Le
terme « Anthropologie de la Libération »
est apparu pour la première fois en 1971 dans le titre de l’ouvrage
qu’un de nos collègues, Philippe Lucas, spécialiste
de l’Algérie, a consacré à Frantz Fanon.
Il n’est pas indifférent de noter que ce livre d’un
auteur français a été édité en Algérie,
9 ans après la fin de la guerre de Libération et 10 ans
après la mort de Frantz Fanon et non en France. Que le concept
d’ « Anthropologie de la Libération »
soit né ainsi me semble tout à fait convenable car Frantz
Fanon est sans aucun doute le véritable fondateur de l’Anthropologie
de la Libération et son influence sur des Anthropologue comme
Claude Meillassoux, Emmanuel Terray ou moi-même est fondatrice.
Toutefois en 1971 la filiation évidente entre les termes « Théologie
de la Libération » et « Anthropologie de
la Libération » ne repose sur pas grand-chose de plus
qu’un jeu de mots. Nous sommes quelques années après
le Concile Vatican II où le terme « Théologie
de la Libération » a pris une place centrale, mais
cette Théologie de la Libération n’a pas encore
développé les effets politiques qu’elle développera
ensuite. Aujourd’hui, du Chiapas au Paraguay, à la Bolivie,
au Venezuela, à l’Argentine, la radicalisation politique
qui apparaît au sommet de l'État n’est qu’un
pâle reflet de la radicalisation sociale que 50 ans d’action
de la Théologie de la Libération et de ses « Communautés
Ecclésiales de Base » ont entraînée.
En témoigne la critique acerbe que l’actuel dirigeant du
Mouvement des Sans Terres Brésilien, qui a été
porté par la Théologie de la Libération, a fait
récemment de l’attitude de Lula autorisant le développement
de la culture du soja OGM, qui sème partout la désolation
chez les paysans pauvres du Nord Ouest de l’Argentine, du Paraguay
et du Brésil. Léonardo Boff, l’un des principaux
Théologiens de la Libération, lors de la campagne de réélection
de Lula, rendait bien compte de cette relation entre l’action
sociale radicale et son écho affaibli au sommet : on soutiendra
quand même Lula, mais il est vraiment très en retrait par
rapport à ce que nous souhaitons. Rappelons que dans l’Amérique
Indienne, le grand départ de la jonction entre la Théologie
de la Libération et la religiosité populaire syncrétique
indienne (base de leur résistance multiséculaire au catholicisme
intégriste des conquérants espagnols) est le Congrès
panindien réunissant des communautés indiennes de toute
l’Amérique « Latine » organisé
en 1974 par Don Samuel, évêque du Chiapas, pour le 500°
anniversaire de la naissance de Bartolomé de Las Casas, lui aussi
évêque du Chiapas, à San Cristobal de Las Casas,
capitale du Chiapas et siège de l’évêché.
Le futur commandant Marcos, alors jeune étudiant révolutionnaire,
assistait à l’évènement…Mais on sait
les conflits que la Théologie de la Libération rencontre
sans arrêt avec la hiérarchie catholique, qui la somme
périodiquement de choisir entre la Théologie et la Libération ;
le bilan de ces affrontements est toujours le même : 90%
des intéressés choisissent la Libération et quittent
l'Église officielle et 10% choisissent la Théologie pour
rester dans le giron de l'Église. Pour ces 90% le renversement
de la Théologie de la Libération en Anthropologie de la
Libération est un impératif pour continuer à avoir
une pensée et une action qui ne soient pas dissociées.
Le terme a donc un sens politique beaucoup plus fort aujourd’hui
qu’en 1971.
Le
Doctorat en Anthropologie a été créé à
Paris 8 en 1985 en même temps que le Doctorat en Sociologie. Auparavant,
les Doctorants de l’une et l’autre de ces disciplines étaient
inscrits dans une formation de Littérature dirigée par
Levaillant. Nous avons choisi le terme Anthropologie alors que la discipline
officielle s’appelait Ethnologie, parce que ce dernier mot est
totalement compromis avec le colonialisme (depuis son étymologie
grecque
d’ailleurs).
