La
fonction critique dans la formation professionnelle à l'Université.
Pendant
dix ans, j'ai exercé comme maître de conférences
dans un département universitaire des Sciences de l'Education
qui a centré son activité d'enseignement et de recherche
sur la formation initiale et continue d'adultes aux métiers
de la formation et de l'encadrement dans les secteurs de la santé,
du travail social et de l'entreprise (DRH , responsables de formation).
De
mon point de vue, la participation de l'Université à
la formation professionnelle dans ces métiers ne pouvait se
justifier que par l'aide à la construction d'une fonction critique
chez les futurs professionnels. L'intervention du département
des Sciences de l'Education dans ces formations diplômantes
me semblait légitime parce que la fonction critique est constitutive
de toute entreprise éducative et parce qu'il n'y pas de formation
possible, formation professionnelle comprise, sans éducation.
Mon
enseignement ainsi que les formations que j'ai proposées (DESS
Formation et Culture) mettaient en avant trois grands objectifs privilégiant
la construction d'une attitude critique dans la professionnalisation
des futurs praticiens des métiers de l'éducation,
de la santé, du travail social
:
-
partir
et se départir du sens commun et des idées reçues
qui s'attachent à ces métiers et aux actions de
ceux qui les exercent.
-
élucider
et mettre en question les représentations instituées
et les significations sociales imaginaires qui surdéterminent
le rapport à ces métiers et aux fonctions sociales
qu'ils remplissent.
-
ne
pas réduire la formation à la seule transmission
des savoir-faire utilitaires, à la réalisation des
actions et des gestes propres au métier, mais élargir
« la culture générale »
des futurs professionnels.
Ces
trois conditions nécessaires à l'activation d'une fonction
critique ont pour corollaires des modes d'action pédagogique
propres à l'Université et transposables dans une formation
universitaire professionnalisante :
-
la
formation par la recherche qui privilégie le travail de
problématisation plutôt que la résolution
de problèmes.
-
la
formation par le recours aux théories produites par les
sciences humaines et sociales afin que la compréhension
du métier et des processus associés s'appuie sur
des significations conceptuelles élaborées et précises.
-
La
formation par les détours qui produisent de la distance
vis-à-vis de ce qu'il convient d'apprendre : détours
par des savoirs qui dégagent l'apprenant des contingences
du métier et l'engage dans des processus de création.
Mais
pour qu'un tel programme soit possible, il convient que l'institution,
les formateurs universitaires et les chercheurs en sciences humaines
se l'appliquent à eux-mêmes et soient en mesure d'analyser
et de résister à l'emprise de la fonction gestionnaire
et à la force de l'injonction d'adaptation de la formation
au contexte économique et social existant. Or l'emprise managériale
se développe aujourd'hui non seulement par la dérive
gestionnaire de la « gouvernance » des universités
mais aussi par l'intégration, y compris dans les publications,
d'une langue et d'une rhétorique spécifique qui est
justement celle du management. Elle est particulièrement présente
en Sciences de l'Education et elle a déjà infiltré
le discours sur et dans l'école au service d'une forme nouvelle
de contrôle idéologique.
De
la rhétorique à l'idéologie managériale
Le
management désigne à l'origine l'ensemble des méthodes
que l'entreprise capitaliste industrielle met en uvre pour
obtenir la mobilisation des salariés au service de ses objectifs
de production et de ses profits. Les formes innovantes du management
participatif et du management par projets consistent à obtenir
une adhésion des salariés devenus acteurs de l'entreprise.
