Introduction
Vécues longtemps par ses principaux acteurs
comme un parent pauvre de l’institution scolaire, les enseignements
artistiques ont été longtemps ballottés entre deux
tentations contradictoires supposées l’aider chacune à
sortir de cette situation minoritaire inconfortable. Coincés
entre une aspiration légitime à la normalisation disciplinaire
et le besoin de revendiquer en toute justice leur spécificité
pédagogique et didactique, ces enseignements doivent en effet
affronter deux écueils majeurs.
Le premier concerne la banalisation liée au
secret espoir d’une assimilation aux disciplines qui tiennent
le haut du pavé scolaire. Mimétisme inévitable
auquel conduit alors ce désir d’accéder à
une égalité statutaire dans la hiérarchie des disciplines,
quitte à en calquer les structures administratives, voir même,
pédagogiques et didactiques. Certes, les conquêtes successives
réalisées dans cette perspective ont contribué
à la reconnaissance positive de cet enseignement dans le milieu
universitaire. L’alignement des épreuves qui recrutent
les enseignants en arts plastiques ou en musique par exemple, sur les
normes des recrutements utilisés dans les autres disciplines
a probablement favorisé la légitimation de leur enseignement
comme champ disciplinaire à part entière.
En particulier, l’intégration à
l’Université de leur formation a certainement facilité
leur reconnaissance au même titre que les autres champs de recherche
scientifique. Cependant, une telle volonté de normalisation n’expose-t-elle
pas ces disciplines à la contrepartie négative d’une
standardisation voire d’un appauvrissement par rapport à
la situation antérieure ? On pourrait en dire autant des
programmes des lycées et collèges. N’ont-ils pas
dû jadis, renoncer à des pratiques incompatibles avec les
cloisonnements sur lesquels est fondée l’organisation des
rythmes scolaires pour permettre une meilleure intégration de
cet enseignement dans le concert des disciplines ?
Le deuxième écueil consiste à
aggraver une marginalisation de fait. On exhibe alors les revendications
tout aussi légitimes d’une spécificité fondatrice
qui a eu historiquement ses heures de gloire dans la mise en œuvre
des pédagogies nouvelles et les méthodes actives. A ces
pionnières exigences, les défenseurs des enseignements
artistiques se voient mal renoncer sans perdre leur âme. Ce vieux
débat a longtemps opposé les partisans d’une « pratique
artistique » et les champions du tout théorique. Pour
les uns il faudrait à tout prix réhabiliter l’expression
artistique dans toutes les activités de l’école.
Les autres considèrent l’approche théorique (en
particulier historique) de l’art comme le moyen le plus efficace
d’inscrire l’enseignement artistique dans le faible horaire
qui lui est imparti position qui vient de retrouver un regain d’actualité
dans la volonté ministérielle de remplacer à l’école
certains enseignements artistiques par des cours d’histoire de
l’art. Derrière cette querelle se fait jour une réelle
interrogation sur la place qualitative et quantitative des enseignements
artistiques à l’école.
Face à la mondialisation des échanges
éducatifs quels sont les enjeux des enseignements artistiques
de la maternelle à l’université ? Les finalités
de l’éducation artistiques sont-elles compatibles avec
les modes d’organisation, les pédagogies et les modèles
dominants de transmission des connaissances utilisés par l’institution
scolaire pour des raisons d’efficacité ? Comment faire
cohabiter une pratique artistique et une pratique d’enseignement
compatible avec le moule de l’institution scolaire et universitaire ?
Peut-on répondre aux multiples exigences de son cahier de charge
et valoriser simultanément dans la démarche des élèves,
des processus de création mangeurs de temps, d’espaces
et de matériaux encombrants ?
A ce premier faisceau d’interrogation vient s’ajouter
la question des contenus spécifiques de l’enseignement
des arts plastiques. Contradiction d’une « parole pédagogique »
à construire dans un domaine qui valorise le silence de l’expression
non-verbale. Pourquoi accorder dans cet enseignement la place d’honneur
à l’expression verbale qui pose tant de problèmes
dans des classes où se mélangent différentes cultures ?
Les arts plastiques ne réclament-ils pas impérieusement
le silence devant la chose à dessiner, peindre ou sculpter pour
ne citer que les registres d’expression les plus classiques parmi
les nombreux moyens qui caractérisent le champ des arts plastiques ?
A ce titre ne constituent-ils pas une occasion privilégiée
de réduire les inégalités face à la parole
de l’école ?
