Un
colloque, c'est un dialogue. Alors, pour m'y préparer, j'ai décidé
de me mettre en dialogue, de l'imaginer, avant de pouvoir vraiment m'y
prêter. Prendre place et prendre parole.
Inspirée
par cette manifestation anniversaire, inspirée par le mouvement
actuel qui agite l'université, ayant envie de partager des questions.
Et de dire : voilà ce que c'est, travailler à paris
8, pour moi, aujourd'hui.
Plusieurs
points ont fait écho à la lecture du texte d'appel à
participation. En vrac : l'épineuse question de l'autonomie,
le glissement préoccupant vers des logiques de gestion plus que
d'institution, la tradition interdisciplinaire, les rapports entre science
et critique... Aussi n'ai-je pas choisi un axe en particulier, mais
laissé mes questions virevolter d'un point à un autre,
restées ouvertes, à discuter...
Un
dialogue, donc :
-
Que veux-tu faire ?
-
Prendre parole, depuis mon expérience d'étudiante et d'enseignante
et chercheure, depuis ma discipline, (les sciences humaines et sociales)
et dire quelque chose sur le monde contemporain : celui de l'université
aujourd'hui, des mouvements qui l'agitent
-
Quel est le problème ? Celui qui à tes yeux est le
plus remarquable ?
-
Je pense aux problèmes de normalisation. J'y pense avec Foucault
– le dernier Foucault, dit-on parfois, celui du sujet et du pouvoir...
Je pense aussi à la pensée, au travail de la pensée.
La pensée, c'est autre chose que le savoir ou la raison, parce
qu'elle crée ; parce qu'elle suppose un geste critique.
Et revoilà Foucault !
Depuis
le début de mes études, je travaille les questions de
développement, de transformation. Aujourd'hui, je m'occupe de
penser la transformation chez l'adulte, question qui manque, fait défaut.
L'adulte a besoin de se transformer. Ici on pense à Lapassade
et son adulte
inachevé.
L'adulte.. qu'il soit étudiant, qu'il soit un professionnel,
les deux à la fois..
-Donc,
développement, pensée critique, adulte, et encore ?
-
J'ai le souci de moi-même en tant qu'adulte qui cherche à
se développer et le souci des autres qui cherchent à se
développer. J'aime bien le 'nous' de Socrate, commenté
par Foucault, dans ses derniers cours, en 1984. Il est solidaire du
travail de ses disciples. Il ne leur dit pas : 'vous devez faire,
savoir, apprendre telle ou telle chose', mais 'nous devons' aller dans
tel ou tel sens. Il s'inclut dans le travail. Pour moi, enseigner à
la fac c'est ça : emporter dans un même mouvement
les étudiants et moi-même, pour un rapport questionnant
au monde. Peut-être l'objectif principal n'est-il pas de produire
de nouveaux savoirs... tant de choses ont été dites, qu'il
faudrait redécouvrir, retravailler, reprendre avec soi, dans
un travail minutieux, acharné.
-
Ça questionne l'éthique du chercheur : pourquoi faire
de la recherche ?
-
Je n'aime pas trop cette formule ; préfère :
pourquoi chercher ? chercher quoi, à quoi ? Telles
sont les questions essentielles, peu discutées avec les collègues.
-
Si l'objectif n'est pas de produire de nouveaux savoirs,...
-
Peut-être est-ce le terme 'nouveaux' qui me gêne. 'Renouvelés'
conviendrait mieux. On verrait moins un empilement et davantage un mouvement.
Moins l'idée de progrès que l'idée de dénouement.
Et puis 'savoirs' aussi est un terme encombrant. Ce vers quoi je vais,
ce qui m'inquiète, me rend vigilante, ce n'est pas le savoir,
c'est le sujet, le sujet qui fait usage des savoirs et usage de lui-même,
l'expérience qui arrache à soi-même. Qu'on se construise
comme sujet normatif plus que normalisé. Le geste critique doit
faire partie du geste du savoir, il doit y être introduit : qu'est-ce
que tel savoir interdit de penser ?
Mon
travail sur les questions de genre m'a ouvert de nouvelles portes ;
vers une pensée de la critique, comme franchissement possible,
et non comme imposition de limites. Judith Butler a écrit des
pages très enthousiasmantes sur ces questions.
