A
Benyounès Bellagnech, un irréductible
Introduction
co-mémorer
Quand j´ai reçu
l´invitation de participer à la commémoration
co- mémorer les 40 ans de Paris 8, mon attention
a été attirée par l´appel à
ceux qui s´intéressent à l´université
comme une formidable machine à
penser autrement transversalisée
par une formidable libido sciendi (Sans
Accents, 2008).
Je me suis impliquée tout de suite dans cette
demande. En 2001, au moment de la soutenance de ma thèse de
doctorat ( Ozório, 2004 :39) j´écrivais :
« ... Le rythme de Paris 8 me rappelle la révolte.
Pour moi, l'exil et la lutte sont encore très présentes
à Paris 8, malgré la bureaucratie qui s'y développe.
L'observateur attentif n'a pas besoin de beaucoup de temps pour découvrir
qu'une « lutte à mort » (Hegel) se développe
entre ceux qui croient encore à la prophétie et ceux
qui ont opté pour la réification. ».
J´ai pris contact avec cette libido
sciendi d´une
manière transculturelle je comprends la culture dans
sa perspective socio-politico-historique. Encore au Brésil,
j´ai connu les effets de l´événement mai
68, Vincennes et sa singularité. Elle est arrivée au
Brésil en participant à un mouvement qui a parcouru
le monde, depuis Paris vers Prague, depuis São Paulo vers Berkeley,
depuis le parallèle 27 vers l´Araguaia l´espace-temps
de la guérilla brésilienne contre la dictature qui sévissait
à l´époque au Brésil. Moi, en tant qu´étudiante
du secondaire et même après, à l´université,
je me suis laissée traversée par cette libido au cours
des chemins que j'ai parcourus. En 1968, je vivais de tristes expériences
dans un pays massacré par la dictature, où la gauche
était assassinée violemment par la terreur de l´Etat.
Vincennes avait un projet politique, comme le rappellent
Berger et Courtois (In: Couëdel et alli., 2007). Les portes d´une
université critique s´ouvrait dans le monde. La gauche
y était très présente: les anarchistes, les communistes,
les socialistes, les trotskistes, les socio-démocrates, les
maoïstes. C´était un projet de la ré-invention
de l´université.
Je suis entrée
à Paris 8, en 1996, avec mon
inscription en doctorat, avec René Lourau comme directeur de
thèse. Ce début
est marqué par une
très belle carte signée par Frida Kahlo que m'a donnée
René Lourau.
C´était une
fleur-femme-flamme qui s'ouvrait, avec des couleurs fortes, vives.
Ce moment a été pour moi d'une intensité inoubliable.
Je cherchais d'autres alliances. J´étais coordinatrice
de santé mentale à l´Hôpital Nossa Senhora
do Loreto, de Rio de Janeiro. En tant que tel, je travaillais dans
la communauté Parque
Royal une
communauté des damnés de la terre en voulant
d'autres chemins qui pourraient intervenir dans les inégalités
sociales y compris dans la santé cloisonnée dans les
murs hospitaliers. Le pouvoir de l'État fermait de plus en
plus son cercle autour du Parque
Royal et moi. En
1996, nous étions dans une période préélectorale.
Le maire voulait faire élire son successeur et aussi élargir
sa base électorale dans l'Assemblée Législative
de Rio. Nous commencions à voir les stratégies plus
explicites d'un génie politique qui voulait engloutir les forces
sociales, les mettre au service de la mairie, dont le parti était
le PLF - Partido da Frente Liberal (Parti du Front Libéral
- PFL), un représentant considérable de l'autoritarisme
brésilien qui voulait renforcer ses bases à Rio (Ozório,
2004). Je suis restée neuf ans au Parque
Royal (1990- 1999).
Ma prise de décision de faire un doctorat en 1996 montrait
que je cherchais d'autres alliances pour mon travail. En 1999, quand
je laisse cette communauté, j´ai bien compris que « Les
rêves sont possibles, mais (...) ils n'arrivent pas (...) dans
un unique mouvement ... comme
a dit Gioconda Belli, écrivain, ex- guérillera
de Nicaragua (Journal
du Brésil,
20/09/00 : In Ozório : 2004).