D’une façon plus générale,
n’est-il pas paradoxal de mettre en avant dans l’enseignement
artistique, des attitudes pédagogiques calquées sur les
autres disciplines ? Imiter les disciplines fondamentales, n’est-ce
pas alors renoncer à une possibilité réelle d’égaliser
les chances à l’école ? Ne pourrait-on pas
au contraire tirer parti des moyens d’expression non-verbaux qui
fondent les démarches de création plastique dans de nombreuses
situations d’enseignement ?
Hypothèse est faite ici que les processus de
création à l’œuvre dans l’élaboration
et la réception des démarches artistiques peuvent intéresser
directement l’ensemble des pratiques d’enseignement.
En particulier la création plastique qui sollicite
principalement des moyens d’expression non verbaux peut intervenir
avec efficacité dans des situations pédagogiques où
l’expression verbale paraît poser d’importants problèmes
psychosociologiques. Il semble que l’enseignement artistique dispose
là d’un important atout auprès des élèves
pour lutter contre les inégalités socioculturelles. Les
possibilités de l’éducation artistique n’ont-elles
pas été sous-estimées en la matière durant
de longues décennies ? Face à notre mutation technologique
et la prolifération des images relayées par la télévision
et l’informatique, ne faut-il pas prendre une conscience nouvelle
du rôle que peut jouer l’enseignement des arts plastiques ?
Une redéfinition de cette discipline s’impose à
partir des multiples champs d’investigation théorique qu’elle
sollicite. Apprendre à décrypter les messages visuels
accéder à une meilleure compréhension des démarches
artistiques, mieux s’approprier les comportements créatifs
en constituent les enjeux principaux.
Apprendre à penser visuellement pour prendre des distances face
aux messages d’une société multimédiatisée.
Tout le monde en convient, l’avènement
des technologies numériques est en train de créer une
situation sans précédent dans le paysage éducatif.
Mais face au déferlement mondial des informations de toutes natures,
nous devons impérativement prendre le contrôle de ces nouveaux
moyens de communication, sauf à accepter de vivre dans un univers
entièrement voué à la manipulation par les images
en tous genres.
-
Vers un déplacement radical des lieux
de constitution des savoirs et savoir-faire
Doit-on préparer les générations
futures à affronter un monde où il faudrait être
manipulateur pour ne pas être manipulé ? L’école
est-elle encore l’instance privilégiée de transmission
des connaissances destinée à développer une distance
critique en particulier par rapport à l’univers des images
que nous promettent les nouvelles technologies ? Si elle a joué
ce rôle prépondérant dans la maîtrise des
moyens de communication libérés par l'invention de Gutenberg
en facilitant l'accès au savoir avec l'apprentissage de la lecture
et de l'écriture, sera-t-elle capable d'assurer cette mission
vis-à-vis des nouveaux moyens de communication venus concurrencer
la culture écrite ? Ne faut-il pas remettre en question la distribution
des priorités éducatives en fonction de nos mutations
technologiques et cesser de valoriser une culture principalement livresque,
au dédain des réalités auxquelles sont confrontés
les élèves ?
N’assistons-nous pas à un véritable
déplacement des lieux de constitution de savoir et savoir-faire
à propos de nos relations à la culture visuelle par le
biais des nouvelles technologies et du développement des démarches
interactives ? Peut-on se permettre de passer à côté
de ce phénomène qui représente pour les élèves,
pour ne pas parler de la télévision, plus de mille heures
de captivité chaque année face aux 36 heures annuelles
de « culture Joconde » dispensées
par l’école, dans le meilleur des cas ? Il ne s’agit
plus seulement de poser les bases didactiques d’une véritable
alphabétisation des images (visuelles, sonores, cinétiques,
multidimensionnelles) et de leur maîtrise. Il est devenu urgent
de mettre en œuvre une pédagogie qui intègre les
nouveaux moyens d’expression et de communication à partir
des multiples technologies de l’image (photographie, cinéma,
vidéo, informatique, signalisation, télématique...)
-
De la pensée « linéaire »
à la non linéarité expressive
Apprendre à communiquer, c’est passer
du stade narcissique de la libre expression plastique, sonore, gestuelle,
poétique, etc., pour le plaisir qu’elle procure, à
une pratique qui repose sur l’écoute mutuelle, la notion
de réciprocité expressive, l’acceptation des messages
d’autrui, leur compréhension, et le désir de faire
circuler des messages à l’intérieur d’une
collectivité. C’est s’ouvrir à l’autre,
passer du nombrilisme encouragé par des activités expressives
auto récompensées au partage des informations et du savoir.
