Cette proposition d’intervention
veut songer à quelque chose comme la « spécificité
chilienne » de l’introduction de la pensée du
philosophe français Emmanuel Lévinas dans le Département
de Philosophie de l’Université du Chili - l’Université
la plus ancienne et importante au Chili - afin d’y voir une particulière,
car située, manière de la pensée de devenir territoire.
Les enjeux de cette spécificité, ou si l’on préfère
de cette territorialisation, sont nombreux : géographiques, historiques,
politiques, etc. L’on pourra évoquer ici le trait le plus
exemplaire, peut-être, lorsqu’elle s’inscrit clairement
comme un contrepoint territorial à ce qu’on peut nommer
le processus de l’heideggerisation du milieu philosophique à
une certaine époque au Chili. Processus qui a commencé
vers les années 40 et qui a touché son sommet vers les
années 80 période où la structure universitaire
de l’Université du Chili était traversée
par l’empreinte des amis de Pinochet, le plus tristement célèbre
dictateur chilien. Or, ce processus-là ne va pas sans un autre :
la professionnalisation du métier du philosophe. Il importera
donc de montrer en quoi une pensée, sa diffusion et installation,
peut faire office d’une véritable carte professionnelle
à même d’autoriser l’entrée au monde
des idées. Rien de cela ne serait à la base de l’introduction
d’une pensée comme celle de Lévinas au milieu universitaire
chilien.
En effet, cette territorialisation a ceci de particulière qu’elle
est une territorialisation par exclusion, d’où le goût
d’un petit acte de résistance dont elle dispose, espèce
de voix dissonante à l’intérieur d’un concert
plutôt à l’unisson. L’on songera donc aux enjeux
enchevêtrés de cette territorialisation.
1. De l’introduction
de Heidegger et sa portée professionnalisante et trans-historique
Il importera de nous
approcher ici du texte du philosophe chilien Pablo Oyarzún, « Tono
y traducción ».
La question qui ouvre
ce texte est la suivante: « Que signifie le nom « Heidegger »
dans notre compréhension et exercice de la philosophie ?
» La réponse à une telle question est claire :
il était le nom d’un symptôme, celui de la professionnalisation.
Vers la fin des années 40 au Chili, le scénario philosophique
était marqué par l’ambiance heideggérienne.
Cela coïncide avec l’entrée de la philosophie au terrain
de la formation professionnelle. Vers ces années, « Heidegger
était l’auteur le plus fréquenté de tous
dans notre vernaculaire littérature philosophique professionnelle ».
Il s’agissait d’ « Envisager Heidegger comme
ce qu’on pourrait nommer l’aval et le garant invoqué
par notre professionnalisation philosophique ».
Cela dit, le nom “Heidegger” était la garantie et
le destin de la professionnalisation du métier du philosophe.
Heidegger “a été l’aval de la professionnalisation
de la philosophie au Chili, car il a procuré le fondement de
la légitimation interne de son exercice. On a extrait de lui
et en son nom, une autoconscience de la philosophie comme discipline
autonome, c’est-à-dire, comme étant douée
d’un champ propre à même d’établir sur
lui sa propre législation ».
Ce faisant, il importera de remarquer l’une des conséquences
de ce destin et garant heideggérien pour la Philosophie: sa portée
transhistorique
et inactuelle. « La relation de la philosophie avec le temps
historique présent (l’urgence de la conjoncture ou la routine
actuelle) comme extemporanéité, ce qui a été
interprété comme abstention d’action politique.
Positivement exprimé, la philosophie n’appartenait pas
à la publicité et la contrariété de l’espace
politique, du pouvoir, mais à l’intériorité
et à la secrète collaboration dans le domaine du spirituel.
L’expression politico-universitaire d’une telle spiritualité
fut l’académisme”.
Outre cela, et à
l’intérieur de cette professionnalisation une place centrale
a été attribuée et continue à être
attribuée encore au rôle de la traduction des textes. En
fait, plus on s’approchait et on s’approche de la langue
originale du texte allemand, plus on devenait et on devient philosophe.
