Un dispositif de dynamique
de projet et de transformation sociale
Nous
n’apprenons jamais le langage sans apprendre, en même
temps, les conditions d’acceptabilité de ce langage.
C’est-à-dire, qu’apprendre un langage, c’est
apprendre en même temps que ce langage sera payant dans telle
ou telle situation.
Pierre Bourdieu
Dans
les
années 68, notre université – le Centre Expérimental
Universitaire de Vincennes – avait pour but de se "projeter
dans le monde" et d'être en interaction permanente avec celui-ci.
Cette façon de penser l'université sans rupture avec l'extérieur
a transformé la communauté universitaire aussi bien dans
ses objectifs et ses axes de recherches, que dans ses méthodes
d'enseignement. Pour nous, au département de Français
Langue Etrangère, il s’agissait de nous débarrasser
des "méthodes" et d’inventer une pédagogie
qui n’enferme pas l’étudiant dans un carcan de connaissances
pré-construites, dans un rapport d'apprentissage où l'enseignant
est la seule source du savoir. Nous voulions inciter à l’innovation,
à la recherche, à la création, construire un endroit
où les connaissances des uns et des autres entreraient en interaction,
se testeraient, se façonneraient, feraient naître de nouvelles
pistes. Pour y parvenir il fallait « reconnaître »
l'étudiant comme sujet-acteur. Et donc mettre en place un dispositif
permettant
aux étudiants étrangers d’intervenir dans le jeu
institutionnel, et donc d’en acquérir le langage, condition
sine
qua non
de leur insertion et de leur réussite. Il fallait que d’emblée
les étudiants étrangers aient la parole et puissent ainsi
développer une conscience critique. Comme le dit Paulo Freire,
la parole est toujours l’unité dialectique entre action
et réflexion, entre pratique et théorie, l’éducateur
n'étant pas au service d’une « science neutre »
et d’une pédagogie apolitique, mais d’une praxis
pour la transformation sociale.
Le
dispositif présenté ici de façon succincte (1),
est
aussi un dispositif de recherche-action participative sur les facteurs
pyscho-socio-cognitifs et politiques qui interviennent dans l’acquisition
d’une langue et les contextes qui favorisent cette entreprise
essentiellement sociale. L’idée centrale a été
de définir, à côté de l’objectif qui
institutionnellement est le seul qui compte, l'apprentissage de la langue,
un autre objectif en apparence éloigné, la réalisation
de projets collectifs, ce qui explique l'ouverture des cours, quelques
années plus tard, aux étudiants français. Projets
choisis et définis par les étudiants eux-mêmes,
ayant prise sur leur environnement, cet environnement étant à
la fois celui où s’effectue l’apprentissage et celui
dont l’étudiant est issu et est peut-être appelé
à retourner. L’hypothèse sous-jacente était
que la maîtrise du langage s’acquiert par son usage intensif
dans l’accomplissement d’activités cognitives complexes
et dans des contextes où le langage légitime contraint
l’interlocuteur à s’y conformer ou, à défaut,
à prendre conscience de ses enjeux et de la distance à
parcourir pour parvenir à sa maîtrise, maîtrise qui
suppose la prise en compte des modes de compréhension/incompréhension
de l’autre, partenaire, destinataire ou adversaire du projet.
L’apprentissage du langage ne se réduit pas à l’acquisition
d’une compétence linguistique stricto sensu. Le
dispositif vise simultanément, la maîtrise de la compétence
pratique, qui s’acquiert en situation, dans la pratique
(Bourdieu), ainsi que la mise en perspective de différents systèmes
culturels. Les projets y sont conçus comme des modèles
organisateurs qui structurent les rapports avec l’extérieur,
engagent les étudiants dans un processus de confrontation avec
des interlocuteurs sur lesquels ils doivent avoir un impact dans des
situations qu'il s'agit d'analyser, de transformer. C’est en fonction
de toutes sortes de confrontations internes et externes que naît
et se développe l’attitude critique vis-à-vis de
l’environnement, déclenchant un processus de questionnement
des normes sociales et culturelles intériorisées.