Cette ouverture à l’altérité
est renforcée dans les activités artistiques non verbales
qui, par nature, facilitent ce passage de la libre expression à
la communication en particulier lorsque cette communication se heurte
aux difficultés de trouver les mots pour ce dire et puise dans
ces espaces non verbaux les moyens de se concrétiser. Ce faisant,
elles développent des processus de pensée qui, n’étant
pas encore colonisés par la parole, peuvent se déployer
spontanément à travers des logiques d’expression
non linéaires fortement sollicités dans les démarches
de création. C’est cette non linéarité qui
rend possible la fluidité idéationnelle, la plasticité
conceptuelle et l’associativité, trois composantes fondamentales
des démarches de création.
Or, l’école en tant que le lieu d’élaboration
et de développement de la communication langagière se
trouve dans l’obligation de privilégier, qu’elle
le veuille ou non, des attitudes de pensée « linéaires »
convergentes.
Communiquer verbalement, c’est aligner sur la
chaîne parlée, des unités de signification que l’on
articule entre elles à partir d’une logique cumulative.
Cette accumulation rend difficile la possibilité de revenir en
arrière ou au contraire, de se projeter en avant (par exemple,
sauter des maillons de cette chaîne) si l’on veut être
compris des autres et ne pas perdre le fil de sa pensée. Car
pour communiquer, la parole doit obéir à cette linéarité
dans le temps qui caractérise le langage articulé. Cela
nous induit à privilégier, dans notre pensée, ce
qui peut s’enchaîner par relation de cause à effet.
La linéarité du langage freine donc notre esprit. Elle
nous oblige à faire des coupes sombres parmi les productions
d’idées très diversifiées qui assiègent
notre conscience et fermentent notre imaginaire.
Pour communiquer verbalement, il nous faut organiser
cette prolifération idéationnelle « divergente. »
Cette mise en ordre se fait au profit des modes de fonctionnement de
la pensée qualifiés de « convergents »
par certains psychologues américains comme Guilford
: nous devons focaliser sur le mot juste et éliminer au passage
ce qui nous semble impertinent à première vue. Or, ces
fonctionnements sont très largement concurrencés par la
machine.
-
Pour une alphabétisation de l’image
pluridimensionnelle
L’éducation a donc devant elle un immense
terrain de travail à cultiver face à cette nouvelle « galaxie
Gutenberg » pour une alphabétisation de
l’image pluridimensionnelle. Nous sommes en train de vivre un
tournant décisif dans nos habitudes de penser et concevoir comparable
à la révolution Gutenberg : La démultiplication
de l’écrit rendue possible par l’invention de l’imprimerie,
a joué un rôle décisif, non seulement dans la circulation
de la pensée, mais surtout dans sa mise en forme, ne serait-ce
que pour avoir libéré le penseur de tâches matérielles
longues et fastidieuses. Avant l’avènement de l’imprimerie,
la peur de perdre ou de transformer les codes du lisible par une facture
maladroite, en l’absence de références objectives
non manufacturées à des signes multipliables mécaniquement,
pesait lourdement sur la pensée écrite. Elle opérait
une véritable sélection du phénomène écrit
et de la pensée qu’il véhiculait au profit de la
forme, au détriment du contenu. On peut se faire une idée
de la fantastique déperdition d’énergie psychique
que cette situation créait si l’on prend la peine de considérer
la courbe d’évolution des grandes inventions : il est facile
de montrer que le nombre et la qualité des inventions qui ont
suivi la naissance de l’imprimerie ne sont pas dus uniquement
aux nouvelles possibilités de diffusions, mais bien plus profondément
aux facilités conceptuelles nouvelles mises en œuvre.
L’imprimerie avait ouvert en son temps, des possibilités
d’expression à un plus grand nombre de penseurs libérés
de la servitude de la calligraphie. Les technologies numériques
vont permettre à une nouvelle catégorie de penseurs de
pouvoir s’exprimer en les libérant des servitudes de la
pensée linéaire.
Puisqu’il est possible dès à présent
de conserver un certain nombre d’opérations qui relèvent
de la logique linéaire, il n’est plus indispensable de
les mémoriser même s’il reste intéressant
d’en connaître les mécanismes. La culture scientifique
est en train de vivre une mutation radicale si l’on prend en compte
sa dimension utilitaire. Bousculée par les progrès de
l’informatique qui lui a emprunté une partie de son langage,
elle est appelée à démocratiser de plus en plus
ses applications, chacun ayant la possibilité d’en faire
usage par le biais de l’informatique, sans avoir à comprendre
les différentes opérations qu’il met en jeu à
son insu. De même que, jadis, l’invention de l’imprimerie
avait contribué à libérer la pensée des
servitudes de la calligraphie, l’irruption de l’informatique,
dans le champ des comportements conceptuels vient remettre en question
nos attitudes intellectuelles de façon radicale.