Je
n’ai pas pu établir une liste exhaustive des thèses
soutenues par des Doctorants originaires des pays du Sud depuis 1985
mais j’ai une liste quasi exhaustive de 1992 à aujourd’hui :
il s’agit soit de thèses que j’ai dirigées
(58 sur cette période), soit de thèses au jury desquelles
j’ai participé (10 sur la même période, concernant
toutes l’Amérique « Latine » et dirigées
notamment par Michael Löwy qui, jusqu’à la suppression
de notre DEA en 2007, était membre de notre formation doctorale
pour toutes les thèses d’Anthropologie qu’il dirigeait).
J’ y ajouterai à titre comparatif, toujours pour la même
période,10 thèses portant sur les pays du Sud soutenues
sous ma direction par des Doctorants français métropolitains
et 2 dirigées par Michael Löwy. Ceci constitue certainement,
à 4 ou 5 exceptions près, la totalité des thèses
d’Anthropologie portant sur les pays du Sud soutenues à
Paris 8 sur cette période. On a donc un corpus quasi exhaustif
de 80 thèses soutenues en 17 ans, dont 68 par des Doctorants
originaires des pays du Sud, soit en moyenne 4,7 thèses par an
dont exactement 4 par an soutenues par des Doctorants originaires des
pays du Sud.
Si
on extrapole pour les 7 années antérieures (de 1985 à
1992), ce qui me parait tout à fait légitime car la liste
non tout à fait exhaustive dont je dispose pour ces années
là se rapproche de ces chiffres, on arrive pour 24 ans à
113 thèses sur les pays du Sud dont 96 soutenues par des Doctorants
originaires des pays du Sud.
L’intérêt
d’un tel corpus, c’est qu’il est à la fois
assez grand pour permettre une approche statistique quelque peu significative
et assez petit pour qu’on puisse suivre les parcours individuels.
Cinq
des Docteurs en Anthropologie dont j’ai dirigé la thèse
à Paris 8, dont 4 appartiennent au groupe des « anciens »
(ayant soutenu de 1985 à1991), sont présents dans ce Colloque
et je donne tout de suite une brève présentation de leur
parcours ultérieur, qui recoupera peut-être la présentation
qu’ils feront d’eux-mêmes dans les différents
ateliers où ils interviennent :
Soumaya
Naamane-Guessous, Professeur de Sociologie-Anthropologie à Casablanca
depuis 1998 (titre équivalent au Maroc à Professeur de
1° classe en France). Sa thèse de doctorat unique en Anthropologie,
soutenue en 1985, après une maîtrise et un DEA également
sous ma direction, porte sur la sexualité de la femme marocaine.
Publiée chez EDDIF (Maroc), puis rééditée
un nombre considérable de fois
sous le titre Au-delà de toute pudeur,
elle a été traduite dans de multiples langues. Sa thèse
d’Etat en Anthropologie, soutenue aussi sous ma direction mais
à Casablanca en 1995 a donné lieu également à
un livre, Printemps et automne sexuels,
publié chez EDDIF, Rabat en 2000. Son premier livre est, d’après
une enquête du Monde des livres,
de très loin l’ouvrage francophone venant d’Afrique
qui a connu la plus grande diffusion, toutes disciplines confondues.
Kante
Nianguiry a soutenu en 1986 sa thèse de doctorat unique en Anthropologie
sur le logement des Maliens en France. Il est actuellement Directeur
de Recherches à l’INRSP (Institut National de Recherche
sur la Santé Publique), l’équivalent Malien de l’INSERM,
où il dirige le département des Sciences Sociales. C’est
certainement un des meilleurs connaisseurs des problèmes de santé
au Mali. Il a animé, en France comme au Mali, le secteur associatif
et c’est à partir de son action dans les villages qu’il
s’est peu à peu imposé à l’INRSP.
