Introduction
Un universitaire n’est
jamais formé que par une seule discipline. Cette situation devient
de plus et plus évidente à l’heure de la mondialisation
et des crises successives qui ébranlent le capitalisme en ce
XXIe
siècle. Dans cette optique, les consciences des étudiants
et des doctorants se réveillent pour essayer d’appréhender
la société et le monde dans leur ensemble : recherche
de nouveaux repères académiques, analyse des phénomènes
de groupe, nouveau positionnement vis-à-vis des voies de professionnalisation.
Dès lors, le «projet» dans son acception pédagogique
devient nécessaire pour retrouver un équilibre au sein
de la société matricielle engendrée par la fin
des «Trente Glorieuses» et les avancées de 68. C’est
l’histoire d’un projet de professionnalisation «pour
et auprès de» l’Amérique française
et francophone, qui n’est autre chose que le reflet de l’ajustement
d’un étudiant en fin de thèse aux nécessités
de l’emploi sans pour autant renoncer à ses savoirs universitaires,
ni à ses acquis hors l’Université.
Le CIVD, c’est
là que tout a commencé
Le CIVD est né,
on sait, en 1984 comme un produit du dispositif dit de pédagogie
d’insertion / intervention mis en pratique par notre doyenne de
Vincennes, Annie Couëdel et Nicole Blondeau. J’ai intégré
ce dispositif lorsque j’étais étudiant en maîtrise
FLE pendant l’année universitaire 2001-2002, au cours de
laquelle j’ai proposé à mes collègues étudiants
de monter un projet visant à envoyer des stagiaires de notre
département Communication – Français Langue Étrangère
au Mexique. Ce projet, qui était étroitement lié
à mon histoire franco-mexicaine,
avait pour but d'organiser un cours au sein d’une ancienne «colonie»
française de l’État de Veracruz (Mexique) autrefois
habité par des migrants de la Haute-Saône. C’est
peut-être ce côté personnel qui a incité mes
collègues à adhérer au projet, car c’était
pour eux une manière différente d’interroger une
réalité, celle d’un Mexique et d’un continent
américain multiculturels, où les descendants de «Français»
ne sont pas que des Mexicains ou des Américains.
Aussi car il fallait également transformer cette réalité
nationale en faisant en sorte que ces personnes renouent des liens avec
la terre originelle par le réapprentissage de la langue française
que nous leur proposions.
J’ai réussi
à faire vivre ce projet pendant deux ans jusqu’en fin 2003,
puis je m’en suis détaché à cause de la difficulté
d’être continuellement sur place (les stagiaires ne pouvaient
s’y rendre que pendant les vacances scolaires) et à cause
de mon engagement dans une longue recherche en études hispaniques,
maîtrise, DEA et thèse ici même à l’École
Doctorale pratiques et théories du sens (afin de devenir professeur
de ma langue maternelle comme cela arrive souvent à tout hispanique
en France). C’est à la fin de ma quatrième année
de thèse que j’ai commencé à m’interroger
sur la pertinence de ce choix, qui semblait poursuivre le chemin
logique de la vie des universitaires, c’est-à-dire pouvoir
devenir un jour enseignants-chercheurs. Après cette rupture interne,
il fallait répondre à maintes questions : Où
fallait-t-il maintenant aller ? Valait-il la peine de quitter la
«voie du concours» ? Que faire donc de mes acquis universitaires ?
Risquaient-ils de s’évaporer dans les limbes de l’incertitude
de ce qu’on appelle très erronément «la crise» ?
C’est là que le projet personnel a pris à nouveau
toute sa place. Dans son entretien avec Sabrina Ben Karich sur le dispositif
de «Pédagogie de Projet : intervention / insertion»,
Annie Couëdel nous rappelle que ce projet, à la fois individuel
et collectif, est l’élément qui nous maintient nous
autres universitaires français (ou étrangers) ancrés
dans la société :
«La
réalité comme université expérimentale,
non plus cette fois par le regard porté sur la pratique des autres
mais sur la leur, très concrète et donc plus percutante»
Dès lors, ma réalité
en tant que doctorant était celle des séminaires où
seules la méthode pédagogique d’enseignement des
langues étrangères et celle de la recherche comptaient.