Il s'agit d'obtenir le recouvrement des objectifs personnels que les
salariés et les cadres donnent à leur travail, par les
objectifs de l'entreprise et de l'institution. Les acteurs doivent
faire corps avec l'entreprise moins dans leurs comportements manifestes
et dans leur présence active que dans leur état d'esprit
au travail : une attitude positive, participative et collaboratrice
en quelque sorte. Le management moderne ne vise pas seulement une
organisation rationnelle du travail pour obtenir un maximum de rentabilité,
il devient un moyen de captation des désirs, des pensées,
des esprits et de l'imaginaire. Avatar moderne et nouvelle expression
de « la servitude volontaire » (La Boétie),
le management se pare de tous les attributs d'une idéologie au
sens que donne Ricoeur (1997, P.31) à cette notion : « L'idéologie
est la voix d'une intégration à un système qui
se clôt dans une rhétorique spécifique et qui
absorbe la pensée du sujet dans une communauté d'intérêts
qui ne sont pas nécessairement les siens. »
Comme toute idéologie, l'idéologie managériale
doit s'étendre et se généraliser à tous
les rouages de la société. Elle prend d'abord pour cible
les praxis qui orientent le sens de l'action humaine vers un projet
d'autonomisation individuel et collectif et en premier lieu l'éducation.
Contrairement
à ce qu'avance quelques analyses un peu rapides, voire simplistes,
la colonisation du monde de l'éducation par les modèles
du management ne se traduit pas seulement et principalement par transfert
du vocabulaire de l'entreprise aux sciences humaines. En associant
l'harmonie consensuelle à la gestion rationnelle, le management
disqualifie le conflit et la controverse et donc toute possibilité
d'exercice d'une pensée critique. La pensée managériale
introduit des propositions conceptuellement faibles mais qui s'appuient
sur des évidences de bon sens voire des tautologies.
Elles deviennent les emblèmes du changement dans l'organisation
innovante et efficace. Elles produisent une sorte de sidération
cognitive, parce leur formulation interdit toute mise en question.
Elles ne peuvent pas « décemment » être
contredites car leur signification peut toujours fluctuer. La multiplicité
des définitions qu'elles génèrent est corrélative
de la relativité des significations dogmatiques que leur attribuent
leurs laudateurs pour emporter la conviction et produire l'adhésion.
Leur sens se réduit alors aux connotations qu'elles produisent
en lien avec une bonne conscience consensuelle. Citons par exemple
la notion de « praticien réflexif ».
Qui pourrait arguer qu'un professionnel puisse exercer une activité
sans une réflexion qui lui permette un retour réflexif
sur ce qu'il fait ? Cette évidence est si forte que ce
qui est seulement en question chez le praticien réflexif concerne
sa manière de faire et non le sens de ce qu'il fait. Le management
moderne ne s'accommode plus de l'ordre taylorien. Il nécessite
l'adhésion aux procédures et donc la compréhension
du cours de l'action productive pour résoudre les problèmes
de fonctionnement. Mais il ne va jamais jusqu'à interroger
les significations sociales, culturelles, politiques, philosophiques
de ce qui est fait. On pourrait rajouter à la liste des productions
emblématiques du management, la notion très à
la mode de « métier d'élève »
ou même celle de « contrats didactique et pédagogique».
Le plus souvent à l'insu des chercheurs et pédagogues
qui les promeuvent, elles n'en sont pas moins par leur lien originaire
à l'univers des rapports économiques productifs et marchands,
des vecteurs de propagation de la pensée managériale
en éducation. Il faut y adjoindre bien sûr les notions
« d'accompagnement », de « médiation »
et de « régulation » dont le sens est
directement emprunté à l'univers du management.
Ainsi
des notions qui étaient chargées de l'épaisseur
d'une controverse sémantique historiquement et rigoureusement
élaborée dans une variété de domaines
conceptuels et théoriques, se retrouvent soudainement vidées
de la pluralité des significations possibles et renvoyées
à l'insignifiance d'une connotation provisoirement et médiatiquement
en vigueur. Retour et dilution dans le flou du bon sens consensuel
avec affaiblissement du sens commun réduit à sa part
« sentimentale » la plus inconsistante. La fonction
critique comme fondement de la recherche devrait mettre l'enseignement
universitaire à l'abri d'une telle dérive. Ce serait
sans compter sur la puissance de contrôle de la rhétorique
managériale qui voit ses effets renforcés par la disjonction
entre enseignement et recherche proposé par la réforme
en cours. Le management construit sa puissance de contrôle social
sur trois caractéristiques : adhésion, communication,
adaptation.
