Résumé
Mots clé :
expérimentation pédagogique pédagogie
transitionnelle professionnalisation soft skills
accompagnement
Depuis 2008 le
CIRPP, laboratoire d'innovation et de recherche pédagogique
de la Chambre de Commerce et d'Industrie de Paris, mène de
nombreuses expérimentations pédagogiques en collaboration
avec des chercheurs issus de différentes disciplines dont les
Sciences de l'Éducation de Paris 8. L'expérimentation
ayant donné lieu aux développements théoriques
présentés dans cet article s'est déroulée
en Octobre 2008. Mais son évaluation ne se termine qu'en Mai
2009 avec la présentation par les étudiants de première
année en Licence « Entrepreneurs » de
leurs projets d'entreprises. Le sens de cette expérimentation
était de libérer l'esprit des étudiants de leur
besoin de se conformer aux attentes d'autrui, de renforcer leur créativité,
leur audace, leur courage pour s'affirmer dans la différence.
D'élèves il leur fallait devenir étudiants en
attendant de devenir professionnels... Pour les soutenir dans cette
mutation, l'équipe pédagogique a mis sur pied ce qui
est décrit ici comme une pédagogie transitionnelle.
Abstract
Key words :
pedagogical experimentation transitional pedagogy professionalization
soft skills accompaniment
Since 2008 CIRPP,
the laboratory for innovation in education and training founded by
the Paris Chamber of Trade and Industry, stages pedagogical experimentations
in collaboration with researchers with various scientific backgrounds ;
e.g. Educational Sciences of Paris 8 University. The experiment which
allowed the theoretical development presented in this article took
place in October 2008. But its evaluation will be finished only in
May 2009 when the 1st year students of this Bachelor for the education
of young entrepreneurs who participated in the protocol will present
their corporate projects. The goal of the innovative pedagogical approach
was to liberate students from their anxiety based need to conform
themselves to their educators' expectations, to increase their creativity,
their self-confidence their capacity of affirming their dfference.
They had to divest themselves from their pupil identity and adopt
a student identity as a transition to professional identity. To support
them in this chage process their teachers and tutors conceived what
is described here as transitional pedagogy.
Origine et sens de ce travail.
La contribution que voici est issue à la fois de la recherche
sur la mise en oeuvre et l'évaluation des compétences
clé de l'Union Européenne dans le cadre d'un projet de
thèse et d'une commande du Centre d'Innovation et de Recherche
Pédagogique de Paris créé en 2008 par la Chambre
de Commerce de Paris au bénéfice de ses 12 écoles
dont HEC et SUP de CO. Ce n'est en aucun cas une production stabilisée
qui aurait trouvé sa forme définitive, car il s'agit de
conceptualisations provisoires s'inscrivant dans une recherche en cours
et marquée par des problématiques évoluant encore
sous l'impact de la rencontre avec les différents terrains.
La thématique des soft skills n'était pas explicite au
début de cette commande. Il s'agissait d'une recherche sur une
« expérimentation pédagogique innovante »
d'une semaine en début d'un cursus de 3 ans visant à former
de jeunes entrepreneurs au niveau d'une Licence professionnelle. Lors
de cette expérimentation, 130 étudiants se trouvaient
réunis au bord de la mer pour faire des sports à risque
(risque très modéré, sauf pour le « jeu
des vachettes ») et des expériences de création
artistique (slam, théâtre, cerf-volant, peinture ...).
C'était innovant à la fois pour eux, qui pour la plupart
sortaient du lycée après une période de bachotage
intense, et pour l'équipe pédagogique, habituée
plutôt aux cours magistraux et aux travaux dirigés en salle.
En soi la chose n'avait rien de novateur : les sports à
risque pour les futurs managers font partie des grands classiques. Le
but affiché était de « déprogrammer »
les étudiants, qui, à cause du style pédagogique
subi jusque-là, étaient ressentis par l'équipe
pédagogique de l'école de commerce comme « trop
dans la conformisation aux attentes des profs », « trop
peu créatifs » et « trop passifs, anxieux,
frileux devant le moindre risque ». Il fallait donc, qu'au
cours de cette semaine, ils se mettent à devenir créatifs
et audacieux ... comme il convient aux entrepreneurs en herbe
qu'ils se proposent de devenir.
