétée par les informations que je pourrai recueillir d’ici là sur ceux sur lesquels je n’ai pas encore de données) dans la version définitive de ce texte.

 

PIERRE-PHILIPPE REY

Département d'Anthropologie
Université Paris 8

 

« Le titre initial que j’avais donné à cette intervention, celui qui figure sur le programme du colloque et en sous-titre ci-dessus, risquait de prêter à confusion : ce n’est en effet pas sur le devenir professionnel des Docteurs en Anthropologie de Paris 8 qu’il me semble intéressant de centrer notre réflexion2, mais sur l’impact de leurs travaux sur les diverses réalités sociales dont ils ont traité. Depuis dix ou douze ans j’ai proposé de présenter cette démarche anthropologique centrée sur la libération de toutes les oppressions et unissant étroitement la théorie et l’action sous la dénomination « Anthropologie de la Libération ». D’où le titre que je propose à la place du titre initial. »

Notes


1 : Ce texte est une première version qui sera complétée par un certain nombre de données sur ces Docteurs dans sa version finale

2 Je fournirai cependant les données dont je dispose à ce sujet
3 Philippe Lucas Sociologie de Frantz Fanon. Contribution à une Anthropologie de la Libération, Société Nationale d’Edition et de Diffusion (SNED), Alger, 1971
4 ce dont le pape actuel, Benoît XVI, s’est fait une spécialité théologique longtemps avant son élection
5 il n’a jamais servi aux Grecs à se désigner eux-mêmes, mais toujours à désigner les peuples dominés (et méprisés)
6 elle en est actuellement à 70 000 exemplaires vendus pour la seule édition en langue française
7 ce qui n’exclue pas que ce chemin ait aussi été emprunté par d’autres
8 Je ne trahis là aucun secret : le rôle de Martin Verlet pendant la guerre d’Algérie est détaillé dans le bouquin de Hervé Hamon et Patrick Rotman Les porteurs de valise. La résistance française à la guerre d’Algérie, Seuil, 1982, actuellement en Poche
9 publiée sous son titre originel Grandir à Nima, Karthala, Paris, 2005, elle raconte l’histoire de ce quartier ouvrier d’Accra depuis le début du XX° siècle en montrant comment on a d’abord arraché les paysans de la terre pour en faire des ouvriers, qu’on a ensuite rejetés au nom des politiques d’ajustement structurel, ce qui a obligé les enfants à s’engager comme salariés ou à faire de petits boulots très astreignants pour nourrir tant bien que mal la famille quand le salaire paternel ne rentre plus. C’est pourquoi il parle d’ « enfance ajustée ».
10 Préface à la Phénoménologie de l’Esprit, traduction Jean Hyppolite, Aubier Montaigne, Paris, 1941, rééd. 1977, tome 1, p. 47
11 Editions Le Fennec, Casablanca, 2005
12 qui bien plus que la Fédération Nationale des syndicats, guesdiste, avec laquelle elle a fusionné, a été la matrice de la CGT