Or, plus on devenait philosophe plus on décréditait la
langue espagnole comme garante du sens philosophique. Au nom du sens
philosophique, disons, universel
on hypothèque ce qui est le plus propre et particulier :
notre langue maternelle. « La traduction comme l’hypothèque
de notre formation professionnelle en philosophie est fondée
sur l’hypothèque de l’espagnol comme langue pour
la philosophie ».
Bref, la conséquence
naturelle d’une telle démarche implique l’installation
d’une espèce de « fascisme linguistique ».
C’est bien avec
cet état de fait que l’arrivée de la pensée
de Lévinas à l’Université du Chili va se
rencontrer.
2. De l’introduction
de Lévinas et de sa portée
Il faudra dire que l’entrée
de la pensée de Lévinas au milieu académique au
sein du département de Philosophie de l’Université
du Chili s’est produite vers les années 1994 et que cette
entrée est l’œuvre de Patricia Bonzi, professeur
actuellement à la retraite. D’abord exonérée
de l’Université du Chili par les amis de Pinochet et puis
exilée en France pendant 16 ans - durant lesquels Paris 8 a été
le refuge intellectuel pour les chassés de leurs pays - le retour
de Patricia Bonzi à l’Université a été
marqué pas seulement par la précarité concernant
les conditions de travail,
mais surtout par la précarité de l’horizon philosophique,
de l’offre philosophique, très étroit et réduit
qui ankylosait le corps philosophique-universitaire.
La manière dont
la pensée se territorialise à l’intérieur
de l’Université a voir avec une logique générale
d’appropriation des espaces et territoires « de »
et « pour » la pensée. La promotion et
choix d’un certain domaine de recherche philosophique à
l’intérieur d’une institution universitaire laisse
toujours entrevoir, disons, « l’autre »
d’elle comme son ombre ineffaçable. C’est bien l’imminence
du caractère « polémique »
- la façon de soutenir une opinion ou une pensée contre
une autre - associé à la philosophie qu’il faudrait
reconnaître ici. En effet, si l’on suit le philosophe espagnol
Gustavo Bueno, qui disait quelque chose comme ceci : « tout
savoir est toujours un savoir contre
un autre »,
il faudra se demander contre
quelle pensée
s’est produite et continue à se produire, par exemple,
le processus de « heideggerisation » dont nous
avons parlé plus haut. Inversement l’on pourra penser que
c’est bien contre
ce processus
que la démarche de Patricia Bonzi a eu sa force spécifique.
De ce fait, cette introduction fait office de réponse. En effet,
contre
le panorama d’une « philosophie seigneuriale »
- selon l’expression de Patricia Bonzi - l’esprit réflexif
qui animait les cours de Mme Bonzi était celui de l’élaboration
de ce qu’elle nommait « une ontologie de nous-mêmes »,
d’une part, et de par ce fait, celui de « résister
à l’institution et protéger l’individu rebelle »,
d’autre part. Face à une philosophie transhistorique, insoucieuse
des exigences politiques et réflexives de l’heure, et qui
ne pense qu’aux choses sempiternelles donc, l’entrée
de la pensée de Lévinas et bien sûr la lecture que
Mme Bonzi en proposait a signifié un tout premier essai de rompre
avec une longue tradition plutôt incontestée. En effet,
une philosophie en tant qu’« ontologie de nous-mêmes »
a ceci de particulier qu’elle ne peut être élaborée
qu’au prix de mettre en avant notre condition de sujets situés,
qui appartiennent à une histoire, face à laquelle un devoir
de mémoire et de responsabilité s’impose. La pensée
ne peut ainsi se produire qu’à travers les événements
vécus. C’est à partir de là, de l’expérience
réfléchie, porteuse d’une « ontologie
de nous-mêmes » d’où la pensée
prend sa forme et dignité.
En résumé,
il n’y a pas de territoires de pensée en général,
mais de territoires de pensée indexés sur des traits bien
spécifiques. C’est bien sur ces traits qu’il faudrait
se porter réflexivement afin d’essayer de répondre
à la question si vaste, si complexe, de savoir si le pouvoir
territorialisant dont ces traits disposent cautionne convenablement
la totalité de la production du sens ou de territorialisations
de sens.
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