Mon inscription au doctorat à Paris 8, avec René Lourau
comme directeur de thèse, m'a donné l'énergie
dont j'avais besoin. René avait déjà été
mon directeur de thèse dans un régime de co-tutelle
avec Madel Therezinha Luz dans le master
que j'ai fait à l'Institut de Médecine Sociale de l'Université
de l'État de Rio de Janeiro (IMS-UERJ/1992-1994). Cette thèse
racontait l'histoire du mouvement institutionnaliste à Rio
de Janeiro (Ozório, 1994).
Avec la triste mort, prématurée,
de René Lourau en 2001, Remi Hess est devenu mon directeur
de recherche. Lui, que je définirais comme cartographe, il
survient dans cette histoire. Qu'y a-t-il de mieux que les dérivations
cartographiques, pour affronter la bureaucratie aussi présente
à cette époque à Paris 8 dans le Département
des Sciences de l´Education (Ozório, 2004)? Remi
Hess, comme un cartographe, suivait des chemins qui, d'abord, le surprenaient,
puis sont devenus ensuite, des routes, qui vont encore vers l'horizon.
La découverte, l'exploration des possibles, c'est notre passion.
J´ai trouvé à Paris 8 des alliances
plusieurs - pour affirmer mon travail avec les résidus
du capital - en reprenant cette expression d´Henri Lefebvre
(2000) - ces puissances partagées dans le monde de puissances
spécialisées.
Entre 2003-2006, en tant que chercheuse et enseignante,
je commence les chemins universitaires, à l´université
de l´Etat de Rio de Janeiro - UERJ - à travers une bourse
due à la convention entre cette université et la Fundação
Carlos Chagas Filho de Amparo à Pesquisa do Estado do Rio de
Janeiro FAPERJ.
À partir de 2005, je fais partie du corps des
professeurs du Centre Universitaire Celso Lisboa, une université
des résidus du système capitaliste, fruit des contradictions
sociales de l´Education au Brésil.
En ce qui concerne mon travail
à Paris 8, je peux parler d´un travail très
exigeant. Je suis là, à partir de 1996 même
après ma soutenance de thèse, en 2001. Je fais des vrais
efforts, y compris économiques - parce que je ne suis pas riche
- pour y être présente durant plusieurs activités.
C´est quelque chose que moi même, quelquefois, je ne comprends
pas. Pourquoi cette insistance à vouloir revoir les amis,
fortifier les alliances, construire des choses ensemble, considérer
Paris 8 comme un lieu de transformation, malgré tout.
Je considère
qu´avec Paris 8 nous pouvons construire des ponts entre les
mondes ce sont plusieurs mondes - des forces vives. Quelquefois
je me sens une rêveuse. La problématique onirique anime
ma vie. Le rêve travaille avec les pieds sur terre. Ce pont
interculturel, cet entre
frontières, est quelque chose toujours en train de se faire.
C´est dur, c´est tragique, c´est la vie et la mort.
D´ailleurs, tout ça a des rapports avec cette formidable
machine à penser autrement transversalisée
par une formidable libido sciendi explicitées
dans le projet 40 ième de Vincennes - Le projet du Colloque
du 11 / 14 mai 2009 et ses prolongements festifs (Sans Accents, 2008).
Je trouve très intéressant qu´on s´intéresse
au libidinal en ces temps très « organisationels »
de notre actualité. La passion porte le politique. Il nous
faut donner, il me semble, de la place à la passion pour penser-aimer-faire
autrement.
L´université - le retour
au politique
Je comprends ce colloque comme un moment de réflexion aujourd´hui
sur des formes actuelles de la pratique pédagogique, réflexion
qui entraîne comme disent Berger et Courtois (In: Couëdel
et alli., 2007 : 255) un retour au politique. Du point de vue
de l´expression sociale et politique de l´université,
il faut faire attention pour qu´on ne perpétue pas l´idée
de la modernisation qui soumet l´université à
la domination du capital dans ses multiples visages (Bellagnech, 2008).
J´espère que les débats qui sont en train de se
faire dans ce Colloque peuvent contribuer à situer la place
de l'université dans le monde. Ce
Colloque présente une tentative pour forger sans cesse des
ponts entre
les universités et les mondes, une des urgences majeure du
présent.