À l'occasion de cette recherche en observation-immersion, une
quarantaine d'entretiens ont été menés et un film
a été tourné. Cela a permis d'une part de constater
les effets sur les étudiants du changement radical de style pédagogique,
et d'autre part d'appréhender l'effet de l'expérience
sur l'équipe pédagogique. Cette dernière s'est
livrée, stimulée en cela par le chercheur accompagnateur,
à un processus prolongé de réflexion sur son propre
travail (« Que signifie pour nous la professionnalisation
de futurs entrepreneurs ? »).
La posture du chercheur face au terrain et aux enjeux multiples
de sa présence sur le terrain.
« Chercheur accompagnateur ».... c'est une « casquette »
redoutable : elle implique une double posture. Il devait non seulement
constater et documenter les changements, mais aussi les stimuler, les
provoquer ! C'était bien plus proche d'une recherche-action
ou, à la limite, d'une recherche participative que d'une recherche
distanciée où le chercheur n'a pas d'autres enjeux que
de conceptualiser ses observations et de confirmer ou infirmer ses hypothèses.
Pour en venir à la thématique de cette contribution :
Le travail sur ce terrain très particulier de toute une promotion
d'école de commerce a permis de prendre conscience de l'importance
cruciale des compétences transversales dans la formation professionnelle.
Les observations de l'auteur sur plusieurs années dans deux autres
formations universitaires professionnalisantes (formation de formateurs
et formation de consultants) lui avait déjà suggéré
qu'il y avait là un vaste champ de réflexion. Mais l'expérience
menée a confirmé que, pour former des entrepreneurs, et
probablement de nombreux autres professionnels, ce qu'on appelle les
compétences clé, transversales, génériques
ou aussi les « soft skills » joue un rôle
très important et largement sous-estimé. Ici il sera parlé
de soft skills non pas par préférence de la langue
anglaise, mais pour empêcher la confusion avec les autres compétences
clé la première moitié du référentiel
européen - que sont écrire, compter, se servir d'un ordinateur
et communiquer.
Selon les référentiels - celui de l'OCDE, celui de l'UE
ou bien le fameux « socle commun » français
- les soft skills sont définis différemment. Dans
le référentiel UE avant tout les quatre compétences
clé suivantes sont concernées :
* Apprendre à apprendre
* Esprit d'initiative
* Compétences sociales et civiques
* Expression et sensibilité (inter-) culturelles
Il s'agit donc là de la deuxième moitié du référentiel
européen des compétences clé, fixées par
une décision du Parlement Européen en 2006 comme « recommandation »
et influant depuis très fortement sur les réformes éducatives
menées dans l'Europe des 27 et au-delà.
Deux problèmes de taille se posent pour les praticiens d'abord,
mais aussi pour le chercheur qui voudrait élaborer de l'intelligibilité
et des modèles : la « production »
et l'évaluation des soft skill.
Derrière ces deux problèmes, il y en a un autre :
Comment les concevoir ?
D'après l'INRP, il s'agit d'une « compétence nécessaire
et profitable à tout individu et à la société
dans son ensemble... doit permettre à un individu de s'intégrer
avec succès dans plusieurs réseaux sociaux tout en demeurant
indépendant et personnellement efficace en famille ainsi que
dans des circonstances nouvelles ou imprévisibles »
Depuis une bonne vingtaine d'années il y a une prise de conscience
planétaire que les hard skills, c'est-à-dire les
savoirs et savoirs faire techniques, ne suffisent plus ni pour assurer
une vie satisfaisante à l'individu ni pour construire des sociétés
qui fonctionnent bien ;
quels que soient les critères que les peuples se donnent pour
cela. Aussi bien l'UNESCO que l'OCDE que la Commission Européenne
se sont emparées du problème. Une multitude d'ONG et de
mouvements se sont nichés dans la dynamique : que ce soit
au service de la paix entre les peuples, du développement social
et économique ou simplement de l'épanouissement individuel.