-
l'adhésion volontaire à des procédures dont les
finalités ne sont pas directement accessibles : élaborer
soi-même des projets dont la conception et les visées
ne nous appartiennent pas.
-
la constitution de rituels communicationnels qui s'appuient sur l'insignifiance
d'énoncés qui renvoient à chacun la responsabilité
de l'échec comme de la réussite de son action :
autoévaluation, autocontrôle, autoformation .
-
l'adaptation à l'existant grâce au pragmatisme gestionnaire
qui réduit toute action humaine et toute mobilisation cognitive
à la fonction « résolution de problèmes » :
régulation, démarche qualité, qualité
totale, zéro défaut.
Cette
idéologie a fait main basse sur les notions et les
concepts inventés et élaborés dans la multiplicité
des traditions politiques et philosophiques de la pensée occidentale.
Voir par exemple: « autonomie », « sujet »,
« volonté », « inter-action »,
« projet », « évaluation »,
« pédagogie » qui constitueront quelques-unes
des entrées d'un vocabulaire critique en cours d'écriture.
Elle les a vidés de leurs contenus signifiants afin de s'en
confectionner à peu de frais une parure emblématique.
Elle a produit un langage dogmatique, un mirage linguistique, une
langue de bois. Son usage incantatoire permet à chacun de se
reconnaître et d'être reconnu comme adhérent au
grand « tout » unificateur de la Communication
Généralisée. Dans l'éducation, les effets
de la diffusion de la pensée managériale sont :
-
L'anéantissement de la parole qui est remplacée par
la communication. On ne parle plus, on communique.
-
La dépréciation de la pédagogie à laquelle
se substituent des formes contractualisées d'échanges
qui dénient que toute transmission de savoir s'appuie d'abord
sur une économie du don.
-
La quête permanente de la reconnaissance qui revient à
l'acceptation de son impuissance à imaginer et à créer
et qui réduit la notion d'autonomie à son acception
fallacieuse la plus courante : « faire seul ».
Imaginons
la formation du nouveau pédagogue dans cet univers du manager :
sa rencontre avec la communication, le contrat, et avec toutes les
notions qui vont concourir à son « autonomie »
dans le processus « d'autoformation » universitaire.
Envisageons aussi les moyens de la résistance à la généralisation
de l'idéologie managériale.
La
communication comme déni de la parole.
L'autoformation
de notre enseignant conjointement médiateur, régulateur,
évaluateur, accompagnateur, manager, avait pris son rythme
de croisière. Il venait d'étudier la notion de « changement »
et savait donc qu'on ne pouvait pas ne pas changer. Les chercheurs,
le sens commun et les hautes valeurs universelles portées par
les meilleurs sentiments le confortaient dans sa conviction : le changement
est, était, et serait la fin et le moyen de l'éducation.
Il savait maintenant que toute résistance au changement était
vaine et dangereuse. Il avait surtout appris que résister au
changement était le symptôme de graves troubles psychologiques
comme l'attirance pour la tradition ou l'amour pour ce qui persiste,
s'use et se transmet invariablement à travers le temps. Il
était convaincu que la résistance au changement était
un terrain propice au développement de pathologies sociales
irréversibles comme l'allergie à toute forme de compétition,
ou le rejet chronique par l'organisme de tous les gadgets de l'innovation
technique qui font le sel de la vie. Les élucubrations sémantiques
et les résistances nostalgiques de quelques écrivains,
poètes, moralistes, fabulistes ou philosophes ne pourraient
plus perturber sa marche vers les compétences de communicateur
de l'enseignant hypermoderne. Il lui restait à croiser
sur ce chemin bien balisé du changement naturellement bon et
auquel rien ne résiste, la belle notion de communication. Il
en connaissait les techniques nouvelles qui sont aussi celle de l'information,
les NTIC. Pour parfaire son auto-formation en matière de communication,
ses formateurs venaient tout juste de lui indiquer l'existence
de l'école de Palo Alto. Watzlawick, un de ses représentants,
avait prévenu : « on ne peut pas ne pas communiquer »
comme on ne peut pas ne pas changer. La question du sens, de la direction
du changement que propose la communication généralisée
n'étant bien sûr qu'une question accessoire. Ces
chercheurs considérent la communication comme une fonction
primaire et quasi organique de l'humain au même titre que la
digestion, la respiration ou l'excrétion ce qui ouvre très
largement la palette des organes qui peuvent servir à communiquer.
