Commençons par trois constats :
- le code de l’éducation comporte près de 1500
pages écrites en petits caractères... Sans commentaire.
- les universités françaises ne fonctionnent pas mal ; elles
ont réussi l’accueil de plus de deux millions d’étudiants,
en multipliant par près de dix le nombre de leurs usagers,
en quelques années, et sans pratiquer de « sélection »
à l’entrée. Face aux grandes écoles qui
sont restées très frileuses et sélectives :
si la massification a réussi en France c’est grâce
au comportement innovant et dynamique des universités. Cessons
donc de parler de leur échec.
- Chaque fois qu’une difficulté survient (comment organiser
des contrôles de connaissances après des semaines de
grève des cours, par exemple ?) la tentation du ministère
est d’évoquer le problème et de le traiter autoritairement
et centralement.
La suspicion est toujours présente, la méfiance domine,
avec le souci d’obliger les universités sans cesse à
rendre des comptes.
Pourquoi ? parce que l'État jacobin repose sur deux principes
juridiques fondamentaux ; la centralité verticale et l’uniformité
horizontale. L’État jacobin promeut des règles générales,
abstraites, édictées depuis le centre à destination
de la périphérie. Ce droit kantien fondé sur des
contrôles hiérarchiques et de la normativité impersonnelle
exige le respect de la conformité. Le pouvoir est au sommet,
les procédures sont mises en œuvre à la base, parfois.
Mais en cas de transfert de pouvoir, cette autonomie n’est que
verticale ; on situe les guichets au niveau local, et non plus central,
mais la décision est toujours centralisée. Les compétences
accordées au niveau local sont purement fonctionnelles, et en
aucun cas conceptuelles ; il n’y a pas alors d’ autonomie
intellectuelle ni politique. Les universités autonomes continuent
à être traitées comme ce que Louis Althusser appelait
des « appareils idéologiques d’État »,
des relais de la législation centrale. Elles sont considérées
moins comme les lieux différents, divergents, que comme des démembrements
de l’État, qui ne peuvent se permettre aucun écart
par rapport à la norme
Dans le cadre de la dialectique majorité-minorité, l’État
jacobin fondé sur le principe représentatif majoritaire,
les considère comme des expressions locales du principe majoritaire.
Qui détermine en dernier ressort l’intérêt
général ? Celui-ci est souvent examiné en
termes exclusivement financiers, et strictement encadré par l’administration
centrale. L’autoritarisme de l’État jacobin n’est
guère remis en cause et parfois même s’accroit, pour
imposer la loi du marché, à travers la généralisation
des procédures financiers et de quantification.
À la conception administrative, uniformisatrice, de l’État
s’ajoute désormais une conception gestionnaire de l’autonomie :
la domination de l’économie marchande tend à transformer
l’intelligence en produit. Devant son incapacité à
gérer centralement le néo libéralisme économique,
l’État a besoin d’avoir recours aux appareils d’État
locaux. L’abstraction juridique du jacobinisme renvoie à
l’abstraction économique de l’homo œconomicus,
rationnel et intemporel, indépendant des rapports sociaux de
classes. L’économie « naturelle »
et l’État « impartial » relèvent
de logiques identiques qui se renforcent et se complètent.
L’État jacobin ne fait aucune confiance à la société
civile et à ses instances, décentralisées, associatives ; l’autonomie
qu’il construit, ne se bâtit pas dans le cadre sociétal,
elle est renvoyée exclusivement aux rapports marchands de l’économie :.il
s’agit bien évidemment d’une conception tronquée
de l’autonomie, qui ne permet pas que de véritables pratiques
universitaires originales surgissent, dans le cadre de « devenirs
minoritaires » pour reprendre une expression de G. Deleuze
L’université est analysée de manière systémique
comme un système sous surveillance, sans cesse et de multiples
façons (évaluations multiples et souvent contradictoires).
Certaines disciplines, notamment de sciences humaines et sociales, sont
suspectées de non rentabilité.
Cet État ne sait que passer de la normativité impersonnelle
et indifférenciées à la normalisation technique
et financière, procédurale, productiviste.