Dans certains pays émergents, surtout lusophones, mais aussi
p.ex. en Tchéquie et en Irlande, des organismes de formations
et des cabinets de consultants « font leur miel »
avec les soft skills (« habilitades suaves »).
L'extension du champ de l'éducation initiale à la formation
professionnelle aura des impacts économiques, idéologiques
et pédagogiques importants.
D'après Guy Berger
les quatre soft skills cités se rangent en 2 couples:
Apprendre à apprendre et l'esprit d'initiative
correspondent plutôt au désir d'émancipation,
au besoin de la personne de conquérir son autonomie et de s'affirmer:
elle se transforme en s'appropriant symboliquement et en transformant
le monde.
Sensibilité et expression (inter-)culturelles et compétences
sociales et civiques concernent la personne dans ses liens et relations
avec d'autres, contemporains ou prédécesseurs.
Cela soulève d'une part la question de l'équilibre entre
ces compétences, et d'autre part celle des moyens de les travailler
ensemble, dans un même dispositif pédagogique.
La compétence est située et composite.
D'après les textes officiels de l'UE, elle serait faite de savoirs,
d'habiletés et d'attitudes. Elle serait attachée à
l'individu en tant que potentiel - renforçant son «adaptabilité»
aux situations problèmes - mais aussi à des situations
type, ce qui pose le problème de sa transférabilité
dans d'autres types de situations. Elle n'est, pour le moment, guère
soumise à un examen critique: c'est devenu une évidence
fondatrice pour mettre en oeuvre les réformes en cours.
Critiques et questions
En incluant l'attitude dans la compétence, on va nécessairement
vers le behaviorisme.
Attacher la compétence au sujet, même comme un potentiel,
pose la question du concept du sujet et rouvre les discussions entre
les constructivistes à la Piaget (le sujet déjà
là et se construisant selon des phases préétablies)
et ceux à la Vygotsky (le sujet construit à partir de
l'(inter-)activité : agir et parler).
L'acte d'éduquer et de former se résume-t-il vraiment
à la production de compétences ? Ou éduquons-nous
des êtres humains ? Et ce faisant, ne cherchons-nous pas consciemment
ou non à leur imprégner un type anthropologique
qui nous paraît souhaitable? Qu'est pour nous un homme ou une
femme bien éduqué ? La question du type anthropologique
en relation avec l'éducation est posée par Castoriadis
(1996) dans « La montée de l'insignifiance ».
Si on consent à baser l'éducation et la formation sur
les compétences, et de se fonder pour cela sur Vygotsky, comment
concevoir les formations professionnelles ? Voici quelques pistes de
réflexion :
- sur la base d'un référentiel de compétences
structuré autour de deux ou trois axes centraux (à la
manière des référentiels de compétences
dans le RNCP) ;
- en sensibilisant les sujets en formation, en les mettant « en
appétance » pour apprendre ;
- en aménageant des situations expérientielles
pour permettre au sujet de développer ses compétences ;
- en accompagnant les processus d'élaboration des compétences
(en créant des moments-espaces de réflexion et de conscientisation) ;
- en mettant l'accent sur certaines compétences clé
qui sont justement des supports pour des apprentissages de plus en
plus autonomes.
Le sens de l'expérimentation faite dans la Licence « Entrepreneurs »
Après coup, le dernier soir, avec l'équipe pédagogique,
il y eût une discussion d'évaluation questionnant de nouveau
le sens de cette semaine innovante. Les questionnements qui ont
émergé lors de cet échange « à
bâtons rompu »s ont été les suivantes :
L'expérimentation , était-ce :
- Une façon d'éveiller l'appétence pour l'apprendre
en début de formation ?
- Lancer le lien social dans la promo ?
- Une remédiation post-scolaire (sortir les bacheliers de leur
torpeur, de leur conformisme, de leur paralysie ?)