Abdoulaye
Niang a soutenu sa thèse de doctorat unique en Anthropologie
en 1988 sur les différents niveaux de l’artisanat au Sénégal
(incluant le secteur dit « informel »). Il est
Professeur de Sociologie Anthropologie à l’Université
Gaston Berger de Saint Louis du Sénégal, ancien vice-doyen
de la Faculté des Lettres et Sciences Humaines, fondateur et
Directeur de la Revue Sénégalaise
de Sociologie.
Fatou
Sarr a soutenu en 1991 sa thèse de doctorat unique en Anthropologie
sur un quartier (Medina Gounass) de Pikine irrégulier et notamment
sur l’initiative économique des femmes dans ce quartier.
Elle a publié cette thèse et plusieurs ouvrages sur les
femmes, notamment sur les femmes entrepreneures. Elle est une figure
de proue du féminisme sénégalais. Chercheur au
Laboratoire Genre (qu’elle a fondé) de l’Université
Cheikh Anta Diop à Dakar.
Nasser
Fakouhi a soutenu sa thèse de doctorat unique en 1993. Elle avait
un titre très académique : « La politique
dans le Mazdéisme Sassanide », derrière lequel
se cachait une démonstration de l’influence constante du
Mazdéisme (la version du Zoroastrisme réanimée
par la dynastie Sassanide jusqu’à la conquête de
la Perse par les Musulmans) sur le Chiisme Duodécimain Iranien.
Il est actuellement Maître de Conférences (l’équivalent
de nos Professeurs de 2° classe) en Anthropologie à l’Université
de Téhéran et a dirigé ce Département d’Anthropologie,
le seul des Universités Publiques Iraniennes, pendant plusieurs
années.
Il
me semble intéressant d’apporter une première justification
du titre que j’ai donné à ce texte, « Qu’est-ce
qu’une Anthropologie de la Libération », à
partir de l’itinéraire des 4 « anciens »,
Soumaya Naamane Guessous, Nianguiry Kante, Abdoulaye Niang et Fatou
Sarr. En effet, puisque vous les avez sous la main, vous pourrez vérifier
(ou infirmer) ce que je dis, ce qui ne sera pas le cas pour les 91 autres.
On peut dire que deux d’entre eux (Nianguiry Kante et Fatou Sarr)
sont arrivés à l’Anthropologie par le militantisme
et les deux autres (Soumaya Naamane Guessous et Abdoulaye Niang) ont
construit ou reconstruit leur militantisme à partir de l’Anthropologie.
Le
cheminement du militantisme à l’Anthropologie est assez
fréquent dans le corpus, même si les cas que je vais énumérer,
sont seulement ceux pour lesquels j’ai la certitude la plus totale :
Nianguiry
Kante, arrivé en France en août 1968 comme ouvrier maroquinier,
vivait à l’époque de sa thèse dans un foyer
de travailleurs immigrés maliens et était très
engagé dans leurs luttes, particulièrement intenses à
cette époque (qu’on se souvienne de la grande grève
des loyers de la Sonacotra, qui dura plusieurs années). Après
sa thèse, il a commencé par reprendre le même chemin
militant : il s’est installé dans des villages en
mobilisant les paysans sur les questions de santé ; il a
ainsi lancé un ensemble d’associations villageoises sur
cette question et c’est à partir de cette action qu’il
a été sollicité pour entrer à l’INRSP
dont il dirige maintenant la section Sciences Sociales.
Fatou
Sarr était une militante politique qui avait profité de
son métier d’assistante sociale pour « s’établir »
dans ce quartier de « Medina Gounas », partie
de Pikine « irrégulier ». Elle y a observé
la capacité des habitants, et particulièrement des femmes,
à organiser la production de ce dont ils avaient besoin, en dehors
du système capitaliste et en mobilisant les systèmes traditionnels
d’organisation (qui fonctionnaient antérieurement essentiellement
pour répondre aux dépenses nécessitées par
les mariages). A partir de la thèse qu’elle a soutenue
à Paris 8, elle a pu étudier de façon systématique
la manière qu’ont les femmes de s’insérer
(y compris comme « entrepreneures ») dans la vie
économique.