Ainsi communiquer au même titre que ces fonctions physiologiques,
ne demanderait de prime abord l'activation d'aucune fonction psychique
supérieure telles que la réflexion ou l'imagination.
Communiquer est une des fonctions de l'organisme. La communication,
avant même qu'elle puisse concerner les relations entre les
hommes, est un concept de la biologie.
« En
biologie moderne, il serait impensable d'étudier un organisme,
même le plus primitif, en l'isolant artificiellement de son
milieu. En vertu des hypothèses formulées notamment
par la Théorie générale des Systèmes,
les organismes sont des systèmes ouverts qui maintiennent leur
équilibre (ou stabilité) , et peuvent même évoluer
vers des états de grande complexité, grâce à
un échange incessant d'informations avec leur milieu. Si nous
comprenons que tout organisme pour survivre doit non seulement se
procurer les substances nécessaires à son métabolisme,
mais aussi une bonne information sur le monde environnant, nous voyons
alors que communication et existence sont des concepts inséparables.
Subjectivement, le milieu est vécu comme un ensemble d'instructions
concernant l'existence de l'organisme ; en ce sens, les effets
du milieu sont anologues au programme d'un ordinateur. (…)
Au
niveau de l'humain, (…) les messages d'importance vitale en
provenance du milieu qu'il faut décoder n'ont fait que glisser
du domaine biologique à un domaine psychologique. P.
Watzlawick, J .H Beavin, D.D. Jackson, (1972
Ainsi
la communication est d'abord un échange d'informations entre
l'organisme et son milieu placé sous le contrôle
d'un programme qui « glisse » de l'organisme
au sujet. L'existentiel humain sous instructions ? Première
désillusion pour notre apprenti auto-formé : la
communication qui se jouerait du temps et de la distance et ouvrirait
à l'échange généralisé dans la
totale liberté d'expression ne serait qu'un système
régulé d'échange d'information sous contrôle ?
Mais peut-être ne devons-nous pas confondre information
et communication : l'information se transmet, s'échange
et se diffuse alors que la communication suppose la relation ?
Il n'en demeure pas moins que la « communication »
désigne aujourd'hui exclusivement les procédures de
diffusion, d'échange et de propagation de l'information.
La déferlante de l'information est portée par les médias
qui la canalisent et du même mouvement contiennent et contrôlent
le discours, le récit, l'image qu'ils sont censés communiquer.
Pour G. Deleuze (2003) l'information et la communication sont conjointement
instruments de la société de contrôle :
« En
premier sens, la communication est la transmission et la propagation
d'une information. Or une information, c'est quoi ? Ce n'est
pas très compliqué, tout le » monde le sait,
une information est un ensemble de mots d'ordre. En d'autres termes,
informer, c'est faire circuler un mot d'ordre. Les déclarations
de police sont appelées à juste titre des « communiqués ».On
nous communique de l'information, on nous dit ce qu'on est censé
devoir ou être tenu de croire. On ne nous demande même
pas de croire mais de nous comporter comme si nous croyions.
C'est
cela l'information, la communication et, indépendamment de
ces mots d'ordre, il n'y a pas d'information, pas de communication.