- Un essai d'expérimenter un apprentissage situationnel, expérientiel
?
- Une démarche initiatique - certes inaboutie - à résonances
multiples ?
La réponse est probablement : un peu de tout ça :
La figure imaginée de l'entrepreneur (est-ce un « type
anthropologique » ?) était présente tout le
temps. Les buts affichés correspondent à deux des soft
skills de l'UE - l'esprit d'initiative (audace) et l'expression/sensibilité
culturelle (créativité). Inconsciemment les idées
de Vygotsky de se construire et de construire les compétences
par le faire (en situation) étaient la philosophie même
de l'approche. Le motif de la transition/initiation était vécu
fortement : nombre d'étudiants l'ont formulé comme
l'expérience d'une rupture, d'un nouveau départ dans leur
cheminement d'apprentissage, une nouvelle façon aussi de vivre
le groupe non pas dans la concurrence de la classe (avec le classement
par les notes), mais fondée sur la valeur coopération.
Sur la base de cette expérience (et d'autres), il paraît
légitime de demander : peut-on penser la formation professionnelle
comme l'accompagnement d'une transition avec des seuils marqués,
des passages obligés, des moments paroxystiques aussi ? Est-ce
un processus dramatique qui obéit à certaines lois ? Quelle
posture pour les accompagnateurs de ce processus ? Comment cela se joue-t-il
entre le sujet et le groupe, le néophyte et l'initiateur ? Quel
rôle joue le regard d'autrui sur soi ? Se professionnaliser,
est-ce conquérir un nouvel habitus (Bourdieu) ? Comment
celui-ci - qu'on peut aussi aborder avec la notion de « nouveau
soi possible » de Kaufmann (2004) est-il intégré
dans l'ensemble de la personnalité : s'agit-il d'un remaniement
identitaire en profondeur ?
Pouvons-nous puiser dans les idées traditionnelles ou faut-il
inventer un modèle initiatique pour le 21ème siècle
? Modèle notamment qui redéfinirait les visées
du processus et aussi la relation entre « maître »
et « disciple ».
Le concept du « transitionnel »
Winnicott (1971) utilise le terme transitionnel en relation
avec l'objet qui « prend la place du sein ou de l'objet de
la première relation » chez le petit enfant.
Or tout au long de sa vie en constante évolution, l'homme refait
cette expérience des seuils, des transitions entre un avant,
lui procurant un certain confort parce qu'il y est habitué, et
un après, signifiant à la fois évolution, complexification,
autonomisation, maturation et incertitude, danger, perte de repères
....
Une pédagogie « transitionnelle » chercherait
à prendre cette situation de « transition »
en considération et à travailler sur les aspects du « passage »
et de l'accompagnement pédagogique de celui-ci.
Essai de conceptualiser une pédagogie transitionnelle
Le pédagogue accompagnateur tient une place bien particulière
dans un tel dispositif. Son enjeu est plus le passage des étudiants
d'un état à un autre que la transmission de savoirs stabilisés,
même si la construction des savoirs dans la triple relation
à la situation, à l'autre et à soi est essentielle
à ce passage.
Dans la figure ci-contre on voit que la pédagogie transitionnelle
ne consiste pas à "lâcher" les apprenants dans
la situation, mais qu'il s'agit d'une approche complexe entre
- laisser la personne se débrouiller avec les imprévus
et
- l'accompagner, voire intervenir en la guidant si c'est utile.
Toute intervention se veut donc au service du processus transitionnel.
Cela suppose chez l'accompagnateur une conscience claire des enjeux
et une veille attentive sur les processus. Dans l'expérience
pédagogique de la Licence Entrepreneurs, cela n'était
guère le cas. Les conditions pour cela n'étaient pas toutes
réunies. Les enjeux étaient peu conscientisés et
les pédagogues peu formés au rôle de passeur-accompagnateur.
Le schéma ne reflète par conséquent non pas le
dispositif tel qu'il a été réellement pensé
et réalisé dans le cas étudié, mais tel
qu'il pourrait être conçu pour un futur projet répondant
au genre de défis que se sont lancés les pédagogues
de cette école.