Au Brésil, cette idée de la modernisation
signifie soumettre comme dit Chauí (2003) la société
y compris les universités aux modèles, critères
et intérêts qui servent le capital. Surmonter cette idée
c´est intervenir dans des politiques autoritaires y compris
dans celles qui se reproduisent au quotidien, qui veulent maintenir
les inégalités sociales.
Si
on prend en compte l´expression sociale et politique de l´université
nous avons besoin de construire des dispositifs contre l´exclusion
comprise comme forme de rapport social définit par les tendances
néo-libérales et par le globalitarisme
: l´Education au lieu d´être un droit de tous et
un devoir de l´Etat, est un privilège de quelques-uns.
Il faut rompre le modèle proposé par la Banque Mondiale
en vigueur au Brésil qui veut résoudre les problèmes
de l´Education universitaire en privatisant les universités
publiques ou en faisant des investissements dans les groupes privés
pour la création des établissements d´enseignement
supérieur.
Chauí (2003) dans ces analyses sur l´université
publique au Brésil, critique l´investissement de l´Etat
brésilien dans les entreprises universitaires. Ces politiques
discrétionnaires provoquent un déphasage entre l´enseignement
supérieur public et les autres niveaux de l´enseignement
public. Au Brésil, il faut avoir un mouvement de transformation
qui articule l´enseignement fondamental et l´enseignement
secondaire public avec l´enseignement supérieur. Malheureusement,
la mauvaise qualité de l´enseignement fondamentale et
secondaire public renvoie les fils de l´élite aux écoles
privées qui les préparent à l´université
publique qui à son tour érige encore des grands murs
aux fils de brésiliens de la classe populaire. Ceux-ci, s´ils
insistent pour avoir accès à l´université,
sont « obligés » par les règles
perverses du capital, de chercher les universités privées
dont la qualité de l´Education est avec quelques
exceptions - inférieur à celle de l´université
publique. Les analyses de cet auteur montrent la connivence de l´Education
publique au Brésil avec l´exclusion social et culturel
des fils de la classe populaire. D´ailleurs, le nombre
de places pour commencer un cours universitaire public est très
restreint. Nous pouvons aussi dire, que le nombre de place pour les
professeurs est aussi très réduit et à plusieurs
reprises suit la logique de la connaissance privilège.
Dans cette perspective, la recherche, si elle existe,
est, comme dit cet auteur, en général, la possession
des instruments pour contrôler et intervenir dans quelque chose.
Cette recherche dans sa caractéristique organisationnelle répond
aux demandes du marché, n´ayant pas un temps de réflexion,
de critique de l´instituée dans le champ de la connaissance,
son changement, son dépassement. Il s´agit de l´université
de résultats, celle qui stimule la compétition, qui
a comme critère les règles du capital ( Santos, 2002 ;
2001).
Pourtant, il faut mentionner
des initiatives universitaires soit dans l´université
publique soit dans l´université privée brésilienne
toutes les deux transversalisées par le capital - qui
essaient, en affrontant les contradictions, d´extirper les cancres
du système capitaliste depuis l´intérieur. Dans
les flux capitalistes il y a des mouvements qui présentent
une sorte d´irréductibilité avec lesquels ces
initiatives font des alliances (Ozório, 2008) pour intervenir
dans l´accumulation et la reproduction capitaliste. Le « système
de cotes » à l´UERJ- Université de
l´Etat de Rio de Janeiro et celui qu´on pense implanter
dans les universités fédérales sont des stratégies
pour intervenir dans cet ordre-là. Cette implantation prévoit
que les étudiants originaires des écoles publiques des
niveaux primaires et secondaires auront 50% de places dans l´université
publique.
Si nous voulons l´affirmation de l´université publique
à partir d´une nouvelle perspective, il faut exiger que
l´Etat considère l´Education comme un investissement
social et politique, ce qui peut être possible si l´Education
est considérée comme un droit et non un privilège
ou un service. La relation démocratique entre l´Etat
et l´Université exige la démocratisation du fond
public, cela veut dire que nous allons l´investir pour assurer
une praxis des droits sociaux. (Chauí, idem).