Il ne sait, ni ne peut construire une véritable autonomie, qui
serait une autonomie horizontale, différentialiste, liée
à la société civile, qui ne soit ni de l’ordre
d’un État unificateur et dirigiste ni de l’ordre
d’un marché concurrentiel et productiviste
Le « jeu » économique est censé
permettre à l’administration de fonctionner, sinon celle-ci
serait paralysée en raison de la contradiction actuelle entre
l’automaticité de la règle et l’aléa
de la pratique. Les incertitudes sont gérées par les gestionnaires
locaux, qui sont tenus par la logique non du projet mais de la modélisation ;
la priorité n’est pas celle des missions, mais du rendement
financier. Or on ne peut identifier les missions du service public à
la simple culture du résultat visible, quantifiable. Quelle est
la lisibilité de la « réussite »
de telle ou telle université ? Quelle est la visibilité
des exclusions sociales pratiquée par un tel système ?
Les universités avant d’être des appareils d’État,
sont des lieux de la société civile, des espaces minoritaires
(aux devenirs minoritaires, pour parler comme G Deleuze ), consacrées
aux différences de savoirs, de cultures. Elles ont besoin d’une
autonomie non pas seulement verticale, mais horizontale, qui prenne
en compte leur diversité, leurs différences culturelles
et scientifiques. Cette autonomie permet la différenciation selon
les lieux, les disciplines, les enjeux, en fonction des projets propres
à chaque institution, dans le cadre du respect des missions générales
du service public (égalité de traitement, liberté
de la recherche et de l’enseignement, continuité du service
public).
Ainsi la politique contractuelle est actuellement utilisée par
l’État jacobin, dans le cadre de rapports de force inégaux
et d’intérêts prétendument concurrentiels,
sans véritablement réhabiliter le pluriel. Le contrat
entre l’université et l’État tel qu’il
est pratiqué aujourd’hui, permet de transférer la
charge de la mise en place de la rationalisation budgétaire aux
autorités universitaires, alors que la bureaucratie et la réglementation
tatillonnes du ministère subsistent et se renforcent même.
Le système étatique n’est pas efficace :il
se contente de basculer le savoir du côté de l’économie,
en ajoutant aux lourdeurs administratives centralisées les exigences
des rapports marchands (mise en concurrence, critères prioritaires
de rentabilité, culture du résultat chiffré, primauté
de l’efficacité gestionnaire ). Passer de la normativité
procédurale uniforme à la normalisation productiviste
du marché, ne prend pas en considération les exigences
actuelles d’une société qui souhaite articuler de
façon différentielle chaque territoire, chaque institution,
chaque population avec les savoirs contemporains, en des lieux unitaires
pour l’exercice des missions incontournables de service public.
Entre la logique de l’État interventionniste traditionnelle
et celle, néo-libérale, de la société marchande,
il y a la nécessité de construire une logique issue de
la société civile :elle ne sera fondée ni
sur la norme, ni sur le produit, ni sur la rationalité administrative,
ni sur la rationalité technico-économique, mais sur les
droits, issus de l’autonomie réelle du service public,
qui sera une autonomie intellectuelle et politique. Cela implique de
revaloriser le concept d’expérimentation, dont les universités
pourraient se saisir en revendiquant des statuts expérimentaux.
Aujourd’hui vouloir expérimenter, c’est se situer
à la périphérie du système jacobin qui ne
tolère pas un comportement différentiel ; chacun
en bout de chaine est obligé de reproduire le comportement majoritaire
unificateur. Pour donner du « jeu » à un
tel système, ce n’est pas en transférant le pouvoir
de l’État au marché, mais en sortant de la logique
de la modélisation, tant étatique que privée, pour
construire une autonomie horizontale, territorialisant les droits.
Il ne s’agit pas de construire une autonomie pour gérer
les choses mais pour accompagner la communauté des humains
La décentralisation administrative, gestionnaire, verticale
utilisant les procédures automatiques quantitatives productivistes
ou purement réglementaires, vide actuellement le service public
de ses valeurs démocratiques : celles ci imposent le respect
du singulier, de l’évènement, de l’accident,
le transfert du pouvoir de décider à l’autorité
académique locale, qui doit pouvoir s’auto-organiser, s’auto-gérer.