Ce qui revient à dire que l'information est exactement le système
du contrôle. »
Nous
retrouvons dans cette analyse de Deleuze les deux voies de l'efficacité
de l'action managériale que nous avons déjà évoquées :
la montée de l'insignifiance qui remplace la parole par les
mots d'ordre (Cf. Castoriadis 1996) et l'adhésion dans l'illusion
de la croyance qui substitue le paraître à l'être
au monde.
La
première se traduit par la réduction de la polysémie
du signe et donc du langage à l'univocité du signal
qui produit la réaction comportementale attendue. On nomme
assez souvent cela « interaction » dans les
modèles systémiques ou cybernétiques. La seconde,
corrélative de la première, se réalise dans les
productions langagières emblématiques sous forme de
« mots d'ordre » du type « enfant
au centre du système» ou « revenons aux
bonnes vielles méthodes qui ont fait leur preuve »,
ou encore « restaurons l'autorité qui est alors
confondue avec l'autoritarisme». Ils suffisent alors, par leur
répétition incantatoire, à produire l'illusion
d'une croyance qui est la deuxième voie de l'adhésion
au projet managérial. A cette stratégie de l'idéologie
managériale, il faudrait ajouter une tactique très efficace
qui est celle du débordement communicationnel que Bruner (1997,
p. 160.) dénonçait il y quelques années comme
néfaste aux apprentissages : « Une des grandes
victoires de l'apprentissage, c'est d'aboutir à organiser les
choses dans votre tête de telle manière que cela vous
permet d'en savoir plus que vous ne devriez en savoir.
Cela demande de ressasser, mais aussi de vous demander ce que vous
savez déjà. L'ennemi de la réflexion, c'est la
précipitation, le torrent d'images
Avec
la métaphore du flot ou du torrent, le psychologue introduit
la question du temps dans le processus d'apprentissage. L'apprentissage
ne s'accommode ni de la ligne droite ni du débit forcé.
Il a besoin d'un courant qui parfois s'apaise dans les larges méandres
du temps passé pour faire ressurgir ce qui est déjà
su. Il a besoin de la durée pour réorganiser cognitivement
des liens entre les savoirs acquis. Retourner, répéter,
reformuler, réentendre, ressentir, revenir, repasser souvent
par les mêmes chemins pour en éprouver les variations
sont autant de clés de l'acte pédagogique (la rumination
nietzschéenne). Le temps de la pédagogie n'est pas réductible
à celui de l'information car le flux d'information produit
immédiatement sidération, anéantissement de la
parole par le surgissement spontané des émotions et
des affects primaires, libres de toute pensée et de toute représentation.
Alors l'information devient, comme le dit Deleuze, mot d'ordre et
moyen de contrôle des comportements grâce à l'anéantissement
de toute fonction critique réflexive.
Mais
G. Deleuze précise qu'il nous donne ici une définition
en « premier sens » de la communication
laissant entendre qu'il pourrait y en avoir un second, et peut être
d'autres encore. Notre futur enseignant manager a bien compris que
communiquer ne nécessite pas systématiquement la parole,
mais il maintient que parler c'est toujours communiquer. Il faut bien
pour parler avoir au moins un interlocuteur à qui on a quelque
chose à dire, un savoir à communiquer. Que fait l'enseignant
pour transmettre des savoirs : il parle à des élèves.