Outre
ces deux exemples présents ici aujourd’hui, en voici 10
autres :
Ali
el Kenz thèse d’Etat sous ma direction en 1985, Professeur
à l’Université d’Alger de 1986 à 1996
et Professeur à l’Université de Nantes depuis 1996.
Intellectuel critique ayant publié des livres sur l’économie
algérienne à l’époque Boumedienne chez Maspero
sous un pseudonyme (donc bien avant sa thèse sur le complexe
sidérurgique d’El Hadjar, la plus grande entreprise d’Afrique),
contraint de quitter l’Algérie sous la menace intégriste
Pascal
Labazée (français métropolitain), militant politique,
thèse de Doctorat unique sous ma direction en 1986, Chargé
de Recherches à l’ORSTOM (actuellement IRD) depuis 1988
(sans doute DR actuellement)
Luis
de Brito, thèse de Doctorat unique sous ma direction en 1992,
Chargé de Recherche au Mozambique depuis 1993. Militant marxiste,
mais critique par rapport au FRELIMO, il a été victime
de « purges » avant de faire une thèse
bilan de son expérience.
Valère
Somé, thèse de doctorat unique sous ma direction en 1996,
Chargé de Recherche à l’Institut de Recherche en
Sciences Humaines de Ouagadougou depuis 1998. Politiquement proche de
Fatou Sarr, il a été le principal théoricien du
régime Sankara au Burkina et a d’ailleurs écrit
un livre sur Sankara aux Editions La Découverte (ex Maspero)
José
Ortiz, militant révolutionnaire colombien, thèse de doctorat
unique sous ma direction en 1998
Chakib
Guessous, thèse de doctorat unique sous ma direction en 2000.
Il s’agit d’un cas d’effet « circulaire ».
Médecin anesthésiste et époux de Soumaya déjà
nommée, il s’est engagé à ses côtés
dans des recherches militantes dans le domaine associatif, qui l’ont
amené à soutenir une thèse en 2000 (qui ne lui
sert pas pour son devenir professionnel) sur l’exploitation économique
des enfants au Maroc.
Martin
Verlet, second de Henri Curiel dans le groupe d’aide à
la Révolution Algérienne que celui-ci avait créé,
est ensuite intervenu en Afrique du Sud à l’époque
de l’apartheid, et au Ghana sur lequel porte la thèse qu’il
a soutenue sous ma direction en 2002.
Chercheur à l’ORSTOM-IRD en fin de carrière au moment
de sa soutenance, cette soutenance n’avait pas non plus d’impact
sur son devenir professionnel.
Papa
Dieng, militant associatif sénégalais, thèse sous
ma direction en 2003 portant sur les actions des travailleurs migrants
dans leur pays d’origine
Brahim
Cherifi, militant politique algérien, thèse sur le Mzab
soutenue sous ma direction en 2003. Cette thèse n’a pas
d’utilité pour son activité professionnelle, qui
se situe dans un tout autre domaine, mais elle est directement liée
à son activité politique au Mzab.
Salif
« Mandela » Djire, un des dirigeants lycéens
du renversement du dictateur malien Moussa Traore, thèse sous
ma direction en 2009 sur l’histoire politique du Mali.
Pour
la plupart de ceux-ci, la rédaction d’une thèse
est un moyen de réflexion sur leur action militante et aussi
un moyen d’action en tant que telle plutôt qu’une
étape dans une carrière scientifique. Ils apportent évidemment
à leurs camarades une vision de l’Anthropologie comme outil
de Libération et ont donc une place déterminante dans
la construction de cette Anthropologie de la Libération. L’une
des thèses dirigées par Michael Löwy était
d’ailleurs une analyse anthropologique du rôle de la Théologie
de la Libération en Amérique Latine et correspondait précisément
à ce que j’appelle le dépassement (ou le renversement)
de la Théologie en Anthropologie.