Le respect les canons des Histoires dites officielles (celles de la
France et du Mexique), bien qu’ouvertes à l’interdisciplinarité
d’après le souhait de mon école doctorale paris-huitarde,
demeurait encore la règle en faisant de l’UFR Langues un
milieu cloisonné et toujours imperméable à l’interculturalité.
Dans cette optique, le concours ne peut représenter qu’une
vraie sanction qui tue tout envie d’une réflexion autre
sur la culture comme l’aurait prédit Paul Valéry.
Ainsi, l’apprentissage redevenu traditionnel pour atteindre l’excellence
du concours peut obliger quiconque à se tourner vers son désir
et vers l’univers des gens qui font partie non seulement de son
réseau premier académique, mais aussi vers tout ceux ayant
fait partie de son entourage tout au long de son existence.
À première
vue, ce raisonnement peut paraître très simple ; ainsi
que cela pourrait sembler une désertion du système. Cependant
cette pensée en temps de crise est fondée sur un paradoxe
complexe que Philippe Meirieu a résumé en ces termes lorsqu’il
examine les articulations possibles entre désir et apprentissage
:
«Rien
n’empêche de préférer le latin à la
bande dessinée, les mathématiques au feuilleton télévisé.
Mais qu’exigent ces préférences sinon la promesse
d’ores et déjà entrevues ? Et comment peut-on
les entrevoir quand personne, dans votre entourage, ne les incarne,
quand on vous les a désignées, depuis longtemps comme
inaccessibles ou que l’absence de perspectives économiques
ne peut vous manquer de vous les faire apparaître comme un leurre ?
»
Voilà une réalité
d’universitaire des années 2000 qui est peut-être
celle d’autres collègues. S’il ne peut pas être
une solution immédiate aux soucis d’une insertion rapide
dans le marché du travail, le projet s’avère être
au moins un moteur pour retrouver sa place au sein de la de notre univers
capitaliste, que l’on peut considérer selon la méthode
d’Annie Couëdel et de Nicole Blondeau, un Grand Groupe (sociétal).
Tout en essayant de garder un idéal civique et une possibilité
d’intervention sociale à travers son Groupe Projet :
Grands Groupes – Groupes Projets – Grands Groupes (GG-GP-GP-GG).
J’ai fait donc une transposition de cette méthodologie
où se conjuguent un étayage d’idées et un
démarche d’émancipation par la parole afin de créer
un projet appelé : bAnjo inc. L’Agence de l’Amérique
française et francophone afin d’explorer et mettre en rapport
des réseaux pouvant aboutir à un métier de «marketing
interculturel et réseautage» France-Amériques à
l’image de l’ancien «projet Mexique» créé
au CIVD.
Avant de passer à
l’explication de la construction de ce nouveau projet, une précision
concernant le terme «marketing» et tout ce qui en résulte
s’avère nécessaire. Ce terme fait en effet partie
du GG société occidentale dont nul ne peut s’extraire,
et ce même malgré une formation humaniste et citoyenne
telle celle qu’on reçoit à l’EC Pédagogie
de Projet du département COM - FLE. Dès lors, il est impossible
de faire abstraction du monde capitaliste dans lequel tout universitaire
baigne : tout au long de mon dernier parcours de vie avec le CIVD,
à l’instar de mes camarades, j’ai été
confronté aux obstacles financiers rencontrés pour l’organisation
du 15e
Festival Interculturel- Voyage en 3D qui accompagne la tenue de ce colloque.
En effet, les interventions des artistes et autres intervenants dans
un projet se font très difficilement d’une manière
bénévole, car certaines des personnes sollicitées
cherchent de nos jours à se faire rémunérer. Ainsi,
la production culturelle ne saurait échapper à la machine
capitalo-marchande : dans cette période de vaches maigres,
tout projet s’avère coûteux (le CIVD a largement
dépassé le budget prévisionnel de son 25e
anniversaire pour un engagement maigre).
La construction du
projet «bAnjo inc.» au sein des réseaux franco-américains
Il a été
dit qu’à la base de ce projet, il y a une dure réalité de
doctorant en fin de thèse, mais aussi un désir. Le désir
commence donc à l’emporter sur le chemin tracé par
le système académique. Le réseau autrefois constitué
par des professeurs, collègues doctorants et autres «maîtres»
chercheurs commence à se dissiper pour laisser la place au réseau
des amitiés existentielles, dont quelques-unes connues au sein
des réseaux associatifs. Ce désir est né d’une
histoire personnelle à laquelle vient s’ajouter un parcours
de vie : une naissance aux Amériques avec pour langue seconde
«une langue belle, bulle de France au nord d’un continent,
sertie dans un étau mais pourtant si féconde» ;
et surtout une militance au sein du CIVD et au sein des réseaux
associatifs solidaires franco-américains (France-Québec-France,
Racines françaises au Mexique Mouvement Amérique française).