-
Mais alors, pas de limites non plus entre disciplines ?
-
Non. Ou plutôt : limites à questionner et à
franchir si on le doit. Le devoir, c'est comprendre un peu plus, un
peu mieux. Que l'énergie circule, la puissance, le souffle.
-
Tu parlais du monde contemporain et de l'université dans ce monde...
-
Depuis le début du mouvement, de la lutte pour défendre
l'université et l'idée qu'on s'en fait, tournant dans
la Ronde
Infinie,
je pense à la précarité ; je fais l'hypothèse
qu'une forme de précarité fait partie du jeu. Trop de
confort endort ! Résister c'est aussi savoir tourner en
positif les difficultés... Peut-être doit-on lutter pour
faire entendre une autre voix, quand on est du côté des
sciences humaines et sociales, de l'art... quand on n'est résolument
pas du côté des savoirs positifs, applicables, rendant
service à la marche économique, sociale, quand on est
autre part et pourtant dans le monde. 'Prendre la négativité
de l'homme pour sa nature positive' propose Foucault.. 'assumer la vocation
infernale de la psychologie', disait-il déjà en 1957 !
Sans doute la formule pourrait-elle convenir à d'autres disciplines..
S'intéresser à l'échec, la difficulté, la
déviance -pas seulement des autres, de soi-même aussi-,
s'intéresser à ce qui empêche l'action, au daïmôn
de Socrate, non pas comme de 'mauvais objets' qu'il conviendrait - seulement,
avant tout, surtout - de supprimer, de contrôler ; mais comme
des expériences, des événements humains, incontournables,
à reconnaître et à connaître. On peut chercher
à occulter la négativité de l'expérience
humaine, vouloir croire que ça n'existe pas vraiment, que ça
ne devrait pas exister... forclore le problème à l'intérieur
de nous, nous le rendant inaccessible. On peut au contraire admettre
que la vie c'est aussi ça et que travailler le négatif
permet de s'entretenir avec lui et le tenir à distance. Il n'est
pas question de rentabilité, ou plutôt si : on rend
l'homme plus conscient de ce qu'il est.
-
Et l'autonomie dans tout ça ?
-
Des universités ou des gens ? Arrêtons de faire comme
si l'autonomie était seulement une question de débrouillardise.
J'ai lu quelque part que les garçons seraient plus autonomes
que les filles parce que leurs vêtements sont plus faciles à
enfiler et qu'ainsi ils n'ont pas besoin des adultes.. Drôle de
vision de l'autonomie ! Facile.
-
L'autonomie des universités c'est qu'elles se débrouillent
pour survivre..
-
Qu'elles se débrouillent, si elles tiennent tant à être
et à faire ce qu'elles veulent.. Seraient-elles les seules à
y tenir ? L'injonction à l'autonomie est souvent une manière
de négliger l'autre. Pas l'envie, pas le temps, pas l'énergie
de s'y intéresser.. s'il pouvait bien se gérer tout seul,
ce serait tellement mieux..
L'autonomie,
c'est la faculté de définir des règles facultatives,
comme dit Deleuze, pour conduire sa vie, se gouverner.. un éthos.
Ça vaut pour les gens et les institutions. C'est la condition
pour prétendre gouverner autrui, un tant soit peu. Le parcours
n'est pas balisé par une instance extérieure.. seulement
peut-être par le fantôme de l'autre que chacun porte en
soi, l'inconnu qui est en nous plus que nous-mêmes, une puissance
personnelle impersonnelle, une idée d'universalité.
Ce
qui nous conduit à considérer que l'autonomie c'est avant
tout une hétéronomie ; l'une devient l'autre par
le travail du sujet : d'appropriation, de reconnaissance, de distanciation.
Travaillons le versant interne du pouvoir, travaillons à nous
reconnaître traversés par le pouvoir, l'exerçant
autant que le subissant, à ce double titre très concernés.
L'université
doit rester le lieu où l'on joue avec les savoirs, un jeu sérieux,
de construction et de déprise de soi ; un jeu coûteux.
Forcément tonique, forcément moderne,
pour qui veut faire autre chose que mépriser le présent
au nom d'un passé plus resplendissant.