EN TEMPS DE GLOBALISATION, POUR SAUVER LES UNIVERSITÉS,
IL FAUT
GARDER LEURS LIENS AVEC LA SOCIÉTÉ

 

Récemment, l’organisateur d’une conférence dans une université espagnole, au moment de me présenter aux participants, a dit: «Voici le Professeur Dias, il est brésilien, mais il habite en France». En réponse, j’ai immédiatement signalé que j’aurais préféré être présenté comme quelqu’un qui habite à Paris mais qui est brésilien…

La nuance se justifie. J’ai fait des études de troisième cycle en France, j’ai trois enfants qui ont reçu leur éducation en France, j’ai plusieurs petits-enfants français, je vis dans ce pays depuis presque trente ans, j’aime ce pays, mais ici je suis toujours différent, je suis étranger et, de plus, conditionné par le fait d’avoir vécu dans un cadre international dans les 30 dernières années, à l’UNESCO et à l’Université des Nations Unies. Mon poste d’observation doit donc être nécessairement différent de ceux qui agissent plutôt dans un cadre national ou régional.

Récemment encore, j’ai eu l’occasion d’échanger des idées avec un des dirigeants de la principale organisation d’étudiants en France, et il m’a posé carrément la question : «l’UNESCO, ça sert à quelque chose?»

Ma réponse –je l’avoue – n’était pas la meilleure, je m’en suis rendu compte plus tard. Je lui ai dit qu’il réagissait en citoyen d’un pays riche, l’UNESCO étant une référence obligatoire dans la majorité des pays en voie de développement. Mon affirmation était correcte, mais j’aurais pu signaler une autre chose. Les organisations internationales sont importantes et justement une des choses difficiles à comprendre – et ceci est valable pour la communauté académique dans beaucoup de pays, l’affirmation ne s’applique qu`à la France – la grande erreur des universitaires c’est justement d’ignorer ce qui se passe dans les organismes internationaux. Ils ont tort.

Laissez-moi vous donner un exemple. En 1995, l’Organisation Mondiale du Commerce est entrée en fonction. Peu de temps après, en septembre 1998, ses fonctionnaires ont élaboré des documents qui ont eu comme résultat l’inclusion de la santé, de l’environnement, de l’éducation et notamment de l’enseignement à distance et de l’enseignement supérieur parmi les services commerciaux et donc de les soumettre aux lois du commerce établies dans l’Accord Général de Commerce de Service (AGCS), approuvé par les Etats membres en 1994 et qui vise à la libéralisation progressive de tous les services.

L’AGCS date de 1994 et depuis le début on savait que la conception de l’éducation comme bien public était menacée par cet instrument. Le journal Le Monde, par exemple, a publié à cette époque un article où le journaliste attirait l’attention sur la menace qui pesait sur l’éducation. Personne n’a bougé. Les associations universitaires, les premières à s’en rendre compte et à réagir, ne l’ont fait qu’en 2001. Trop tard ! L’affaire était déjà réglée, et l’orientation définie par l’AGCS et par l’OMC pour l’enseignement supérieur a commencé à inspirer l’action de plusieurs organisations internationales et, par ce biais, l’action de plusieurs gouvernements.

Dans un de ses documents, daté du 23.09.1998, les experts de l’OMC signalaient :

« Aux Etats-Unis comme en Europe, on observe une tendance des gouvernements à établir des nouvelles règles d’association avec les universités, tout en les stimulant à chercher des fonds par elles-mêmes afin d’atteindre ses objectifs. Les gouvernements ont tendance à ne fournir qu’un montant forfaitaire, en une seule fois, afin que les universités dépensent cette somme de la façon qu’elles considèrent appropriée. Cela implique un contrôle gouvernemental plus réduit, mais aussi moins de fonds, une plus grande compétition entre les institutions et des réformes institutionnelles qui visent à réduire les coûts et à augmenter les revenus. Cette situation incite également à attirer des étudiants qui payent la scolarité, y compris des étrangers ».

Dans les années 80, avec Mme Thatcher, cette orientation avait déjà été appliquée aux universités du Royaume Uni. Mais depuis, avec le stimulus de l’OMC, de la Banque Mondiale, des institutions européennes et avec le soutien de plus en plus généralisé des institutions internationales, cette approche s’est répandue partout dans le monde

Je reviens à mon dialogue avec le dirigeant d’un syndicat des étudiants français. Il ne faut pas mépriser l’action des organisations internationales. Il faut accompagner ce qui se passe à l’intérieur.