Les
ateliers de conception et réalisation de projets sont composés
d’un public d’une extrême hétérogénéité :
Français et étrangers venus des cinq continents, d’origines
sociales diverses, d’âges fluctuant entre 18 et 40 ans voire
50 – étudiants de licence mais aussi en master ou en thèse
— de cursus très variés – lettres, arts, informatique,
philosophie, sciences politiques. Le projet tel qu'il est envisagé
a pour objectif d’intervenir dans des dispositifs sociaux sur
lesquels les étudiants comptent avoir prise pour agir. Cinq à
six groupes-projet émergent chaque semestre. Le fait que chaque
étudiant est appelé à vivre partiellement le projet
des autres crée par ailleurs la possibilité d’une
distanciation critique par rapport à son propre projet. La langue
est alors ressentie dans son exercice civique, comme un outil d’intervention
sociale. Les étudiants sont conduits à participer à
la vie universitaire et sociale, à en questionner les enjeux
à travers leur pratique, à prendre position, à
débattre des problèmes contemporains afin de mieux se
situer sur l’échiquier politique, à tenir un rôle
à l’université comme dans la cité, voire
par-delà l’hexagone.
Quelques
exemples de la nature de ces projets : publication chaque semestre
de la revue ECHO-graphie
écrite par l’ensemble des étudiants des ateliers depuis
1980 ; Le
Triangle de l’Ecumeur,
constitution d’un réseau international inter-universitaire
de rencontres et de réflexion sur la notion d’interculturalité
et d’interdisciplinarité ;
organisation d’un festival interculturel annuel et de journées
à thèmes dans l’enceinte de l’université ;
installation de bibliothèques au Togo et au Sénégal ;
mise en place d’associations loi 1901 telles que TVNERE
(« Une télévision étudiante à
la fac »), le CIVD, Centre
interculturel de Vincennes à Saint-Denis créé
en 1984 à Paris 8, L’ONG L’AMAP, Amitié
des peuples du monde
(http://amitie-peuples.org).
L’ONG est née en 2004, à la suite de la célébration
du 20ème anniversaire du CIVD marquée par un gigantesque
festival interculturel. Parmi
ses trois axes d’action, L’AMAP organise des formations
à la pédagogie de projet dont les premières ont
eu lieu au Chili et en Algérie (cf. le site de L’AMAP).
Son objectif est
de mettre à profit l’extraordinaire réseau international
tissé à travers le temps et à travers le monde
pour poursuivre et amplifier le type d’actions que nous développons.
Il existe déjà L’AMAP-Chili et L’AMAP-Grèce.
D’autres antennes sont en voie de constitution au Sénégal,
au Togo, en Haïti. La
création de L'AMAP résulte d'une exigence :
sortir des murs de l’université, de l’artificieux,
pour projeter, se projeter . « C’est cette ouverture
au monde et à l’avenir que suscite le projet. Le politique
n’est pas dans l’artifice. Le politique, c’est ce
qui crée des rapports nécessaires pour qu’on puisse
exister ensemble » (Guy Berger).
Tous
ces projets sont le fruit d’initiatives étudiantes et procèdent
d’une même dynamique : “ avoir la possibilité
d’agir ”,
expression récurrente que l’on trouve dans les journaux
de bord des étudiants.
“Faire
quelque chose d’utile ” disent-ils aussi, expression
ambiguë traduisant à la fois une sorte de justification
sociale et un désir d’action et de transformation. La réalité
sociale du projet trouve son plus parfait aboutissement dès lors
qu'il peut se déployer au-delà des frontières de
l'hexagone. Il est lié à un enjeu existentiel dans lequel
chacun a sa place, étudiant, étranger, français.
Porteur de sens, "il s'éloigne du banal et du quotidien
pour penser un inédit idéalisé, un ailleurs souhaitable
à réaliser" (Jean-Pierre Boutinet). Dans ce qui est
à la fois confrontation et solidarité se nouent des liens
qui perdureront bien au-delà de la phase finale du projet. Le
projet est aussi une réponse à un sentiment d’atomisation,
de non appartenance, de déni de la personne. Ses protagonistes
se trouvent en position de créateurs, d’innovateurs, de
générateurs de sens, de traceurs de voies qui les sortent
de l’anonymat et les fait exister en tant que citoyens. Citoyens
d'ici ou d'ailleurs, peu importe.
Le
Dispositif repose sur une architecture
spécifique
combinant l'apport des groupes-projet, travaillant en autonomie dans
le hors-champ de la salle de cours, et du grand groupe, un va-et-vient
entre sous-groupes et grand groupe, entre extérieur/intérieur.