Tout cela a donné comme résultat une réorientation
vers les métiers de la communication et de la médiation
culturelle qui s’est cristallisée dans un site Internet :
www.banjo-inc.com
Ce site Internet a été
conçu avant tout avec le but d’illustrer la mobilité
que peut avoir un doctorant lorsqu’il a déjà accumulé
un certain nombre d’acquis. Sur la page du menu, figure cette
volonté d’intégrer le monde professionnel, mais
pas n’importe de quelle manière, le projet reste au cœur
de la démarche de professionnalisation. Les libellés retrouvés
dans l’animation «flash player» en introduction (conseil,
marketing culturel, relations publiques et publicité) relèvent
d’une activité de consultant «bâtarde».
Celle-ci est structurée de manière à pouvoir conjuguer
le métier de communicant (marketing interculturel, relations
publiques, publicité) et médiation culturelle (conseil
et réseautage), aptitudes acquises au cours d’un parcours
universitaire censé structurer le «projet» et nourries
par le désir devenir l’intermédiaire entre la terre
originelle, l’Amérique de langue française, et
la terre d’adoption, la région parisienne. En appuyant
sur le bouton «consultant» de ce menu, on peut accéder
à une page qui affiche un curriculum
vitae au sens
plus large du terme : allant du parcours «classique»
d’un étudiant français à la réflexion
sur une autre possibilité de parcours professionnel grâce
au «projet». Ceci étant, on peut constater qu’avoir
intégré l’Université de Paris 8 ne se limite
pas qu’à suivre ses cours, mais aussi à essayer
de «contribuer
à nourrir la dynamique sociale de la même manière
que l’ancienne université de Vincennes le faisait jadis
en restant ouverte à la ville et au monde».
Aussi, le commerce de produits
culturels (arts, artisanats, éditions, enregistrements, animations
culturelles et tourisme) s’avère être un prétexte
pour le voyage, ce qui se reflète dans la partie «marketing interculturel»
où figurent des liens tissés de par le monde : l’Acadie,
le Québec, la Louisiane, le Mexique et Saint-Pierre-et-Miquelon.
Des univers qui ont été approchés grâce à
la militance au sein des réseaux associatifs franco-nordaméricains.
Pour décrire chaque région de cette Amérique de
langue française, il a été nécessaire de
se servir à la fois d’un savoir universitaire (recherche
histoire et civilisations francophones) ainsi que d’une actualisation
des acquis scientifiques pouvant servir d’outils de professionnalisation
: données géographiques, taille du public francophone,
et entreprises qui possèdent un caractère culturel francophone.
En parallèle, le «projet» demandait de se former
autrement et rapidement en complétant sa formation par des cours
spécialisés dans le nouveau métier prospecté,
celui communication et de la médiation culturelle, options disponibles
à la fois au département COM – FLE de Paris 8 et
au Conservatoire National des Arts et Métiers.
Le projet en constante
régénération
Dans ce cadre, la réorientation
vers les services d’accompagnement proposés aux entreprises
culturelles et du social de l’Amérique française
et francophone se traduit par des sous-projets projets qui se tissent
entre eux telle une toile d’araignée, comme cela peut être
constaté dans la rubrique du site banjo-inc.com consacrée
au «montage de dossiers culturels». Celle-ci contient des
missions et propositions en cours étroitement liées aux
perspectives de carrière dans la communication. Les propositions
seront faites aux partenaires du réseau au fur et à mesure
que le projet, à l’origine chaotique, prend forme :
cela a commencé par le montage d’une exposition pour un
jeune photographe québécois issu du milieu universitaire
montréalais dans le cadre de ce colloque, des 40 ans de Paris
8 et du Festival Interculturel (voir photos en fin de texte). Cependant
une ligne de travail a été tracée auparavant pour
essayer de donner des limites et des ouvertures à cette nouvelle
vocation, tel qu’on peut le constater dans la rubrique «projets»
du menu qui renvoie à plusieurs actions de mise en place du GP :
Une proposition de «débarquement
d’entrepreneurs et d’artistes canadiens français
en vieille France» qui reprend un travail militant associatif
s’étant transformé en une expertise de «création
d’événements pluridisciplinaires susceptibles de
laisser des traces aussi bien matérielles que mémorielles».