Par exemple, la discipline des mathématiques
trouve maintenant des applications concrètes accessibles au plus
grand nombre. Elle met à la portée de tous sa puissance
de calcul, en libérant la pensée des contraintes auxquelles
il fallait se plier avant son avènement, notamment, la connaissance
théorique et la pratique de toutes les opérations et procédés
de calculs mathématiques en ce qui concerne l’arrivée
en force de l’informatique. Outil heuristique pour la mise en
œuvre de notions à l’usage des spécialistes,
cette discipline trouve maintenant des applications concrètes
accessibles au plus grand nombre.
Une analogie autoroutière permettra de mieux
comprendre comment peut s’opérer un tel changement de statut
: lorsque les premiers véhicules automobiles ont été
mis en circulation, ils étaient pilotés le plus souvent
par leurs inventeurs, c’est-à-dire généralement
d’excellents spécialistes de mécanique physique.
Le commun des mortels ne se serait jamais risqué à une
telle entreprise, conscient de l’abîme de connaissance qui
le séparait de ces spécialistes.
En admettant que l’on puisse sans trop de difficulté
s’initier aux mystères du pilotage, que faire en cas plus
que probable de pannes ? Puis, progressivement les machines se sont
perfectionnées parallèlement à une meilleure connaissance
théorique et pratique de la mécanique. Cela a contribué
à démocratiser l’automobile comme moyen de locomotion
si bien qu’actuellement tout le monde peut piloter un véhicule
automobile sans pour autant être un grand spécialiste de
la mécanique.
Se pourrait-il alors que, libéré des
contingences de la logique linéaire, l’homme parvienne
désormais à cultiver, à loisir, les dimensions
non-linéaires de son psychisme qu’il n’a jamais osé,
jusqu’à présent, prendre complètement en
charge si grandes étaient ses craintes de sombrer dans
le délire loin des routes sécurisantes de la pensée
rationnelle ?
Comprendre les démarches artistiques pour se situer dans l’histoire
et la géographie de la création.
L’art, s’il n’est pas cantonné
au seul territoire de ses institutions de diffusion (musées,
galeries, salles de concerts, lieux et revues spécialisées,
etc.) fait partie intégrante de notre vécu quotidien.
Face à la conception intellectualisée du monde que propose
l’école, il constitue une approche alternative de notre
environnement, en particulier, « non verbal. »
-
L’expression artistique comme projecteur
sensible
L’expression artistique constitue une alternative
à cette pression du langage sur notre pensée. Elle est
pour notre société, un projecteur sensible. Elle lui renvoie
d’elle-même les images multiples, irrationnelles et troublantes
qui lui permettent de prendre conscience de ses potentialités,
de se situer dans toutes les dimensions de l’espace-temps, par
rapport à ses origines, à ses prémonitions présentes
et ses projections dans le futur et à faire face à ses
manques et ses insuffisances.
Si les finalités assignées dans certains
textes ministériels à l’enseignement des arts plastiques
insistent sur la formation de l’individu dans sa « singularité »
et son « accession à l’autonomie »,
c’est pour souligner la dimension artistique de cette discipline
:
« Former
le citoyen du point de vue des arts plastiques, c’est lui donner
les moyens de porter attention aux signes de son époque en relation
à l’art et aux questions artistiques. C’est lui faire
connaître ainsi ce qui le relie au monde et percevoir ce qui le
rend solidaire et responsable envers ses contemporains. Connaître
les œuvres et accéder à l’ensemble des valeurs,
s’exprimer d’une manière personnelle et reconnaître
avec tolérance la singularité d’autrui, sont les
conditions qui permettent de comprendre le monde et de s’affirmer
pour contribuer à sa transformation. »
Notons au passage le caractère constructif des
textes officiels dans leur insistance à relier cet enseignement
au champ artistique. Ils ont le mérite de faire contrepoids à
une tendance de cet enseignement trop longtemps centrée sur la
relation pédagogique après la grande rupture de 1968 avec
un enseignement dominé par des préoccupations techniciennes.
Cet ancrage dans le champ artistique le plus contemporain constitue
la base d’une véritable recherche didactique qui offre
au débat sur la relation enseignant - apprenant, l’alternative
d’un débat sur une relation triangulaire « Enseignant
- Champ artistique - Apprenant.»
A travers ses modes d’expression les moins colonisées
par la parole « prédicative » comme les
œuvres d’arts plastiques ou de musique, l’expression
artistique constitue pour les modes de fonctionnement logiques privilégiés
par notre société, ce que représente le rêve
individuel par rapport à nos mécanismes de défense
et nos rationalisations : une parole « maïeutique »
non verbalisée qui peut rendre à notre société
un grand service si elle apprend à la regarder en face, la décoder,
la prendre en charge.