Ceci
me permet de préciser quelques points de méthode concernant
cette Anthropologie de la Libération : il s’agit d’une
Anthropologie qui se construit de l’intérieur d’une
pratique transformatrice de la société (transformatrice
dans le sens de sa Libération, s’entend). Au premier abord,
on peut lui trouver quelque proximité avec l’ethnométhodologie
(et sans doute l’interprétation que donnait Robert Jaulin,
signataire du Manifeste des 121 sur le droit à l’insoumission
dans la guerre d’Algérie, de l’ethnométhodologie
était-elle très proche de celle là). Mais par rapport
à l’héritage global de Garfinkel, il n’y a
dans la méthodologie de l’Anthropologie de la Libération
aucun jeu de rôle, mais un engagement réel dans la transformation
de la société qu’on étudie, et le travail
théorique fourni est un élément de cette lutte.
La filiation est donc plutôt à rechercher chez Hegel (le
concept ne se construit que de l’intérieur du mouvement
de formation ou de transformation de la « chose »
d’où la critique d’un « entendement »
qui « au lieu de pénétrer dans le contenu immanent
de la chose…surpasse toujours le tout et se fixe au dessus de
l’être-là singulier dont il parle, c’est-à-dire
qu’en fait il ne le voit pas »
) et dans la XI° thèse sur Feuerbach de Marx (« Les
philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de
différentes façons. Ce qui importe, c’est de le
transformer »). Mais cette méthode est en tout cas
aux antipodes du « point de vue de Sirius » que
recommandait jadis Lévi-Strauss aux Anthropologues, point de
vue dont le texte de Hegel que je viens de citer apparaît d’ailleurs
comme une critique anticipée. Notons d’ailleurs que s’il
est recommandé d’être « de l’intérieur de
la chose » pour être « de l’intérieur
de son mouvement de formation ou de transformation », ceci
ne saurait exclure ceux qui viennent de l’extérieur :
le cas de Martin Verlet est très significatif de ce point de
vue ; sa participation à la lutte de libération des
Algériens, puis à diverses autres luttes de libération
en Afrique, le place certainement « de l’intérieur
du mouvement de transformation » de ces sociétés
autant, voire plus, que beaucoup de ceux qui y sont nés.
Ceci
nous amène à examiner la démarche symétrique,
celle qui part d’un apprentissage de l’Anthropologie de
la Libération pour arriver à un engagement militant.
Le
cas de Soumaya Naamane Guessous est très intéressant à
étudier de ce point de vue : menant ses recherches pour
sa Maîtrise sur le sevrage des nourrissons, elle s’est aperçue
que cette approche débouchait très naturellement chez
les femmes de toutes conditions sur une parole libérée
quant à leur sexualité, sujet suscitant des blocages très
forts lorsqu’on l’abordait directement, surtout dans les
familles de paysans, d’ouvriers ou de chômeurs. Elle a donc
construit à partir de son DEA une méthodologie d’approche
très différenciée selon les sujets, pour aborder
cette question de la sexualité, si centrale pour la libération
des femmes, en particulier en milieu musulman. Son enquête de
thèse est ce qui lui a valu sa notoriété :
par rapport à des auteur(e)s antérieur(e)s (ou postérieures)
qui avaient surtout fait du travail livresque sur le sujet, elle a interrogé
300 femmes de toutes conditions au Maroc, avec des interviews répétés
pour chacune qui pouvaient durer jusqu’à 48 heures par
femme interrogée. Son livre a eu une influence extraordinaire
dans tout le Maghreb et a façonné l’opinion au point
qu’on peut considérer qu’il est responsable de la
libéralisation du code de la famille promulgué par l’actuel
souverain, Mohamed VI. Par la suite, son thème de recherche et
d’action s’est croisé avec celui de Chakib Guessous
sur l’exploitation du travail des enfants, dans leur livre écrit
en commun, Grossesses de la honte,
qui dénonce le rejet dont sont victimes les mères célibataires,
qui sont très souvent ces « petites bonnes »
venues de la campagne dont la moyenne bourgeoisie use et maintes fois
abuse.