Le capital connaît très bien les chemins dont il peut
profiter (Ozório, 2008). Comment peut-on répondre aux
demandes contemporaines d´une université ouverte aux
résidus du capital ? Comment contrer le projet libéral?
Comment micro-révolutionner en permanence les méthodes
et les pensées, les actes et les discours ? Voilà
des débats qui nous invitent à ne pas tomber dans des
positions manichéistes. Le cancre du système capitaliste
on peut l´extirper depuis l´intérieur où
il se développe, en participant à l´historicité
de l´université dans le monde. Si, d´un côté,
un temps de la propriété veut produire des espaces
temps propriétés, d´un autre côté,
un temps d´un travail qui se libère produit de nouvelles
lignes de libertés, irréductibles, interculturelles
(Ozório et Benyounès, 2007b).
L´université et l´acte de
l´insurgeance
de la traduction culturelle
Nous nous sommes alors intéressés
aux diverses lignes qui se dessinent dans et hors du champ universitaire
qui le font bouger. Les lignes trament et nous autorisent à
parler d´un commun,
expérentiel, interculturel
qui se fait et qui provoque des revirements des limites du politique
à l´université.
L´université et la problématique
interculturelle est un territoire insurrectionnel qui se construit
à travers des chemins et des mouvements variés, de la
chance et du danger. Cette problématique peut contribuer à
une pensée-action de la diversité, en pensant à
la puissance créative entre-cultures. Donc, l´entre-cultures
est un processus ouvert, sensible aux différences, dès
la perspective d´un monde enrichi avec la puissance de l´hybridité.
La voracité du capitalisme transnational
traverse l´impérialisme culturel qui réactualise
l´urgence du partage entre les
cultures, entre
des mondesvisions. Les ponts entre
les universités, les ponts entre
les différentes cultures dans les universités font ce
partage.
Le pont :
c´est quelque chose où l´interculturel est toujours
en train de se faire.
Le multiculturalisme
qui cherche l´Un ethnocentrique, colonisateur, manipule la différence
et rend chaque fois plus difficile la réalisation d´un
processus entre
cultures. Il faut être attentif aux tentations multiculturalistes
d´essentialiser
les origines comme les différences en cherchant des réconciliations
avec l´inégalité ou la paix civile.
Il y a un mode de non-conformité dans le
travail sur l'interculturel : le désir de connaître
et de se faire connaître. L'interculturalité peut être
comprise comme praxis d´un commun qui est toujours en train
de se faire. Cette notion vient en opposition à la conception
substantialiste, identitaire, anthropocentrique de culture, en même
temps qu'elle signale des opérations singulières de
mise en relation et de construction d'une entre-cultures
où il y a des procédures d'inclusion complexe de l'exclu
et de mise en commun du non-commun (Ozório, 2007 ; 2007a ;
Rancière, 2003). Ce commun, interculturel accueille les différences
sans hiérarchies et intervient dans une division multinationale
qui sépare la société, qui lamine les vies, veut
l´exclusion et la domination. Donc l´interculturalité
comme praxis de commun
s´occupe des vicissitudes de la diversité.
Nous nous référons alors à
une sorte de communication entre hétérogènes
qui agencent de nouveaux diagrammes de forces. C´est une opération
singulière de la problématique socio-politique de la
différence où la culture trame, a ses drames, travaille
sans qu´on en ait conscience. En tant
que praxis, on ne la juge pas par le résultat final mais par
la qualité de son cursus et par sa puissance.
Les tensions entre les frontières de l'énonciation
interculturelle s´ouvrent aux non-continuités et puissances
d´un processus qui contribue à la compréhension
de l´interculturalité comme un nouvel horizon d´activité.
Dans ce processus d´agencements il y a l´entre,
qui n´est pas l´Un, l´un, il n'est pas non plus
deux. Il est entre-deux, frontière-pont qui s´ouvre aux
mouvements de déterritorialisations en laissant les points
de ce processus indiscernables.