Il communique des informations en les énonçant
dans un discours qu'on nomme cours. Seulement, il ne peut se contenter
de cela. Et en effet, s'il parlait seulement pour communiquer de l'information
sous forme de mots d'ordre, il aurait peu de chance d'être entendu
par les étudiants. Il doit aussi relier toutes les notions,
tous les concepts toutes les techniques évoquées dans
un système organisé d'interaction qui constitue le savoir
transmis. Cependant le traitement didactique du savoir ne suffira
pas non plus pour que les élèves apprennent ce qu'il
enseigne. Il en a fait maintes fois l'expérience au collège
devant des élèves qui tout en étant devant lui
pendant l'heure de cours étaient à cent ou mille lieux
de son discours rationnel et réflexif. Alors il aura recours
à diverses formes de narration, de récits qui contiennent
les savoirs. Il autorisera chaque étudiant à interpréter
les savoirs transmis dans son expérience propre, dans son imaginaire
personnel, à plus forte raison si ces savoirs n'ont pas de
fonctions utilitaires immédiates. Contrairement l'idéologie
managériale où ce qui est dit doit avoir un usage immédiat
la parole du professeur ne dissocie pas « expression poétique et
discours réflexif » (cf F. Jullien 2006 p.44).
Le professeur inscrit le texte du savoir dans une poétique
car, si le flou de la parole dans sa sensuelle oralité est
constitutif de la poésie, il l'est aussi de la pédagogie.
Le poète parle « pour ne rien dire »
ou plutôt pour dire ce que chacun sait parce qu'il l'a déjà
éprouvé alors qu'il ne l'avait pas encore perçu
dans cette forme. Le pédagogue parle pour que ce qui est intuitivement
perçu dans le flou d'une connaissance éprouvée
prenne une forme particulière et devienne ainsi intelligible.
Pour le professeur, parler est donc plus et autre chose que communiquer.
Parler, c'est être en présence et se mettre en présence
dans une situation d'enseignement. Cette présence de la parole
se lit dans les attitudes, dans les gestes, dans les regards, dans
l'inflexion de la voix, dans la posture du professeur et dans le rythme
qu'il donne à la séquence. Les étudiants peuvent
y déceler sa passion pour le savoir et pour sa transmission.
Ils y retrouvent la puissance de l'éros qui déjà
avec Socrate est le moteur de la relation maître - élève
et de l'éducation. Passion et identification, transfert et
contre-transfert se jouent dans cette parole en présence. Parler
pour le professeur consiste à redire, répéter,
reformuler, à polir patiemment son langage à la rugosité
des mots. Parler n'est donc pas d'abord s'exprimer, sortir quelque
chose de soi pour le communiquer. Parler n'est pas communiquer. Il
faut un homme de théâtre qui comme le pédagogue
est aussi un homme de paroles pour nous le dire haut et fort :
« Parler n'est pas s'échanger et troquer - des
idées, des objets - parler n'est pas s'exprimer, désigner,
tendre une tête bavarde vers les choses, doubler le monde d'un
écho, d'une ombre parlée ; parler c'est d'abord ouvrir
la bouche et attaquer le monde avec, savoir mordre. »
Valère Novarina, (1999, p.16)
Parler
pour le professeur consiste d'abord à éprouver en soi
le texte du savoir, à le faire croître dans l'intimité
de sa personne, dans les circonvolutions de son histoire. Ainsi il
pourra le transmettre, le donner en présence. La parole construit
les formes de relation qui autorisent celui qui écoute à
la recevoir et peut-être à apprendre les savoirs qu'elle
contient en se l'appropriant. Ce processus relationnel qui met en
présence et maintient le lien au savoir par la parole donnée,
ce processus qui associe fonction poétique et fonction discursive
de la parole, nous le nommons pédagogie. Si la pédagogie
est une praxis, son moyen est celui de la parole qui institue et non
celui du management qui communique. Et c'est justement la pédagogie
que l'idéologie managériale dévoie en occultant
la parole pour lui substituer la communication.
La
pédagogie, moyen de résistance et condition de la fonction
critique.
-
Une
définition :
La
pédagogie est une praxis c'est à dire une action humaine
visant délibérément l'autonomisation des personnes
et des groupes. Dans le cas de la pédagogie, cette visée
est assurée par l'accès aux savoirs grâce à
des techniques (pédagogiques) et des à dispositifs (pédagogiques)
qui facilitent les apprentissages.