Abdoulaye
Niang pourrait être placé dans le premier groupe car c’est
un militant politique étudiant qui a connu la prison pour son
action avant de venir en France et a participé aussi de façon
militante à la lutte en France des ouvriers des foyers. Mais
ses travaux et la suite de son action ne sont pas en filiation directe
avec ses engagements initiaux et passent par une médiation théorique
avant de se redéployer, c’est pourquoi je l’ai classé
dans le 2° groupe. En effet en lisant Le
Capital de Marx et notamment son chapitre dit
« inédit » il s’était aperçu
lors de la rédaction de son DEA que le concept, si puissant au
demeurant, de « soumission formelle du travail au capital »,
véhiculait cependant un reliquat d’évolutionnisme ;
en effet il supposait que les rapports capitalistes « modernes »,
en se soumettant les techniques « archaïques »
héritées des modes de production antérieurs, allaient
forcément les révolutionner pour aboutir à la « soumission
réelle » du travail au capital, caractéristique
de la grande industrie. Abdoulaye Niang a posé, d’abord
de façon théorique, très vite appuyée par
une foule d’exemples concrets, l’hypothèse symétrique :
que les rapports de production « traditionnels »
et notamment les rapports lignagers, pouvaient très bien se subordonner
les techniques « modernes » venant du mode de
production capitaliste pour créer des unités de production
dont toute la finalité et les rapports internes étaient
lignagers et n’avaient rien à voir ni avec le salariat,
ni avec l’accumulation du capital ; il a ainsi révolutionné
le concept de « secteur informel » inventé
par les sociologues travaillant sur l’Amérique Latine et
montré que cette « informalité »
ne l’était que par rapport à l'État et au
Capital, mais était parfaitement « formalisée »
par les rapports de production lignagers. Ceci lui a permis, après
une enquête minutieuse au Sénégal, de proposer une
typologie complexe (six classes différentes d’unités
de production) en fonction du degré plus ou moins important de
substitution d’outils, voire de machines, d’origine capitaliste
aux outils de l’artisanat précapitaliste dans des unités
de production dont les rapports de production ne cessaient pourtant
de renforcer leur dimension lignagère, si bien que cette nouvelle
conceptualisation recouvrait ainsi positivement tout ce que le terme
purement négatif de « secteur informel »
désignait en bloquant toute conceptualisation du phénomène.
Il a montré par la même occasion que ces différentes
entreprises reposant sur la « soumission du travail aux rapports
de production lignagers » étaient susceptibles de
se fournir entre elles, créant ainsi, en relation avec la paysannerie,
des chaînes productives échappant complètement au
capitalisme (par exemple de l’éleveur au tanneur, du tanneur
au cordonnier, l’un de ses exemples privilégiés).