La compréhension des frontières
interculturelles comme un entre-deux renverse les conceptions de frontières
étatiques et ses contours de persécution dans la production
de l´identité nationale. Homi
Bhabha (2003: 198-238) dans ses analyses au chapitre 7 Dissémination:
le temps, le récit et les marges de la nation moderne
travaille d´une manière
courageuse l´idée d´une nation disséminée
- dissémination -,
en d´autres sortes de frontières. Celles confèrent
autorité aux hybridismes culturels, émergeants des moments
de transformation historique dans lesquels temporalités culturelles
explicitent l´acte insurgé de la traduction culturelle.
Les analyses de l´auteur critiquent un historicisme qui fait
une équivalence linéaire entre l´événement
et l´idée, en proposant qu´on se plonge dans la
force narrative comme une stratégie de la nation disséminée.
Le commun, expérenciel,
interculturel considéré
travaille la puissance de la dissémination
en intervenant dans des propositions
identitaires qui veulent massifier les différences. C´est
quelque chose qui reste ouvert. Comme politique interculturelle, entre-cultures,
différente des politiques culturelles de l´Etat, de la
Famille, de la Religion, il s´intensifie dans les manifestations,
expressions des groupes minoritaires, interdits qui occupent des positions
singulières par rapport aux institutions établies.
Il est important de reprendre la compréhension marxiste du
commun qui fait attention aux différences dont la praxis peut
éviter des confusions et indifférenciations ambiguës.
Ce commun donne un peu plus de visibilité aux formes et forces
hégémoniques ainsi qu'aux mouvements de la non-conformité
(Marx, 1997; Lefebvre, 2000).
Les tensions entre les différences en jeux
qui traversent l´interculturel favorise une déconstruction
du commun comme homogénéité en montrant les trames
de la culture avec ses parcours, passages, paradoxes qui hybrident
et renversent les confins et les limites de la politique.
Nous prenons en compte les expériences, des mondevisions,
de mondes de vies qui veulent se connaître et se faire connaître,
une singularité de la praxis du commun avec ses tensions, ses
contradictions (Lefebvre, 2000; Bhabha, 2003; Ozório, 2004;
2007). Des nouveaux régimes de fonctionnement rendent possible
que de nouveaux territoires se constituent, en évitant de tomber
entre fausses dichotomies, entre identités et différences.
L´université
et la diaspora des irréductibles du capital : des ponts
entre
les mondes
Comment exploiter les vertus nomades de l´intercuturel? L´expérience
narrative peut fournir des pistes à nos réflexions.
Nous nous intéressons aux expériences de vies de ceux
qui vivent la mer agitée de la diaspora culturelle et politique
des irréductibles du capital traversée par les
inégalités qui alimentent les privilèges et requièrent
la misère de plusieurs. Les irréductibles sont des puissances
dans un monde de puissances spécialisées (Lefebvre,
2000). Leurs expériences narratives ont besoin de conditions
pour s´affirmer dans un monde si pauvre en expérience
(Benjamin, 2000; 2000a). Les discussions qui concernent la culture
et les espaces de critique des médias essaient d´analyser
cette tendance de notre contemporanéité. L´appel
de consommation, la vitesse et la dispersion qui rendent difficile
l´action interculturelle, nous renvoient à un texte classique
de Benjamin intitulé « Expérience et Pauvreté
», dans lequel comme il dit, les hommes n´aspirent pas
à de nouvelles expériences. Ils aspirent à se
libérer de toute expérience.
Nous nous intéressons
à la puissance des ressources populaires de la narration. C´est
une stratégie pour inclure les irréductibles dans le
monde, pas dans un processus d´exclusion, mais dans un processus
commun, interculturel. Cette ouverture entre-expériences
différences culturelles nous aide à comprendre
un mondial interculturel qui se fait quotidiennement.
Les irréductibles nourrissent leurs forces, à travers
des mémoires de luttes éthiques qui ne peuvent pas être
exterminées, en affirmant la capacité de réinvention
de l´histoire qu´ils portent. Leurs compromis, rêves
de liberté et de sagesse, ne s'éteignent jamais. Leurs
expériences essaient de ressignifier l´histoire, d´illuminer
leurs luttes, de disséminer les cultures et ses différences,
sans aucune prétention à la vérité.
Nous voulons
partager avec vous, dans ce Colloque, l´expansion d´une
recherche d´un commun,
expérienciel,
interculturel
dans laquelle je m´engage, où l´université
à une place fondamentale. Cette recherche universitaire
se réalise sur des terrains les soi-disant favelas
à Rio de Janeiro, qui connaissent des effets du globalitarisme.