Il faut sortir de cette double modélisation, étatique
et marchande (cf les normes dépassées du CNU, les faux
critères des « taux de réussite »,
les exigences purement comptables ou liées à une « employabilité »
immédiate dont on connait les limites (les exemples de cette
double dérive sont si nombreux que chacun en connait plusieurs,
dont il pourrait dire la nuisance …). On ne peut se satisfaire,
sous couvert de la critique de la législation actuelle, de vouloir
revenir à un statu quo qui a montré très
largement ses limites, en construisant des forteresses et des corporatismes
paralysants et créateurs d’exclusion sociale et de pensée
unique.
Aujourd’hui, sous couvert d’unité de l’État,
le pouvoir local est traité comme une exception, d’interprétation
stricte :dès qu’une difficulté survient, l’administration
centrale récupère la compétence, car elle reste
animée par les sentiments de méfiance et de soupçon
envers tout ce qui bouge à la base : tout écart est
traité comme une transgression, une déviance, une violence
qui relève de l’interdit.
L’autonomie politique ce n’est ni la mise en concurrence,
ni l’impératif de productivité : l’autonomie
de pouvoir va bien au delà de l’autonomie de gestion :
elle exige la suppression du contrôle a priori, hiérarchique,
uniforme, normé, procédurier.
La démocratie universitaire pourra alors se réaliser,
à partir du niveau local, d’où partiront les stratégies
de recherche et de luttes pour la créativité et la combattivité.
Ce n’est pas l’autonomie qui met en rivalité et qui
divise les universités, c’est l’application de critères
statistiques et quantitatifs. La « politique du chiffre »
exige des rendements chiffrés : mais tout cela reste abstrait
et ne rend pas compte de la complexité du baroque de l’institution
universitaire. Mesurer et contrôler, standardiser, ce n’est
pas se conformer à l’intérêt collectif, ce
n’est pas penser l’université comme une entité
organisée, unique, globalisée, seule apte à créer
une culture collective, itinérante.
Aujourd’hui ce que le législateur appelle « autonomie »
n’est pas l’autonomie, car l’essentiel de la répartition
des fonctions continue à être pensé en termes de
centre et de périphérie, de majorité et de
minorité, de fins et de moyens
Le problème essentiel est un problème de partage, de
frontières ; l’État jacobin fixe seul les lignes
de partages, les sphères d’intervention. Or, dans ces temps
où la recherche est de plus en plus fondamentale pour le progrès
de la société, du peuple et de chacun, individuellement,
les universités doivent devenir des espaces publics, pouvant
librement pratiquer l’expérimentation, l’invention
des fins et du sens à construire en commun, tout en pratiquant
le respect de l’ évènement, de la singularité,
et des « nœuds » spécifiques à
chaque situation, vécue existentiellement
Le service public de l’intelligence ne fabrique pas des produits,
il façonne des individus : plus le savoir se partage, plus
il grandit. Pour aider les étudiants dans leurs parcours, il
faut penser de nouvelles articulations spatio-temporelles, entre savoirs
et populations, à travers différentes expérimentations
pour créer des solidarités, des passerelles.
L’autonomie actuelle est pensée en termes exclusivement
institutionnels , normatifs, rigides, reproductifs, sans prendre en
considération la diversification des populations concernées.
Il faut qu’une autonomie intellectuelle et politique se territorialise
dans chaque université, dans la singularité de chacune :
il faut sortir de la logique systémique qui exclut tout doute,
tout esprit critique, toute fonction de négation.
Les juriste doivent réfléchir pour inventer de nouveaux
principes du service public, des principes fondamentaux liés
à un véritable droit de l’autonomie :cette
construction nouvelle ne se fera ni à partir de l’État,
ni à partir du marché, mais par la convergence d’initiatives
locales, émanant de ces espaces publics majeurs de la société
civile que sont les universités.
Les universités sont en effet des lieux où se conjugue,
de façon concrète, l’articulation théorie
et pratique et où peut se mettre en place une certaine forme
d’auto-gestion, qui problématise les contradictions entre
le pouvoir d’État, la liberté de la recherche et
les besoins de la société.
La logique de ce droit nouveau doit être différencialiste,
auto-déterminée, fondée sur l’expérimentation
politico-administrative, promouvant un « en-commun »
institutionnel, respectueux des libertés publiques individuelles
et collectives, de la collégialité. Ainsi pourra-t-on
atténuer, sinon supprimer, l’autoritarisme d’un État
qui généralisant l’idéologie sécuritaire,
rogne peu à peu les libertés, y compris les plus académiques.
.