Les organisateurs de cette rencontre ici, à l’Université Paris VIII, m’ont signalé qu’ils m’avaient invité parce que j’ai pu participer de près à beaucoup d’événements et actions qui concernent les thèmes que vous allez débattre. Je n’ai aucunement la prétention d’épuiser le sujet en vingt minutes. Permettez-moi donc de vous présenter certains flashes historiques qui pourront aider dans la réflexion.

En tant que latino-américain, je ne peux pas ne pas mentionner la réforme de Córdoba (Argentina). Par ailleurs, je dois rappeler aux plus anciens qui sont ici qu’en 68, dans les murs de la Sorbonne, il y avait des inscriptions rappelant des mots d’ordre de Córdoba. Ils avaient raison les étudiants parisiens de mai 68. Par ailleurs, je précise que j’étais là moi aussi et que, d’une certaine manière, je suis un soixante huitard, moi aussi, et j’ajouterai, un soixante-huitard non repenti.

Au début des années 60, une grande agitation intellectuelle s’est développée dans toute Amérique Latine, basée sur l’idée que l’Université ne pourrait pas être isolée des problèmes de la société. Le mouvement de réformes défendait, parmi d’autres points, la fin des chaires à vie, demandait l’ouverture de concours publics aux postes d’enseignants dans les universités, la mise sur place du co-gouvernement et surtout la participation de l’université dans les réformes de base qui, d’après nos sentiments à l’époque, allaient changer nos pays et aideraient à organiser des sociétés meilleures, plus justes et plus solidaires.

Tout cela avait son fondement dans la réforme de Córdoba, un événement historique qui a montré combien il est important d’organiser et de systématiser des points de référence qui se transforment en moteur pour des actions et pour la définition de principes qui visent au perfectionnement des systèmes. En Amérique Latine, il est clair que nous devons à Córdoba, parmi d’autres, les points suivants :

  1. la consolidation de l’idée d’autonomie universitaire dans la région ;

  1. l’insistance sur la nécessité de formation intégrale de l’être humain, avec le corollaire que les étudiants doivent être traités comme sujet et non comme objet de leurs destins ;

  1. Le besoin pour les universités de maintenir des liens étroits avec la société, de s’occuper des questions liées à l’amélioration des sociétés, de chercher dans la société la raison de leur existence;

  1. Le transfert à la société des connaissances qu’ont les universités ou qu’elles produisent.

Évidemment, je n’étais pas à Córdoba en 1918…, mais, comme je l’ai signalé, j’ai eu le privilège d’être à Paris en 1968. Je ne partage pas l’avis de ceux –y compris Cohn Bendit- qui disent qu’il faut oublier Mai 1968. Córdoba en 1918, Mai 1968 à Paris et ailleurs, ont été le résultat d’une situation concrète qui n’est pas la même que celle que nous vivons aujourd’hui. Cela ne se discute pas. Mais, on ne peut pas oublier que Mai 68 a ouvert la société, a révolutionné les comportements, provoqué un impact important dans l’organisation interne des universités, en particulier dans la relation entre enseignants et étudiants, et stimulé des changements profonds dans le système universitaire.

Sans entrer dans les détails, personne n’ignore que la réforme d’Edgar Faure, et des réformes similaires partout dans le monde, ont eu leur point de départ dans le mouvement des étudiants. Et c’est Mai 68 qui a conduit une organisation comme l’UNESCO, qui elle aussi n’avait pas vu la crise arriver, à nommer une équipe internationale, encore une fois présidée par Edgar Faure, dont le document « Apprendre à être » qu’elle a élaboré a influencé la réforme de l’enseignement dans toutes les régions du monde depuis le début des années 70.

Et depuis cette date, il demeure évident que dans un processus de réforme, contrairement à ce qui disent beaucoup d’experts, ni les questions techniques, ni celles d’organisation ne sont les plus importantes. L’essentiel est que l’éducation, surtout l’enseignement supérieur, s’articule plus profondément avec la société. Son action, pour pouvoir être considérée comme étant de qualité, doit être pertinente, c’est-à-dire qu’elle doit collaborer à la recherche de solutions des problèmes les plus importants de la société, au niveau national, régional ou international.