Figure
1 : Pédagogie transitionnelle le dispositif.
Le parcours de l'étudiant-néophyte
Comme tout changement de type II (plus profond qu'un ajustement, Watzlawick
1978), le processus transitionnel (ici de l'état du lycéen
cherchant à obtenir de bonnes notes vers celui de jeune entrepreneur
auteur de son entreprise) peut être compris à partir des
modélisations de Jeanne Mallet (Univ. De Provence) et
de Edgar H. Schein (MIT). Bien qu'elles n'aient pas été
conçues pour rendre compte des processus de professionnalisation
ou d'évolution identitaire des individus, ces modélisations
sont éclairantes: l'une s'appuie sur la systémique, l'autre,
plus métaphorique, s'inspire du solve et coagula des Alchimistes
(voir Berman 1981).
Changement d'après Jeanne Mallet (pour comprendre les organisations
apprenantes)
Ce modèle (figure 2) sert à la compréhension des
processus transitionnels dans les organisations. À l'issue d'une
période de déstabilisation endogène ou exogène
et un travail accompagné ou non par un consultant, il y a deux
possibilités : soit l'organisation se re-définit
à un niveau de complexité supérieur grâce
à l'innovation (produits, méthodes, marchés, organisation
...), soit elle périclite. Une troisième voie, non contenue
dans le schéma original de Mallet, est concevable : l'organisation
se re-définit mais sur un niveau de complexité inférieur,
ce qui peut être le cas dans le down-sizing et le « retour
au métier d'origine » après une complexification
devenue ingérable pour une raison ou une autre. Transposé
au changement individuel en situation de transition cela donne :
progression-maturation, naufrage ou régression relative. Évidemment,
la formation professionnelle vise la première possibilité.

Figure
2
Changement (E.H. Schein d'après K.Lewin)
Ce modèle (figure 3) permet plus facilement de comprendre le
« vécu intérieur » de la transition
se situant, bien souvent, et de façon ambiguë, entre
angoisse et plaisir.
L'angoisse est ici liée à la perte de forme,
de repères, de confort. Il faut faire le deuil de l'état
précédent, lâcher prise, accepter les turbulences
et les mises en question, le manque de visibilité donc l'incertitude.
L'avenir ne nous appartient pas (encore). Nous recherchons une bouée
à laquelle nous raccrocher (Guide, gourou, maître, mère,
...). C'est un moment de tous les dangers comme pour un serpent en mue !
C'est ici que le réconfort d'un transitionnel « aménagé »
prend sens : un transitionnel qui n'est là que pour catalyser
le changement, car il faut à tout prix empêcher une
fixation sur ce qui n'est là que pour faciliter le processus.
Car ce serait une régression et non un dépassement de
soi : une stabilisation sur un niveau de complexité inférieure,
un refreeze intervenu trop tôt et qui, sous l'emprise de
la peur ou par manque de force, aurait raté la sortie de la crise
par le haut.
Mais il y a aussi du plaisir lié à cette expérience :
un plaisir jubilatoire lié à la découverte de nouveaux
« soi possibles » (Kaufmann), au dépassement
de soi. En devenant auteurs (Ardoino), l'imaginaire se trouve libéré :
les rêves les plus fous, la conquête de nouveaux horizons,
l'espoir, l'utopie semblent tout à coup à notre portée....
nous sentons croître nos forces comme en sortant de maladie.

Figure 3
Le changement : une valeur positive !
C'est lié à la vie : On change tout le temps ;
ce qui stagne meurt. Mais ne faut-il pas aussi l'enracinement, la consolidation,
la résistance au changement, la stabilité ? C'est
là toute la complexité des processus de vie et du développement.
Cela ne peut se faire sans régulateurs sans un processus
d'évaluation et de négociation entre les tendances
du solve et du coagula (Berman 1981). D'après E.Morin
(2004), au niveau humain, un tel processus se joue dans le dialogue,
la négociation. Ce n'est pas mécanique, pas prévisible
mais une oeuvre ... et suppose une intelligence dans le paradigme
de la complexité.