Mais si la nécessité de développer
les potentialités créatrices à travers la pratique
artistique est avant tout liée à des enjeux éducatifs
à long terme (former les créateurs du monde à venir)
ou à court terme (canaliser l’énergie créatrice
pour éviter qu’elle ne devienne agressive) à moyen
terme, elle se heurte à une certaine incompréhension concernant
les problématiques de transmission des savoirs en histoire de
l’art. Réduire l’école à une simple
instance de transmission ne revient-il pas à lui confier implicitement
un rôle d’imposition tiré d’un modèle
évangéliste, à partir d’une hypothèse
implicite selon laquelle les élèves à « catéchiser »
seraient vierges de toute culture ?
-
Eduquer, est-ce uniquement transmettre des
savoirs
Le processus éducatif passe-t-il nécessairement
par la transmission de savoirs détenus par un hypothétique
« maître pélican » seul pourvoyeur
d’un poisson que les élèves seraient à tous
âges incapables de pêcher par leurs propres moyens ?
Eduquer, n’est-ce pas mettre un certain nombre
de démarches dont celle de la transmission au service d’un
projet de transformation qui, à terme, a une visée émancipatrice ?
Au début du troisième millénaire, le problème
est-il bien de savoir s’il est important comme le préconisait
Georges Snyders d’« initier les enfants à Victor
Hugo en les amenant peu à peu à aller au-delà de
leur Tintin habituel.»
Les conduire de la culture « rap » qu’ils
vivent au quotidien à une lointaine culture « Joconde »
quand bien même on emprunterait de tortueux détours à
travers l’œuvre d’un Basquiat ou les célèbres
moustaches qu’imposa Duchamp à la dite Joconde dans L.H.O.O.Q.
pour y parvenir ? N’est-ce pas faire implicitement l’hypothèse
que tout acte éducatif peut être réduit à
la notion de transmission culturelle ?
Une telle interrogation masque mal à travers
le conflit qui se joue entre centre et périphérie culturelle
un réflexe colonialiste : le refus implicite d’accepter
la culture qui se constitue au niveau du vécu quotidien des élèves.
Cette survalorisation de la pédagogie de transmission n’est-elle
pas profondément un moyen de consolider un pouvoir qui se structure
autour d’une culture dominante, celle instituée par nos
aînés au fil des années au détriment
d’une culture « instituante », celle qui
se construit ici et maintenant dans le vécu quotidien et dont
dépendra en grande partie la culture de demain ?
-
Culture instituante et culture instituée
La « culture instituante » inquiète
parce qu’elle est porteuse de remises en questions d’où
cette inadéquation entre l’école et les réalités
quotidiennes vécues par les élèves. Comme les « colons »
du temps passé, l’école a longtemps ignoré
cette « culture instituante » de la population
qu’elle était censée « civiliser »
à partir de l’hypothèse que seule, la culture instituée
par les générations passées était valable.
Mais cette attitude évangéliste héritée
du colonialisme n’est matériellement plus possible :
peut-on en effet, continuer à se limiter au seul schéma
de la transmission des savoirs à une époque où
leur multiplication rend cette éventualité impossible
à réaliser ? Comment concilier la « culture
instituée », au fil des siècles par les aînés
dont l’école est à la fois dépositaire et
agent de transmission avec une culture « instituante »,
qui se construit au jour le jour dans la confrontation quotidienne des
pratiques culturelles ?
La réponse à ces questions passe par
le développement de la créativité qui vient à
point soutenir une pédagogie de la découverte : les
élèves n’apprendront plus les notions découvertes
par leurs aînés mais seront mis dans des situations de
découverte, avec l’espoir, peut-être, qu’ils
découvriront ce que leurs aînés avaient mis des
milliers d’années à trouver. On voit que cette conception
séduisante risque fort de se heurter à un problème
de temps. « Que l’enfant n’apprenne pas la
science, qu’il l’invente » disait Rousseau.
Sommes-nous certains qu’il voulait condamner ainsi l’élève
à n’être qu’un enfonceur de portes ouvertes ?
Dans cette perspective, le maître, descendu de son estrade, doit
accepter avec modestie d’être pris en défaut de connaissance.
C’est l’occasion pour lui et ses élèves de
mobiliser les ressources créatives permettant de chercher les
réponses aux questions aux quelles il s’agit de faire face
et d’affronter l’aventure de contrées inconnues.