-
Des
processus :
La
pédagogie est au service du processus d'apprentissage lorsque
les relations maîtres -élèves induites par les techniques
et les dispositifs permettent :
a) -l'activation
du désir d'apprendre chez l'élève, lequel dépend
directement de :
-
la
passion que le maître manifeste pour le savoir qu'il transmet
et pour l'idée même de transmission. Ainsi la « motivation »
de l'élève ne dépend pas de l'élève
mais du maître.
-
la
capacité pour le maître d'être en présence
et présent au groupe et à la situation pédagogique
pour que les élèves y soient aussi présents.
Il ne s'agit pas seulement d'être là mais d'y être
avec son corps, sa posture, sa voix et donc par la parole qui
donne une forme sensible et même une sensualité au
savoir.
-
la
volonté pour le maître de ne pas dissocier le discours
réflexif de l'expression poétique car à l'instar
du poète, le pédagogue est celui pour qui « parler
va sans dire ». Le maître est en avance sur l'élève
parce qu'il sait des choses que l'élève ignore encore
mais surtout parce qu'il donne forme à ce que l'élève
a éprouvé sans pouvoir en faire un savoir.
L'action pédagogique
est déterminée par la qualité d'une relation
soumise aux effets de l'identification, du transfert, du contre transfert,
du plaisir et de la peine et donc du désir ambivalent (risque
et jubilation) de posséder le savoir. Ainsi, la pédagogie
confère à l'élève une puissance d'agir
par la connaissance et par la compréhension, laquelle n'active
pas exclusivement des processus cognitifs.
B- l'activation
du désir de recevoir qui situe l'action pédagogique
dans la dynamique du don et suppose :
-
L'obligation
de donner indissociable de l'obligation de recevoir pour l'élève.
Le maître donne certes son savoir, mais il donne aussi de
sa personne. C'est la condition pour que l'élève
devienne « l'obligé » de celui
qui lui a donné et qu'une relation soit possible.
-
La
gratuité du don corrélative de l'acceptation de
recevoir. Le maître donne sans attendre en retour pour que
l'élève accepte de recevoir les savoirs dont il
ne perçoit pas l'utilité immédiate. Les savoirs
appris à l'école n'ont pas de fonctions utilitaires.
Les bénéfices que les élèves tirent
de leurs apprentissages ne sont pas d'abord utilitaires ;
ils sont psychologiques (image de soi), culturels (savoirs communs),
sociaux (être avec les autres), affectifs (plaisir et reconnaissance),
narcissiques (se voir plus grand)
-
La
socialité par le don est première en pédagogie
car elle permet à travers les rituels qu'elle institue
dans la relation « maître-élève »
de constituer la « forme scolaire ou universitaire»
qui n'est pas d'abord de type contractuel. Cela n'empêche
pas que des contrats peuvent s'établir, mais une fois que
la relation pédagogique a construit par le don la socialité
scolaire. C'est le cas dans la pédagogie Freinet ou la
pédagogie institutionnelle. Ritualiser les temps forts,
repasser par les mêmes lieux, ressasser les paroles lues
et entendues, apprendre par cur, revenir toujours aux origines,
sont des moyens de la pédagogie de la maternelle à
l'université.
La
pédagogie ainsi définie est une action déterminante
pour que l'enseignement produise ou en tout cas n'empêche pas
les apprentissages.