Dès lors ce qui était possible pour le mode production
lignager apparaissait aussi possible pour une organisation du travail
libérée de tout rapport d’exploitation, ce qui permettait
à Abdoulaye Niang de retrouver au Sénégal les schémas
de production communistes libertaires inventés à la fin
du XIX° siècle et au début du XX° siècle
en France par les animateurs de la Fédération Nationale
des Bourses du Travail,
schémas brisés par la guerre de 1914 et le grand massacre
de paysans, d’artisans ruraux et de producteurs des petites industries
rurales dont témoigne jusqu’à aujourd’hui
le monument aux morts du moindre village. La recherche menée
par Abdoulaye Niang a, au-delà de sa thèse, été
le pivot d’une recherche collective menée sous ma direction
par un ensemble de chercheurs originaires des pays du Sud pour préparer
le lancement de formations universitaires associant sciences sociales
et sciences de l’ingénieur afin de permettre la promotion
de cette économie populaire. Le Département Maintenance
Industrielle de l’IUT de Tremblay-en-France a été
créé à partir de cette recherche. Dans cette perspective
Abdoulaye Niang a réussi lui aussi à faire créer
dans son Université de Saint Louis du Sénégal un
IUT avec un département de Maintenance Industrielle conçu
à cette fin et en liaison avec celui que nous ouvrions au même
moment, avec les mêmes finalités comme filiale de Paris
8 à Tremblay-en-France. Les bâtiments pour cet IUT de Saint
Louis ont été construits. Malheureusement les mêmes
forces qui avaient tenté, sans y arriver totalement, d’abattre
notre IUT de Tremblay, mais qui ont réussi par contre à
abattre le Laboratoire de Recherche qui s’appuyait sur lui et
sur notre Département d’Anthropologie, se sont coalisées
au Sénégal, d’abord pour retirer la maîtrise
de l’opération à Abdoulaye Niang et ensuite pour
la faire échouer totalement : les bâtiments ont finalement
été récupérés pour y loger une institution
sans aucun rapport avec le projet initial.
Amouzou
Esse, thèse 1992, actuellement Professeur d’Anthropologie
à l’Université du Bénin à Lomé
Rafael
da Conceiçao, thèse 1993, actuellement chercheur au Mozambique.
Olivier
Meunier, thèse 1996, actuellement chargé de recherches
à l’Institut Pédagogique National à Lyon
Gorgui
Seye, thèse 1997 (Maître de Conférences en Anthropologie
à Paris 8 et actuel directeur de l’IUT de Tremblay-en-France)
Zouheir
Gouja, thèse 1997, Maître de Conférences en Ethno-Musicologie
à l’Université de Tunis
Abdulhadi
Hamit, thèse 1998, actuellement Maître de Conférences
en socio-anthropologie à l’Université de Niamey.
Après sa thèse, Abdulhadi Hamit a piloté avec Olivier
Meunier une grande enquête sur l’artisanat au Niger, tout
à fait dans la filiation théorique des travaux d’Abdoulaye
Niang, dans le cadre de notre Laboratoire d’Anthroplogie Historique,
Politique et Technique. Cette enquête qui associait les chercheurs
en Anthropologie et les chercheurs en Sciences de l’Ingénieur
(Génie Mécanique, Génie Thermique etc.) du Laboratoire
avec ceux de l’Ecole des Mines et de l’Industrie de Niamey
a eu des retombées importantes.
Mohamed Chkouri, thèse 1999, actuellement coordinateur
du programme « Sciences et Société »
à la Cité des Sciences de La Villette
Moustapha Diop, thèse 2000, actuellement Chargé
de Recherches contractuel au Centre d’Etudes Africaines de Paris
1
Luis Tomas Domingos, thèse 2002, chercheur post
doctorant au Quebec
Ahmed Id Sahra, thèse 2003
N’Diaye Mansor, thèse 2006
Marie Phliponeau, thèse 2006, responsable de la
coopération internationale de la commune du Kremlin-Bicêtre
Arouna Diakho, thèse 2006
Brigitte Loger, thèse 2007, responsable de la structure
d’accueil en France des mineurs étrangers isolés
Khalid Mouna, thèse 2008
Aurokiatou Traore, thèse 2008, Chargée de
Recherches à l’Institut National de Recherches et d’Etudes
Agronomiques (INERA) de Ouagadougou, Burkina-Faso
José Raimundo, thèse 2008
Myriem Youssoufi, thèse 2008, responsable du tourisme
de la ville d’Agadir au Maroc
Boubacar Oumarou, thèse 2009
Guillaume de Gracia soutenance de thèse prévue
en octobre 2009