Pour revenir à l’importance de ce qui se passe dans les organisations internationales, dans les années 90, tout effort de réflexion mené dans le monde entier, autour de l’UNESCO, a mené à la conclusion qu’avant de chercher le type d’enseignement supérieur qu’on souhaite bâtir, il faut définir le modèle de société qu’on veut atteindre. Qualité et pertinence sont des concepts qui marchent ensemble, qui ne peuvent pas être dissociés.

De toute évidence, dans un système, il faut avoir des objectifs académiques clairs, une structure rationnelle, un environnement favorable. Mais rien de cela n’aura de sens si les institutions ne disposent pas de libertés académiques et d’une autonomie responsable, éléments qui sont oubliés par ceux qui soutiennent la commercialisation de l’éducation et l’adoption de modèles uniques qui, sans doute, représenteraient la mise en œuvre dans l’éducation des principes économiques du Consensus de Washington.

Par ailleurs, le monde a beaucoup changé depuis la fin des années 1990. Des changements, il y en a eu énormément et il est difficile d’en sélectionner un échantillonnage. L’apparition des pays émergents, surtout la Chine, en est un. Quoi qu’on dise, dans la crise actuelle, la Chine s’en sort plutôt bien et s’il y a eu un ralentissement de l’économie, la croissance y est encore significative et personne ne peut ignorer que ce pays a réussi à réduire de plus de 400 millions d’individus le nombre de pauvres, entre 1990 et 2004.

Nous vivons un processus de crise économique qui se répercute dans tous les domaines de l’activité humaine. En réalité, la crise financière a commencé à exploser avec le désordre installé dans les emprunts immobiliers aux Etats-Unis et le manque de liquidités dans les banques a obligé les banques centrales et les gouvernements à injecter des sommes extraordinaires dans le système bancaire pour éviter des faillites généralisées. Mais c’était tout le système qui faisait faillite. La crise dans le système financier, les dépenses militaires hors contrôle, des déficits budgétaires étaient des indicateurs clairs de ce qui se passait.

Mais ce qui n’est pas normal, c’est la position de beaucoup d’experts, surtout des fonctionnaires internationaux, qui continuent à agir comme si rien ne s’était passé. On cherche à nous faire croire que ce qui s’est passé, c’était dû à des erreurs de stratégie. Le marché doit continuer à fonctionner comme référence unique. La théologie du marché continue à vivre. Et en ce qui concerne l’enseignement supérieur, partout dans le monde, on continue à traiter ce niveau de l’enseignement comme si la société idéale était celle que les experts de la Banque Mondiale, de l’OMC, de l’OCDE et des fonctionnaires incrustés dans plusieurs autres organisations essayent de défendre.

Le fait que, depuis la fin des années 90, un silence total est tombé sur la pertinence n’est pas un accident. On ne considère plus que qualité et pertinence doivent marcher ensemble. On parle maintenant de qualité liée à la compétitivité, ce qui veut dire que la qualité existe si les institutions sont capables de produire des gens comme ceux qui viennent de fabriquer cette crise qui touche le monde entier ; la qualité existe si les établissements préparent des gens pour servir les intérêts exclusifs des sociétés commerciales et pas les intérêts de la société dans son ensemble. On cherche à créer les conditions pour la création d’un système d’accréditation internationale basé sur les bonnes pratiques des institutions qui suivent cette philosophie et qui sont situées, en général, mais pas exclusivement, dans les pays anglo-saxons, et on essaye de faire croire que ce système protégera les pays pauvres contre des institutions de mauvaise qualité.

Tout cela est un leurre. Avant même que la crise actuelle explose, une commission de 21 sages présidée par le prix Nobel nord-américain Michale Spence avait publié un rapport qui a été considéré comme l’annonce de la fin du Consensus de Washington. La commission Croissance et Développement2 bien sûr, composée d’économistes indépendants, de politiciens ayant occupé des postes importants dans leur pays, de représentants de groupes économiques, n’a pas prévu la chute de l’empire nord-américain, ni ne s’est opposée à la globalisation et à la libération du commerce. Cependant, elle insiste sur la nécessité de programmes sociaux, et sur le besoin d’éviter des pratiques qui provoquent la permanence de phénomènes comme celui de l’inacceptable différence de revenus entre des groupes sociaux. Elle considère que pour sortir de la crise – et elle a produit son analyse avant l’explosion de celle-ci – il faut avant tout un état fort, une planification à long terme et des fonctionnaires bien rémunérés, ainsi que des investissements publics dans les infrastructures, dans l’éducation et dans la santé.