Accompagner un tel processus ne s'improvise pas, mais s'apprend. Cet
accompagnement a été conceptualisé et explicité
par Vial et Mencacci (2007), mais aussi, avant et un peu différemment,
par Paul (2004) et Fustier (2000).
Accompagner la transition : un engagement dans la
retenue
La retenue est indispensable pour que l'accompagné puisse faire
son chemin (Beauvais 2006). En se fondant sur les différents
auteurs cités, on peut poser ici quelques principes techniques
et éthiques pour l'accompagnement du processus transitionnel :
- Veiller sur et respecter le processus (intervenir à minima,
ne pas faire à la place de l'autre).
- Aménager des situations favorables (espaces transitionnels
et moments transitionnels).
- Savoir stimuler et contenir, mais pas trop !
- Renoncer à l'illusion de la maîtrise, mais ne pas se
réfugier dans l'indifférence, la passivité, l'abandon
de l'autre.
- Accepter le principe de la co-évolution des êtres:
il n'y a pas ceux qui y sont arrivés et les autres. Nous sommes
tous des êtres en devenir, reliés entre nous et seuls
à la fois, nos cheminements sont radicalement différents
tout en ayant quelques traits en communs. Chaque être humain
est comme une espèce particulière obéissant à
sa propre loi systémique !
- L'accompagnateur a besoin de l'accompagné et vice-versa.
Ils se constituent mutuellement dans leurs rôles, rôles
qui ne se veulent que temporaires pour échapper au lien
d'emprise typique de la domination du gourou sur son disciple.
Triangle de la professionnalisation en pédagogie transitionnelle
Dans le processus de la professionnalisation, dans le cas de la Licence
« entrepreneur », donc de l'élaboration
d'une identité professionnelle « entrepreneur »
et des compétences essentielles pour réussir dans ce rôle,
le but est double :
- atteindre un minimum d'autonomie dans la maîtrise des
activités comme analyser le marché, son entreprise,
la situation, négocier, recruter, prendre des décisions,
trouver des réponses originales et pertinentes à des
problèmes , prendre des risques etc.
- démarrer un processus d'optimisation de sa professionnalité,
processus inachevable et menacé, si on se « repose
sur ses lauriers ».
La meilleure garantie pour atteindre ce deuxième but semble
être de ne pas se limiter au développement des seules compétences
techniques, mais d'inclure les soft skills dès le début
dans le programme de formation.

Figure 4 : triangle de la professionnalisation en pédagogie
transitionnelle
À l'extérieur de ce triangle, on trouve des mots clé
pour la conception du dispositif de la pédagogie transitionnelle
avec ses composantes de l'apprendre en situation, en dialogue
avec autrui et en développant sa réflexivité.
À l'intérieur, on trouve les visées, et les effets
produits, avec, au centre la visée globale d'une autonomie évolutive
basée sur un processus continue de professionnalisation.
Vial (2001, 2006 et 2007 avec Mencacci) traite de façon détaillée
des processus évaluatifs lors d'une relation d'accompagnement.
Mais, si on introduit les soft skills dans les cursus professionnels,
d'autres problèmes d'évaluation se posent :
- Comment évaluer le développement de ces compétences
chez l'individu ?
- Comment évaluer les cursus de formation et les institutions
sur leur capacité à favoriser le développement
des soft skills chez les étudiants ?
Une étude de faisabilité de l'OCDE (appelée AHELO)
essaie en ce moment de répondre entre autres - à
ces questions en s'inspirant en partie des travaux menés à
New York par le CLA (Collegiate Learning Assessment). Comme François
Fourcade (Laboratoire CIRPP) le formulait en Décembre 2008 lors
d'un entretien : « Il faudrait pouvoir rendre les compétences
clé pisables » ! Car l'intention est de
pratiquer l'évaluation des apprentissages universitaires à
Grande échelle. .