L'objectif du grand groupe en séances plénières
est de servir de cadre aux synthèses émanant des groupes-projets,
à l'évaluation, à la critique, à l'exercice
de la prise de parole en public, à l'auto-correction, à
la pratique du débat sur des questions d'actualité. La
ritualisation Grand-groupe/Groupes-projet/Grand-groupe
sert de repère spatio-temporel et joue un rôle essentiel
dans la structuration d'un ensemble complexe. A l’intérieur
de ce processus peuvent s'exercer les règles de morale sociale
minimale : l’écoute, le respect de l’autre,
la coopération, la ponctualité, l’assiduité,
la responsabilité individuelle et collective. Les règles
édictées ne fonctionnent pas comme des formules incantatoires
mais comme des valeurs démocratiques garantissant un savoir-être
ensemble pour que les projets aboutissent.
L’une
des obligations imposées aux étudiants est la rédaction
d’un journal de bord hebdomadaire, « écrit au
fil de la plume », dans lequel ils consignent leurs impressions,
leurs découvertes, leurs interrogations et analysent l’évolution
de leur groupe et de leur projet. Dans les journaux de bord, les participants
ne se réfèrent en général jamais à
la sphère du culturel pour expliquer le dysfonctionnement des
groupes. Ils en appellent aux heurs et malheurs de la communication
interpersonnelle, à la nature du projet, au fait qu’un
“ leader ” ait su ou non cristalliser les aspirations
de chacun. Cela ne signifie pas qu’aucun conflit de type culturel
ne se produise. Mais lorsqu’il advient, tout expliquer par la
variable culturelle ne sert souvent à rien ou
plutôt sert souvent à masquer le politique et le social.
Les personnes mettent en retrait telle de leurs croyances, négocient
des valeurs auxquelles elles adhèrent, parce que l’importance
du projet commun impose d’abdiquer momentanément sur les
attachements identitaires. Est-ce à dire que les étudiants
arrivent à transcender les particularismes culturels ? On
peut seulement constater qu’une forme de tolérance, voire
de compréhension, est vécue comme principe nécessaire
à l’agir ensemble et que ce sont les éléments
fédérateurs qui mobilisent les participants plutôt
que ceux qui séparent. Personne ne sort "indemne" d'un
semestre de pratique à l'intérieur de ce dispositif.
Au
centre de ce dispositif, profondément interculturel dans sa nature
même, se situe le sujet, son inscription sociale et sa possibilité
d’intervention. « Cette conception de l’éducation
comporte une dimension résolument politique dans la mesure
où le projet est porté par des auteurs, des acteurs, par
des personnes qui ne sont pas prisonnières d’un programme
avec un chef de programme qui impose des modèles »
(Guy Berger). Le lien social qui s'y constitue est à décrire
en termes négatifs : non autoritaire, non pyramidal et non
institutionnel, où le langage n’est pas seulement « objet
d’intellection » mais aussi « instrument
de pouvoir et d’action » (Pierre Bourdieu). Elle est
une démarche d'émancipation des sujets sociaux «
qui transforment le monde tout en se transformant » (Paulo Freire).
Le Dispositif de Pédagogie de Projet stimulant l'émergence
d'actions de transformation permet d’accueillir le réel,
de le penser, de l'analyser, de le mettre collectivement à l'épreuve
du sens. Il s’agit de susciter chez les étudiants
un questionnement permanent sur le monde, une interrogation sur leur
place et leur engagement, sans occulter ce qui paraît antagoniste
ni neutraliser ce qui se présente comme concurrent. C'est l'accès
à la complexité qui appelle, selon Edgar Morin, « une
réforme de la pensée, c'est-à-dire une réforme
qui instituerait le principe de reliance, en rapprochant ce qui jusqu'à
présent était conçu de façon disjointe et
parfois répulsive ».
L’enseignement
tel qu’il est présenté ici, participe de cette prolifération
imprévue dont les rigidités institutionnelles s’accommodent
mal (A. Couëdel, G. Stamelos 2001). On peut parler de l’effet
rhizomatique du dispositif au sens où l’entend Gilles Deleuze
tant il est vrai que ce qui est mis en place se développe de
façon imprévisible et souterraine, donne lieu à
des prolongements et des resurgissements inattendus, ici et là,
en France et ailleurs : « Un rhizome peut être
rompu, brisé en un endroit quelconque, il reprend suivant telle
ou telle de ses lignes et suivant d'autres lignes » disait
Deleuze.
- Ce dispositif
est connu sous le nom de Dispositif de Pédagogie de projet :
intervention/insertion (Le DPP : i/i)