Nous essayons de contribuer à l´inscription de l´université
dans la lutte pour la minoritaire histoire.
Cette recherche est à la manière
de Barthes (2002 :183) de l´ordre du Plus
tard. Donc, c´est un processus
où la préparation des matériaux, en vue d´un
traitement méthodique, est expansive, ouverte aux possibilités.
Avec cette façon d'aborder nous pouvons comprendre nos déplacements
par l´analyse institutionnelle, par la psychologie, par la philosophie,
par l´éducation, par l´anthropologie, par l´histoire,
par les histoires orales de vie collectives des habitants de ces communautés
pauvres (Ozório, 2007; 2007a; 2007b; 2004; 1994). Nous cherchons
à donner une luminosité à la pratique et au discours,
en privilégiant plus les frontières où habitent
les hybrides.
Il faut remarquer mon implication
en tant que chercheuse sur ces terrains. L´implication dans
le quotidien du travail renforce une sensibilité ethnologique
et un compromis affectif qui à mon avis est indispensable pour
ceux qui travaillent avec les communautés (Lourau, 1997; Ozório,
2004 ; 2007 ; 2007a). Le chercheur avec sa différence
et les participants, les résidus du système capitaliste,
ces irréductibles, sont tous des acteurs-sujets du processus.
D´ailleurs, ceux-ci, comme des puissances constituées
dans le monde, ont une place fondamentale dans ce travail de recherche-action.
L´intérêt pour
les cultures minoritaires instrumentalisées à des fins
d´assimilation, le multiculturalisme lié
à une volonté politique plus au moins explicite de renforcer
la « paix civile », l´appauvrissement
de l´expérience et l´apologie de l´information
(Benjamin, 2000a:115) nous invitent à penser-aimer-faire autrement.
Notre problématique considère la narration d´expériences
de vies comme une praxis qui intègre avec profit l´hybridité
en ce qu´elle permet de problèmatiser la question des
frontières.
Le narrateur emprunte la matière de son
récit à l´expérience (Benjamin, 2000:121).
Raconter les histoires de vies est un art, dit Benjamin (2000). Raconter
les histoires de vies dans un collectif est un art singulier, celui
qui donne accès à ce commun,
expérentiel, interculturel qui
se fait au moment de la narration. Les histoires de vie racontées
dans un collectif communisent
(praxis) le vécu, exposent le narrateur à l´autre
qui lui donne des conditions pour que ses histoires soient narrées.
Il s´agit d´un processus narratif qui fait jouer une sorte
d´herméneutique qui com-prend
(dans le sens français de prendre
ensemble) soit
un sujet, soit un groupe qui se fondent dans l´histoire mais
qui font et sont faits par l´histoire (Ozório, 2004 ;
2004a ; 2005 ; Delory-Momberger, 2000). Cette expérience
narrative porte aussi bien une dimension subjective qui échappe
à la pure objectivité que son hybridisation par le commun
qui se fait pendant le processus. Cette communisation
peut fonctionner comme désignation
libératrice, non substantielle.
Une autre culture se met à jour, la culture
comme voyage. L´ inter-culture
donne aussi bien de l´importance aux frontières énonciatives
entre-cultures, à l´éternité, à
la durée qu´à l´hétérobiographique
y compris aux conséquences de l´action humaine dans le
monde. Face au capitalisme qui déqualifie, nous cherchons les
sujets, les villes, les mondes qui ont des diverses expériences.
Celso, habitant de Mangeira, la communauté où je travaille
actuellement, explicite cette idée :
A gente vai contar as histórias
das rezadeiras, das criadoras de porco, das verdureiras, da gente
daqui. A Mangueira está precisando disso. Pessoal pensa que
Mangueira é escola de samba ou marginalidade. Tem no meio disso
aí toda a comunidade, que ninguém conhece, Nous
allons raconter les histoires des rezadeiras,
des criadoras de porco,
des verdureiras,
des gens d´ici. Mangueira a besoin de cela. Les gens pensent
que Mangueira est une école de samba ou le territoire des dealers.