Un élément important à noter : le silence s’est fait également autour des travaux de cette commission dont les conclusions, par ailleurs, s’opposent clairement aux ordonnances du Consensus de Washington : réduction des déficits, des impôts et des dépenses publiques, accélération de la privatisation et du dérèglement.

Ceci m’amène à la fin de mes commentaires. En 1998, une Conférence Mondiale sur l’enseignement supérieur a eu lieu ici à Paris, dans le cadre de l’UNESCO. La CMES avait suggéré que les établissements d’enseignement supérieur définissent ou redéfinissent leurs missions. Il est intéressant de noter que ce point n’a pas attiré l’attention ni des gouvernements, ni des représentants du monde académique, pas même de ceux qui se sont montrés enthousiastes au sujet des résultas de cette Conférence qui a réuni – il faut le rappeler – presque cinq mille personnes, représentant plus de 180 pays. En réalité, si les missions sont définies par la communauté académique dans son ensemble, mais avec la participation de la société civile, des gouvernements, des parlements, ces institutions disposeront d’un instrument puissant pour guider leur action et, en outre, elles participeront à la formulation d’objectifs plus amples qui pourront contribuer à la définition du modèle de société où nous vivons.

Depuis dix ans, je collabore avec une institution qui s’appelle l’Université des Nations Unies (UNU). Cette collaboration formelle avec cette institution prendra fin le mois prochain, Juin 2009. Mais j’aimerais noter que l’UNU a fait une révision de ses missions et qu’aujourd’hui elle concentre ses efforts dans les domaines du développement durable et de la gouvernance, ce qui inclut la démocratie, les droits de l’homme, la paix. Récemment, l’UNU a pris la décision de créer en Espagne, à Barcelone, un Institut de formation et de recherche sur l’Alliance des Civilisations, qui aura pour objectif justement le développement des fondements et des actions visant à la construction d’une société mondiale plus juste et solidaire. C’est un petit élément dans l’effort général pour faire avancer les objectifs du millenium, définis dans le cadre des Nations Unies, et qui permettra aux institutions d’enseignement supérieur de revenir à l’idée de fonder leurs actions sur le concept de base que qualité et pertinence doivent marcher ensemble.

La tyrannie de la pensée unique doit être écartée. Paris VIII, qui maintenant fête ses quarante ans d’existence, a été créée dans un cadre d’une pensée de transformation de la société. Il est temps de revenir à la recherche d’un système universitaire qui permette le rétablissement de ces idéaux qui étaient présents à l’origine de cette institution particulière. Les temps ont changé. Les adeptes de la pensée unique sont puissants, certains diront qu’il s’agit là d’une utopie. Mais n’oublions pas que sans idéal, sans utopie, sans la recherche de la liberté et de l’égalité, le citoyen commun tombera dans la dépendance et dans la servitude, qui sont incompatibles avec un être humain libre.

 


1 - Le texte de cette intervention reprend des éléments importants de la présentation faite par l’auteur, en Colombie, à Cartagena de Indias, le 4 juin 2008, pendant la Conférence Régionale sur l’enseignement supérieur, organisée par l’IESALC – Institut d’enseignement supérieur pour l’Amérique Latine et les Caraíbes de l’UNESCO.

2Membres de la commission: dr. Boediano, gouverneur de la Banque Centrale de l’Indonésie; Kamal Dervis, administrateur du PNUD; Alejandro Foxley, ministre des affaires étrangères du Chili; Goh Chok Tong, président de l’Autorité monétaire de Singapour; Hans Duck-sso, ex-premier ministre de la Corée; Danuta Huubner, commissaire européene pour la politique régionale; Pedro-Pable Kuczinski, ancien premier ministre du Pérou; Ngozi N. Okonjo-Iweala, directrice à la Banque Mondiale; Robert Rubin, président du groupe City Bank; Robert Solow, du MIT; prix Nobel; Michale Spence, Stanford, Prix Nobel; Ernesto Zedillo, ancien président du Mexique; Zhou Xiaochuan, gouverneur de la Banque de Chine

Marco Antonio Rodrigues Dias
Président de ORUS – Observatoire International des Réformes Universitaires

www.mardias.net

 

Les Universités au temps de la mondialisation/globalisation et de la compétition pour l’ «excellence» Colloque international organisé par l’Université Paris VIII à l’occasion de son quarantième anniversaire (11-14 mai 2009)1