La
pédagogie exclut :
-
que
l'efficacité de l'enseignement soit déterminée
et évaluée par les résultats. Les contrôles
et les évaluations qui se multiplient pendant le temps
scolaire à tous les niveaux du cursus sont catastrophiques
car alors, les activités d'enseignement et d'étude
sont conditionnées uniquement par les résultats
à atteindre. (bachotage à tous les niveaux, sites
commerciaux sur internet pour faire les devoirs à la place
des élèves) La pédagogie ne peut pas s'inscrire
dans le pragmatisme dominant aujourd'hui, ni répondre à
ses injonctions d'efficacité productive et utilitaire immédiate.la
pédagogie exclue :
-
que
les rapports maître-élève et élève-institution
soient uniquement et en premier lieu déterminés
par la forme contractuelle (contrat didactique ou pédagogique,
et à plus forte raison si les termes de ce contrat sont
implicites comme normes intériorisées du contrôle
comportemental). En effet, la primauté du contrat suppose
que les négociations sur le mode du « donnant
donnant » propres aux échanges marchands se
substituent aux processus relationnels, symboliques et psychologiques
qui caractérisent le « commerce »
du don dans la relation pédagogique.
-
que
les techniques et les dispositifs engendrant les processus soient
exclusivement le produit d'une « ingénièrie »
experte qui interdirait au pédagogue tout bricolage, fruit
de son imagination et d'une perception sensible des relations
dans les situations d'apprentissage.
Ces
quelques éléments qui restent à développer
montrent que les visées et les moyens de l'action pédagogique
s'opposent point par point à ceux de l'idéologie managériale :
-à
l'adhésion par l'illusion du paraître, la pédagogie
oppose la dynamique instituante visant l'autonomisation.
-au
pragmatisme qui glorifie la culture du résultat, la pédagogie
oppose la puissance du désir qui s'élabore dans les
méandres de la relation.
-à
l'insignifiance communicationnelle, la pédagogie oppose la
valeur et la sensualité de la parole donnée.
-à
la facticité de l'innovation ingéniérique et
experte, la pédagogie oppose l'imagination créatrice
du bricolage et de « l'art d'inventer en éducation ».
Conclusion :
résister par la pédagogie.
La
pédagogie est aujourd'hui la seule voie qui permet de résister
à l'envahissement de l'idéologie managériale
dans l'éducation en assurant le renouvellement de la fonction
critique à l'université. C'est pour cette raison qu'il
est urgent de penser l'enseignement en général et l'enseignement
universitaire en particulier à partir de la question pédagogique.
Ce ne sera pas facile tant l'idée que la pédagogie n'est
qu'un accessoire pour séduire et motiver les plus petits, est
ancrée dans les imaginaires. Non, la pédagogie ne se
réduit pas à un simple habillage des savoirs transmis.
Non, la pédagogie ne doit pas rester cette
notion floue affublée de toutes les significations possibles
qui la réduisent dans la vulgate managériale à
l'idée vague d'accompagnement et dans la langue du marketing
politique à la résurgence d'une forme actualisée
de la propagande. En lui redonnant toute la vigueur conceptuelle qui
s'attache à la visée philosophique et politique d'une
praxis et en questionnant systématiquement les techniques et
les dispositifs dans leur capacité à engendrer les processus
nécessaires aux apprentissages, on peut sortir cette notion
de son indigence actuelle et mettre un terme à la fausse querelle
qui renvoie toute prise en considération de la pédagogie
dans l'enseignement à l'accusation infamante de pédagogisme.
Ainsi donnera-t-on à la formation des enseignants une perspective
éducative, c'est-à-dire politique ? Et sauvera-t-on
peut-être in extremis cette espèce en voie de disparation
qu'on nommât autrefois « le pédagogue » ?
Deleuze
G., (2003) « Deux régimes de fous. Textes et entretiens
1975-1995 », Les Editions de Minuit Paris, pp298-299.
Bruner,
J. (1997) « L'éducation entrée dans
la culture » Retz, Paris,
Castoriadis,
C.(1996) « La montée de l'insignifiance. Les carrefours
du labyrinthe IV » Seuil, Paris.
Jullien,
F. (2006), « Si parler va sans dire. Du logos et d'autres
ressources » Seuil, Paris.
Novarina,
V. (1999) " Devant la parole ". P.O.L. Paris.
P.
Watzlawick, J .H Beavin, D.D. Jackson, (1972) « Une logique
de la communication », Seuil Paris.