Il y a, au milieu de tout ça, la communauté, que personne
ne connaît » (Ozório,
2004a).
Une conjoncture violente transversalisait notre
travail sur le terrain, à laquelle la communauté répondait
de façon imprévue, créative. Mangueira voulait
partager ses expériences de vie avec la ville de Rio, pleine
de préjugés sur ses habitants. Les mots favela
et asphalte sont
des analyseurs d´une ville coupée par les inégalités
sociales. Le mot asphalte
marque la présence des forces et formes hégémoniques
dans la ville, intéressées à la reproduction
de ces inégalités. Le mot
favela, employé à des
moments précis, n´est pas aimé par les habitants,
parce que selon eux, il reproduit la ségrégation qu´ils
subissent. Les habitants de Mangueira s´approprient
le sens de communauté
pour nommer le lieu où ils vivent (Ozório,
2004 ; 2004a ; Ventura, 1994). Ils
veulent faire comprendre que cette appropriation
ne peut avoir lieu que dans la communauté, et comme communauté,
ainsi que le dit Nancy (2001).
Celso propose qu´on pense la ville par ses
désirs (Calvino, 1990), par le contact-expérience-culture,
témoignage d´un temps et de modus
vivendi dans le temps. Il veut affirmer
la puissance des ressources populaires. Il amène à la
ville, aux mondes, les histoires des verdureiras,
des rezadeiras,
das criadoras de porco,
de la culture locale. L´interculturelle comme praxis du commun
inclut dans le global le local avec sa différence. Dans le
local le monde bouge (Santos, 2001).
En réfléchissant à cette expérience comme
une recherche universitaire, nous pouvons considérer le rôle
de l´université en construisant entre
les mondes des ponts où habitent
des voix et voies multiples, pratiques avec des significations diverses
en établissant des alliances entre
des vies
précaires, le pouvoir de la vie et une certaine esthétique
de l´existence, l´esthétique du commun
compris comme problématique interculturelle. Les étudiants
viennent à l´université pour plusieurs raisons,
l'une d´entre elles est de répondre à la commande
néo-libérale de la modernisation de l´université.
Nous les proposons des alliances avec les damnés
du monde, ceux qui connaissent des chemins étroits mais des
sorties absolument inventives pour faire face à la violence
qu'ils subissent quotidiennement. S´il y a un processus de déterritorialisation
dans ces temps libéraux qui veulent la fragmentation et l´impossibilité
de la coalition des résidus, il faut remarquer aussi que la
déterritorialisation peut être interculturelle. L´université
s´ouvre aux résidus, fait des alliances avec les périphéries
globales en montrant qu´il est possible de faire quelque chose
de différent de l´obéissance. C´est un projet
possible pour l´université. Ici nous comprenons projet
comme celui qui s´inscrit dans la complexité du réel.
« C´est une invention
au quotidien » (Berger In:
Couëdel et alli., 2007 :260).
Mon travail avec Paris 8, depuis le début
de mon doctorat, en 1996, contribue à l´approfondissement
de ce sujet. La formidable libido sciendi
de cette fac a tout un rapport avec l´étranger et ce
commun
qui se fait. La pédagogie du possible à l´université
que le philosophe Benyounès Bellagnech (2008a) a élaboré
en prenant en compte le terrain Paris 8, notamment le mouvement institutionnaliste
et l´émergence de Les Irréductibles
dans le département de Sciences de l´Éducation
peut donner des pistes pour approfondir notre problématique.
Le projet Le triangle de l´Ecumeur (Couëdel et alli.,
2007) avec les désirs de franchir les frontières, de
créer des réseaux dans les mondes nous fait penser à
une politique transfrontière où l´interculturel
à l´université a un rôle important.
Dans la diaspora politique
et culturelles des irréductibles du capital il y a un souffle
vivifiant qui rencontre des résonances dans les inquiétudes
du poète palestinien Mahmoud Darwish qui demande « ...
Vers où
doivent voler les oiseaux après le dernier ciel »
(In: Bhabha, 2003: 198).
Projets
40ème
de Vincennes - Le projet du Colloque du 11 / 14 mai 2009 et ses prolongements
festifs Sans Acccents - décembre/2008.
Notes