Un projet de «promotion
d’œuvres d’art et de la culture francophones en France»
qui se veut une démarche professionnelle telle qu’elle
se fait dans le monde de l’entreprise. C’est une attitude
difficile à comprendre lorsqu’elle émane de quelqu’un
qui s’est formé en université. Cependant, il faut
comprendre que le projet a une réalité économique,
que sa réussite dépend aussi bien de la générosité
des comptes publics que de celle des bénévoles et parrains.
Il a donc une dimension économique du seul fait de la mobilisation
d’un certain capital et d’un certain nombre de personnes.
En outre, on peut se demander s’il est légitime de donner
une valeur financière à son implication dans un dossier
culturel, si celle-ci se trouve chiffré d’une façon
ou d’un autre dans la plupart des demandes de subvention ?
Enfin, il existe sur cette
page «projets», un volet de formations «en langages
et codes culturels francophones pour cadres allophones en France et
au Québec» reflète l’impossibilité
de rompre avec la vocation originelle de l’universitaire, celle
de diffuser et de transmettre la culture dont il est issu. En même
temps, cette implication dans une formation, qui servirait à
la fois de pratique pédagogique et de service touristique («Vivre
en Parisien et se divertir en perfectionnant son français»
est son intitulé côté français),
pourrait aider à étendre les membres du réseau,
dont certains pourraient un jour ou l’autre adhérer au
projet…
Reste à savoir si
une professionnalisation ainsi menée peut être un exemple
d’une volonté de concilier le monde de la réflexion
scientifique en sciences humaines avec celui d’un capitalisme
mondialisé qui vit à cette heure une crise sans précédent.
En guise de conclusion
après la table ronde du 12 main 2009 après-midi
Les intervenants de ce
jour et le public partagent l’avis de la pertinence de cette démarche
d’utilisation du réseautage comme un outil de construction
du projet professionnalisation d’un doctorant. Néanmoins,
il faudrait pousser plus au loin sa réflexion sur la continuité
du projet : bien que le projet puisse exister indépendamment
de celui ou ceux qui l’ont construit, quelle est la stratégie
qui devrait être mise en place pour que le projet se renouvelle ?
Ma participation ponctuelle avec une animation franco-québécoise
aux activités du CIVD et de ce Colloque international dans le
cadre des 40 ans de notre université peut relever du pur événementiel
éphémère. Or, le culte de la trace mémorielle
(dont sa diffusion) et l’entretien continuel des liens fraternels
avec les membres du réseau qui sont passés par le bouillon
d’idées, comme cela avait été le cas de certaines
amitiés acadiennes connues pendant mes deux dernières
années universitaires, peuvent être le moteur d’un
nouveau démarrage. Un démarrage qui pourrait être
possible grâce à l’envoi continu de nouvelles sur
l’état d’avancement du projet sous forme de communiqué
de presse et à la recherche de nouvelles idées lors
de la prochaine manifestation culturelle de l’Amérique
du Nord francophone : le Congrès Mondial Acadien. Durant
cet événement, il sera question de déplacement,
comment faire que les francophones de l’Acadie canadienne (Nouveau-Brunswick,
Nouvelle-Écosse et Île-du-Prince-Édouard) s’intéressent
aux services qu’un Franco-Mexicain leur propose : se faire
un coup de pub chez-lui à Paris-Île-de-France. À
cet effet, il faudra faire à nouveau usage du dispositif PP-ii
d’Annie Coëdel, à savoir l’écoute de
l’Autre et l’apprentissage des rouages institutionnels de
part et d’autre de l’atlantique tout en sachant donner une
valeur matérielle à son expertise, ainsi qu’à
l’aide apporté par les adhérents au projet :
une compensation soit monétaire (payer pour un dépannage),
soit utilitaire (aider le bénévole à faire valoir
ses compétences). Sur ce dernier point, mes interlocuteurs à
la table ronde sur la «professionnalisation des universitaires»
n’ont pu être que d’accord…