Le champ pédagogique s’enrichit alors de la dimension artistique
qui s’attache toujours à toute démarche d’interrogation
créative en territoire inexploré.
-
Un idéal émancipateur entre
tendance suicidaire et séduction
Descendu de son estrade, l’enseignant doit accepter
avec modestie d’être pris en défaut de connaissance.
C’est l’occasion pour lui et ses élèves de
mobiliser les ressources créatives permettant de chercher les
réponses aux questions aux quelles il s’agit de faire face
et d’affronter l’aventure de contrées inconnues.
Le champ pédagogique s’enrichit alors de la dimension artistique
qui s’attache toujours à toute démarche d’interrogation
créative en territoire inexploré. L’enseignant devenu
artiste doit renoncer pour cela à être perçu comme
puits de science, dispensateur unique d’un savoir prêt à
consommer. Il doit accepter d’être un facilitateur, un passeur
de relais créatifs qui aide les élèves à
s’approprier les connaissances pour se construire. Développer
la créativité, constitue donc un excellent moyen d’autonomiser
des élèves, dans la mesure où ils apprennent à
compter sur eux-mêmes et non plus sur d’éventuels
donneurs de poisson pour chercher des solutions aux problèmes
qu’ils rencontrent.
Cela suppose que toute situation éducative puisse
déboucher sur l’émancipation réciproque des
individus mis en relation dans cette situation : il n’y a
pas de situation éducative sans visée émancipatrice.
Or, s’il est assez facile de montrer que des situations qui ne
visent pas à l’émancipation de l’enseigné,
ne sont pas des situations éducatives, il est plus délicat
de montrer a contrario en quoi les situations qui ne débouchent
pas sur l’émancipation de l’enseignant ne le sont
pas.
Dans le premier cas, c’est le fameux proverbe
chinois, si souvent évoqué, qui est en cause : faute
d’avoir appris à pêcher tout seul son poisson, l’élève
est obligé de dépendre de celui qui donne le poisson chaque
jour, ce qui, notons-le au passage, est aussi aliénant pour le
donneur de poisson que pour le receveur, et on entrevoit déjà
là, en quoi l’émancipation de l’élève
est liée à celle du maître.
Dans le deuxième cas, les choses sont plus complexes.
Schématiquement on peut dire que l’idéal émancipateur
du pédagogue qui n’assume pas la dimension artistique de
sa mission le conduit tout droit à une logique suicidaire sinon
sur le plan pratique, du moins d’un point de vue théorique
qui pourrait obéir de façon quelque peu caricaturale au
raisonnement suivant : « si je suis un bon enseignant,
mes élèves vont pouvoir se passer de moi compte tenu des
efforts accomplis pour les rendre autonomes. Une fois mon but atteint,
je n’aurais alors plus aucune utilité. Mon comportement de
bon enseignant conduit à la mort de mon activité. »
N’y a-t-il pas au fond de tout enseignant émancipateur,
quelque chose qui résiste profondément à cette
condition d’inutilité « suicidaire »
à laquelle le conduit inexorablement sa lutte pour l’émancipation
des élèves ? Dans quelle mesure n’est-il pas
insidieusement incité à « sécréter
implicitement de la dépendance » pour continuer à
enseigner et conserver sa raison d’exister en tant que pédagogue,
même si, il le sait bien, d’autres élèves
attendent leur tour d’être « émancipés »
par ses soins ? Et à cause d’eux, justement, l’enseignant
émancipateur n’est-il pas tenté de transformer cette
dépendance à laquelle il a du mal à renoncer, en
séduction qui lui permettra de faire une pierre deux coups, comme
le Docteur Knock de Jules Romain : retenir par des liens
invisibles ceux qu’il a conduits à n’avoir plus besoin
de lui, et attirer par sa renommée séductrice ceux qui
vont lui permettre, en renouvelant son public, de pouvoir justifier
à nouveau sa mission émancipatrice ?
Développer les capacités permettant d’apprivoiser
les comportements créatifs
La seule issue possible permettant à l’enseignant
émancipateur d’échapper tour à tour à
l’angoisse de l’inutilité et à la fascination
de la séduction consiste à reconnaître et assumer
la dimension artistique de toute pratique de formation, qu’elle
se situe ou non dans le champ artistique. Confronté en effet
à cette même angoisse de l’utilité existentielle,
l’artiste peut, lui, tirer son épingle du jeu sans avoir
à s’abîmer dans la fascination séductrice :
s’il est bien placé pour savoir que ses œuvres n’ont
aucune espèce d’utilité pour personne, il n’en
continue pas moins à oeuvrer en s’investissant dans le
devenir de ses productions même les plus éphémères
et la confiance qu’il place dans leur pouvoir de contamination
créative qui leur permettra de lui survivre spirituellement si
ce n’est matériellement.