Autrement : peut-on mesurer, apprécier ou
évaluer les soft skills ? Y a-t-il des degrés ou
des niveaux de développement de ces compétences ? Qu'évalue-t-on:
un potentiel du sujet, un comportement manifeste, la conformité
à une norme pré-établie ? Les critères dépendent
des réponses à ces questions!
Quels indicateurs aussi: les opinions d'autrui, celle de l'évaluateur-observateur,
l'appréciation auto-évaluative de l'individu, l'accomplissement
d'une tâche de validation plus ou moins complexe ? Y a-t-il des
méthodes valables dans l'ensemble des pays de l'OCDE ? Ou
bien : faut-il tenir compte des contextes culturels ?
Une pensée critique demandera aussi plus fondamentalement:
quel est le projet d'évaluation derrière la volonté
d'évaluer les soft skills (la régulation des processus
de leur développement, la certification, un ranking d 'écoles
.....). ? Que veut-on en faire, et qui veut en faire quelque chose ?
Car derrière toute évaluation il y a un désir
de maîtrise ou tout au moins un enjeu de sens. C'est
donc une question de pouvoir et, bien souvent, de stratégie.
Ainsi l'évaluation peut entrer en conflit avec les valeurs démocratiques
ou, au contraire, se mettre à leur service. Reconnaître
ou non les compétences d'une personne influence la vie de celle-ci.
Définir et normaliser des compétences désirables,
voire exigeables, pour occuper certaines positions dans la société
constitue une forme de contrôle sociale. D'autant plus si cela
se drape dans les habits de la science et s'origine dans une décision
d'experts.
Afficher les soft skills comme des éléments d'(auto)orientation
ou comme un référentiel incontestable et précis
pour mesurer l'écart à la norme ne signifient pas la même
chose!
Éclairages sur l'expérimentation pédagogique
dans la Licence « Entrepreneur »
- L'équipe de porteurs de projet était plus dans le
souci de maîtriser le cadre que de piloter les parcours individuels.
Mais le cadre impactait ceux-ci fortement.
- C'était une « aventure » - avant tout
humaine - autour de plusieurs soft skills: créativité,
prise d'initiative, compétences sociales et civiques et allait
bien plus loin que les intentions limitées des enseignants.
- Ça manquait un peu de réflexivité à
tous les étages et à tous les moments. L'intervention
des chercheurs nous paraissait le seul élément incitatif
à la réflexion et à la recherche d'une certaine
profondeur. Il y avait un manque de culture de la réflexivité.
- L'aspect « devenir innovateurs » en innovant,
n‘est pas ou peu conscientisé. Pour l'Ecole de Commerce
en question le vrai défi pourrait se situer là: comment
échapper à la routine, à la tentation de la facilité
?
- Une des conclusions du travail autour de cette expérimentation
était en effet : en conscientisant ce qui se joue dans
les pratiques innovantes, l'organisation peut apprendre à devenir
innovatrice (transposer des façons de faire venues d'ailleurs),
voire novatrice (inventer de nouvelles façons de faire) et
intégrer l'innovation, l'envie d'expérimenter, dans
sa culture organisationnelle. Mais cela supposerait un re-travail
du vécu, peut-être une analyse des pratiques enseignantes
en continu par l'ensemble de l'équipe et de leurs collègues!
D'une certaine manière cette réflexion remet à
l'ordre du jour la vieille idée de l'organisation apprenante,
mais sur un point clé pour la compétitivité !
L'hypothèse sous-jacente est que la R&D devient toujours
plus importante dans les entreprises de service, et que même pour
une école privée elle est la meilleure garantie de la
prospérité, voire de la survie à plus long terme.
Un nombre croissant de personnes considèrent l'éducation
comme un service à évaluer, à comparer, bref, comme
un investissement dont on espère - dont on est même en
droit d'exiger un « bon rendement ». Cela
signifie sans doute qu'à l'avenir il faudra non plus se contenter
de communiquer (dans le sens de faire de la pub), mais d'évaluer,
voire de faire évaluer et de rendre compte.
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