Le domaine que je connais, c'est celui des
étudiants étrangers, asiatiques particulièrement. Parce que je me
suis occupé pendant très longtemps des équivalences. Parce que je
suis sensible à tout ce qui touche l'étranger, ayant vécu pas mal
moi-même à l'étranger, notamment en Chine. Donc, j'ai une expérience
bizarre. Des choses comme celle-ci : je rencontre une Chinoise qui
parle très bien français et qui me dit qu'autrefois, je l'ai refusée
au Département Cinéma... J'ai eu des Chinois que je connaissais, ou
qui étaient des proches de gens que je connaissais et que j'ai refusés
: ou bien, ils ne comprenaient rien de ce que je leur disais, ou leur
projet de recherche était complètement nul.... J'ai encore vu des
étudiants qui avaient les pires difficultés dans mes cours (même sur
des sujets qu'ils connaissaient bien, puisqu'il s'agissait de certains
aspects du cinéma chinois), et même des étudiants en doctorat (et
je compte même des amis dans ce dernier groupe) mais ce n'est pas
moi qui les ai admis... Ces Chinois qui ont fait des études supérieures
dans leur pays ont à peu près le même type de difficultés que les
étudiants qui sortent du lycée dans des zones dites défavorisées.
Evidemment les raisons et l'origine de ces difficultés sont d'ordre
culturel, et je me suis toujours senti démuni pour aider ces étudiants
en difficulté. Je leur dis toujours d'aller s'inscrire en FLE, et
souvent ils reviennent me dire qu'il n'y a plus de place... J'essaie
de corriger leurs fautes dans les devoirs, d'expliquer des règles
de grammaire, etc... mais cela ne règle pas le problème. Bien sûr
quand on parle avec eux, on a l'impression que ça va (surtout quand
on a tendance à faire les questions et les réponses en même temps...),
mais les choses sont toujours pires à l'écrit. Bien souvent, on peut
deviner ce que l'étudiant a écrit (mais ce qui est écrit pris au pied
de la lettre n'a souvent aucun sens), mais pas toujours...
Ce qui est surprenant, c'est que les films que font ces étudiants
sont souvent (pour ne pas dire toujours - car il y a des exceptions)
remarquables. Ces films relèvent d'une autre façon de voir- concevoir
: d'une autre culture. Parfois, la langue n'est même pas une barrière,
et nous sommes étonnés par l'originalité de ces films. Voilà donc
un point de départ : la difficulté pour la maîtrise de la langue,
l'expression des idées suivant notre modèle universitaire ( académique,
occidental, français de surcroît, ce qui est peut-être le pire de
ce qui se fait dans l'aire occidentale : en effet, "France",
en chinois, se dit : "Pays de la Loi"...) et, en revanche,
l'aisance dans l'expression filmique... Deuxième point : la difficulté
d'apprendre la syntaxe sans lier la maîtrise de la langue aux autres
secteurs de la culture ( la cuisine, la médecine, le système éducatif,
la pédagogie, les sciences, le fonctionnement poétique, l'expression
plastique, sans parler du type d'écriture, etc...) Troisième point
: les étudiants qui arrivent d'Asie doivent faire la preuve d'un niveau
de langue qui me semble insuffisant. De plus, on sait qu'il y a des
tours de passe-passe avec les diplômes, faux diplômes fabriqués à
Hong Kong ou diplômes qui ne font pas la différence entre ceux qui
ont passé l'examen avec succès et ceux qui ont assisté aux cours (ou
c'est nous qui ne voyons pas la différence). Je suis partisan d'une
sélection - à la condition de soccuper correctement des étudiants
que nous recalons. Ce qui ne me semble pas être le cas. Parce qu'il
faudrait évaluer ce qui leur manque, préciser les raisons de leur
échec. Cela prend du temps.
Il faudrait un suivi de l'étudiant. Le Département FLE (Communication/Français-langue
étrangère) ne peut sans doute pas prendre en charge tous ces problèmes
: j'ai le sentiment qu'il faudrait une articulation beaucoup plus
poussée entre ce Département et les autres où se trouvent des étudiants
problématiques, pour travailler sur des points spécifiques. En ce
qui me concerne, je vois bien comment s'articulent des spécificités
liées à la langue et à une expression artistique sous toutes ses formes,
ce qui relève de la culture en général. et je trouve intéressant de
relier tout cela ensemble. Faire un peu ce que l'on fait avec l'apprentissage
de l'anglais : apprendre l'anglais en parlant d'une matière particulière,
comme le cinéma. Relier l'apprentissage du français à des domaines
artistiques qui relèvent du même cadre culturel. Je n'ai pas réussi
à repérer ce qui dans votre Département répondrait à cette demande
- mais on m'a dit que cela devait exister. Le "hic", c'est
que ce que j'imagine ne répond pas à un besoin précis, concret, immédiat
- comme la maîtrise de l'expression écrite. Mais cela me semble pourtant
très important, comme le liant de ce que l'étudiant étranger grapille
ici et là, chez nous, en territoire étranger, ou comme l'esprit de
la lettre. La Lettre sans l'esprit, c'est un peu sec. Appliquer mécaniquement
une règle, ça me semble un peu court...