-
Développer uniquement la convergence,
n’est-ce pas fabriquer des chômeurs ?
Or c’est exactement cette situation que doit
affronter tout enseignant dans sa classe : accepter la non rentabilité
immédiate de son action auprès des élèves
en terme d’espèces sonantes et trébuchantes. Mais
notre système éducatif, dominé pendant de nombreuses
années par des impératifs de rentabilité à
court terme, favorise les disciplines « rentables »
c’est-à-dire celles qui valorisent les modes de fonctionnement
logiques qualifiés de « convergentes »,
au détriment de processus valorisés par l’éducation
artistique et qui, eux, réhabilitent des attitudes qualifiées
de « divergentes » par certains psychologues américains.
Développer la convergence, au détriment
de la divergence, reviendrait selon ces chercheurs à mettre en
compétition avec la machine, ce qui, dans l’intelligence,
relève de fonctionnements linéaires, surpassés
par l’intelligence artificielle.
L’aveuglement de nos gouvernants concernant le
rôle de l’école face aux multiples bouleversements
technologiques serait en partie responsable de la crise que nous vivons :
pour n’avoir jamais été préparés à
assumer leur potentialité créatrice des millions de travailleurs
seront incapables d’occuper les nombreux emplois créatifs
rendus nécessaires pour répondre aux exigences de notre
mutation sociale. A l’inverse, dans les emplois qui ne sollicitent
qu’une vigilance répétitive ou des fonctionnements
d’une pensée linéaire privilégiés
par l’école, ils sont d’ors et déjà
largement concurrencés par la robotique plus performante.
Face à la crise qui frappe notre société
et dont le chômage est une retombée douloureuse, pouvons-nous
encore nous permettre ce gaspillage d’énergie qui consiste
à confier à quelques individus privilégiés
ou chanceux, le soin de créer pour le bien de l’humanité
entière ? Les progrès de l’intelligence artificielle
et de l’automatisation concurrencent le travail de l’homme
dans tous les domaines qui ne nécessitent pas de comportements
créatifs. Par contre, ils ouvrent un vaste champ de nouvelles
activités encore inexplorées, qui exigent, elles, une
haute compétence créatrice, ne serait-ce que pour programmer,
manipuler, contrôler cette intelligence artificielle.
En intervenant dans la formation des créateurs
de toutes les disciplines, l’éducation artistique peut
donc jouer un rôle de premier plan dans cette nouvelle révolution
des pratiques professionnelles : elle permet de prendre en charge
dès le plus jeune âge et sans nécessiter d’apprentissages
préalables importants (les autres disciplines ne peuvent y parvenir
qu’à partir d’un haut niveau de connaissances préalables)
notre « fluidité idéationnelle »,
notre flexibilité
ou« plasticité conceptuelle », notre originalité
associative qui caractérisent le processus de pensée divergente
et sont reconnues par les spécialistes comme facteurs basiques
de l’activité créatrice.
Les pratiques artistiques développent en outre
certaines attitudes considérées par les spécialistes
comme les caractéristiques principales des créateurs :
capacité de sensibilisation problématique (aptitude à
la reformulation de problèmes pour se les réapproprier)
de projections métaphoriques (aptitude à la formulation
analogique de solutions en projetant son esprit dans divers champs conceptuels)
de distanciation critique (aptitude à prendre du recul par rapport
aux données en examinant une problématique sous des angles
très différenciés.) Or, du fait qu’elles
réunissent toutes les conditions d’une certaine forme « d’impertinence »,
ces caractéristiques peuvent constituer aussi bien des ressorts
de créativité que d’agressivité, si l’on
ne donne pas les moyens de concrétiser ce potentiel créateur.
Le souci de développer les potentialités créatrices
doit donc accompagner celui de leur donner la possibilité de
se concrétiser à travers les moyens d’expression
les plus accessibles.
Conclusion : apprendre a vivre entre le « fou »
et l’ordinateur qui nous habitent
Ce qui paralyse en effet notre imagination se réduirait,
à une seule cause : notre difficulté à faire
cohabiter deux mondes complètement antinomiques et pourtant indispensables
au bon fonctionnement de notre potentiel de création. A travers
les activités de production idéationnelle qui caractérisent
notre pensée non verbale, Se manifesterait notre besoin d’exprimer
les idées qui nous viennent des multiples directions de notre
espace imaginaire. Notre pensée critique directement produite
par notre capacité de verbalisation serait au contraire liée
à une attitude convergente caractérisée par un
besoin d’évaluer, d’analyser, de trier, de structurer
et de faire des choix pour matérialiser cette pensée.
Que notre balance vienne à pencher du côté
de notre tendance à voyager dans l’espace imaginaire et
nous voilà submergés par un flot d’idées
que l’absence d’attitude critique ne nous permet plus de
classer, d’organiser pour en faire des matériaux de communication.
Mais il suffit qu’elle penche du côté de notre tendance
convergente à couper les cheveux en quatre, pour nous inciter
à analyser, à critiquer, à multiplier les objections
multiples. Car sans contrepartie divergente, l’attitude convergente
paralyse nos moindres initiatives, étouffe dans l’œuf
la plus petite idée avant même qu’elle n’ait
commencé à germer.
Face à cette nécessité de faire
cohabiter ces deux composantes antagonistes, la stratégie la
plus connue consiste à introduire un décalage temporel
entre l’expression des idées et leur évaluation
critique et permet de développer la « fluidité
d’expression » à l’origine du processus
de création plastique. Il s’agit d’apprendre à
« lâcher prise » et à laisser s’exprimer
sans aucune censure toutes les idées qui viennent à l’esprit.
Une stratégie plus élaborée consiste
à introduire un décalage dans notre espace imaginaire
entre l’expression des idées et leur évaluation.
Elle développe la « plasticité conceptuelle » et
stimule les comportements qui favorisent l’émergence d’une
pensée visuelle en rendant perméables les cloisonnements
construits par la raison pour mettre de l’ordre dans notre pensée.
La stratégie suprême consiste à
décaler matériellement expression et évaluation
s’inscrivant dans une logique rhizomatique à partir de
relations forcées entre des domaines ou des éléments
très éloignés et permet de développer l’originalité
associative et les démarches de création transversale.
Dans tous les cas, il s’agit de faire dialoguer
sans jamais les faire se rencontrer, le fou et l’ordinateur qu’abrite
notre boîte de Pandore. Entre le « fou »
et l’ordinateur, l’équilibre est difficile à
trouver. Cet investissement au niveau des processus de création,
ces poids que nous mettons dans les deux plateaux de notre balance,
remettent chaque fois en question, l’équilibre déjà
atteint.
A travers ces stratégies qui mettent à
distance l’instance critique et des capacités de production
idéationnelle peut se construire progressivement une dynamique
créative singulière : En explorant les trois principaux
niveaux d’implication créative qui caractérisent
l’évolution du processus de création, les enseignements
artistiques permettent aux élèves d’opérer
les ruptures épistémologiques nécessaires à
l’autonomie progressive des comportements convergents et divergents.
C’est cette disposition particulière à faire cohabiter
de façon autonome ces deux attitudes conceptuelles antagonistes
qui permet de développer des compétences créatives
élevées. D’où la nécessité
de lui accorder la place d’honneur à l’école.
Encouragées par la posture pédagogique
interrogative qui caractérise l’enseignement des arts plastiques,
la fluidité idéationnelle, la plasticité conceptuelle
et l’originalité associative permettent de multiples
réponses à des questionnements dans différents
champs d’exploration et conduisent à des comportements
créatifs qui déterminent les démarches artistiques
contemporaines fondamentales. Car pour créer, il faut apprendre
à retenir son jugement, savoir se mettre à l’écoute
des émotions et s’ouvrir à l’altérité
sans renoncer pour autant à la pratique du jugement critique.
Il faut aussi être capable de perméabiliser sa pensée
pour en explorer les différents registres et s’ouvrir à
la transversalité des pratiques artistiques ce qui nécessite
de développer un niveau élevé de plasticité
conceptuelle. Il faut surtout accepter de changer de conviction, de
pouvoir se déplacer conceptuellement et remettre en question
les certitudes acquises pour affronter les débats contradictoires
et envisager les points de vues les plus éloignés des
positions personnelles.
L’enseignement des arts plastiques peut être
considéré comme le lieu privilégié où
peuvent se constituer ces composantes fondamentales de l’intelligence
créative dans la mesure où il permet de réunir
les conditions principales qui sont nécessaires à l’éclosion
de ces capacités essentielles contrairement aux disciplines dites
fondamentales de l’école qui ont plutôt tendance
à s’opposer à ces capacités compte tenu des
contraintes auxquelles elles sont soumises. De ce point de vue,
enseigner les arts plastiques constitue un acte de création artistique
à part entière, et cela, quel que soit le niveau du public
concerné par cet enseignement dans la mesure où il contribue
à transformer en créateurs les acteurs concernés
par la relation pédagogique entre l’enseignant, l’enseigné
et le savoir .