I. Introduction
Qu'est-ce qui différencie un apprentissage "critique"
d'un apprentissage "non-critique"? Peut-on réellement
établir une telle distinction? Comment envisager les multiples
tentatives visant à théoriser les enjeux d'une éducation
critique? Comment procéder pour répondre à ces
questions et comment savoir si on les aborde de façon critique
ou non? Depuis plusieurs années, ces interrogations sont au centre
de mes recherches en sciences de l'éducation (e.g. Alhadeff,
2002, 2003, 2005; Alhadeff-Jones, 2007). Elles m'ont progressivement
amené à explorer les espaces francophones et anglophones
de l'éducation, à la recherche de fondements théoriques
permettant d'en penser les enjeux.
En regard d'une prise de conscience croissante de la complexité
du monde dans lequel nous évoluons et de l'incertitude qu'elle
entretient, comment en effet concevoir le développement d'une
posture critique qui, pour paraphraser Morin (1990), ne parcellise pas,
ne cloisonne pas, ne réduit pas, tout en reconnaissant l'inachèvement
et l'incomplétude dont elle est porteuse? Comment appréhender
les enjeux d'une forme de remise en question qui reconnaisse la complexité
de l'objet sur lequel elle porte et des processus qui la constituent
? Comment comprendre et promouvoir les apprentissages susceptibles de
la faire émerger ? Sous l'angle éducatif, une telle investigation
suppose d'abord d'explorer les processus à travers lesquels s'élabore
le rapport que chacun entretient face à l'idée de "critique".
Pour en respecter la complexité, j'ai choisi ici d'appréhender
cette notion dans une acceptation large, s'inscrivant dans une étymologie
chargée d'une ambivalence inhérente à la polysémie
du terme (Ardoino, 2002). Par souci de clarté, j'en retiendrai
toutefois deux composantes fondamentales: la première évoque
une capacité de discrimination, de jugement, d'évaluation
et de remise en question d'un phénomène donné et
des cadres de référence en fonction desquels on lui attribue
une signification; la seconde apparaît à travers la prise
de distance, l'autonomisation, voire l'émancipation, inhérente
au fait de revisiter les significations qui lui sont attribuées
(2). Cet article constitue ainsi le fruit d'une réflexion
exploratoire sur la nature des référentiels qui co-déterminent
la façon de concevoir le sens attribué à la notion
de "critique" en sciences de l'éducation et les pratiques
qui en découlent (3). Sur
la base de la démarche entreprise au cours de ces dernières
années, ce texte propose de distinguer et d'illustrer trois groupes
de déterminants intervenant lorsqu'on a prétention à
développer une approche "critique" en éducation
(ses justifications, ses fondements et ses ressources). Elle s'appuie
sur la prise en considération de ce que j'ai été
amené à appeler les "théories de la critique
en éducation", à savoir un corpus de recherche ayant
pour objet commun une "velléité critique". D'avantage
visibilisée aujourd'hui en langue anglaise (le courant du Critical
Thinking, le Transformative Learning, les Critical
/ Radical Pedagogies, les tenants d'une Critical Feminist Pedagogy,
d'une Critical Multiculturalist Pedagogy ou de postures postmodernes,
les travaux sur la citoyenneté (Citizenship) ou encore
les démarches émergentes inspirés par les Gay/Lesbian
Studies) l'intention critique se retrouve dans différentes
traditions francophones sans pour autant avoir systématiquement
recours au label "critique" (pédagogie critique d'inspiration
freirienne, autoformation, éducation à la citoyenneté,
éducation aux médias, psychiatrie et pédagogie
institutionnelles, analyse institutionnelle, psychosociologie, histoires
de vie, approche multiréférentielle, ethnométhodologie,
etc.) (Alhadeff-Jones, 2007; Brookfield, 2000; De la critique en
éducation, 2002).
La présence simultanée de ces apports théoriques
et des pratiques qu'ils sous-tendent, ainsi que le degré plus
ou moins explicité de leur portée critique, soulèvent
des questions qui demeurent peu développées à l'heure
actuelle dans la recherche francophone en éducation. Il est ainsi
apparu nécessaire d'entamer une réflexion sur l'origine
et la nature d'un tel déficit de conceptualisation (Alhadeff,
2002; Alhadeff-Jones, 2007). Ce phénomène m'a ainsi conduit
à adopter une posture complexe et multiréférentielle,
telle que la définit Morin (1977-2001) en anthropologie de la
connaissance et telle que l'envisage Ardoino (1993) en philosophie de
l'éducation, en privilégiant une démarche visant
à rendre intelligible la nature des relations antagonistes, contradictoires
et complémentaires qui animent un champ perçu comme fondamentalement
hétérogène (Alhadeff-Jones, 2008a; Ardoino &
De Peretti, 1998).
I. De l'hétérogénéité de la critique
1. Hétérogénéité des justifications
de la critique
Comment justifie-t-on le développement d'une posture critique
en contexte éducatif? Bien qu'ils se présentent le plus
souvent comme "allant-de-soi", les discours pédagogiques
sur la critique s'accompagnent toujours d'un argumentaire introductif
visant à légitimer une démarche de recherche, d'enseignement
ou de formation ayant pour finalité un certain type de remise
en question ou d'émancipation. Aujourd'hui, cette légitimation
repose généralement sur une représentation spécifique
des changements et des enjeux qui affectent le monde contemporain (évolution
des contextes professionnels, développement d'une société
de la connaissance, changements culturels et technologiques, nouvelles
formes de participation au collectif, etc.) Explicitement ou non, cette
conception de la critique suppose toujours ce que l'on pourrait nommer,
après Lyotard (1979), un "grand récit" susceptible
de la légitimer (le développement économique, l'émancipation
du citoyen, la réalisation de soi, les droits de l'Homme, la
formation tout au long de la vie, l'émergence d'un monde connexioniste,
etc.) Dans la mesure où chacun de ces "grands récits"
demeure ancré dans un rapport au monde particulier, exigeant
le choix de valeurs spécifiques, il est aisé de concevoir
qu'ils ne vont en fait jamais de soi et qu'ils véhiculent toujours
des approches potentiellement conflictuelles. Dans la perspective proposée
par la sociologie de la critique (Boltanski & Thévenot, 1991),
il serait ainsi pertinent d'envisager tout discours sur la critique
en éducation à partir des "principes supérieurs
communs" qu'il suppose et qui se révèlent, dans une
perspective pragmatique inspirée par ces auteurs, organisés
en fonction des contextes et des dispositifs spécifiques de la
recherche et de l'enseignement.
Si la dénonciation de certains des fondements de l'éducation
traditionnelle est le propre de mouvements pédagogiques critiques
(dénonciation des injustices sociales, ethniques, culturelles
ou de genre, mise en évidence des rapports de pouvoir, prévalence
de certaines modalités – rationnelles, universalisantes
– d'argumentation qui les fondent, etc.), la multiplicité
des justifications qui légitiment ces critiques, bien que reconnue
ne fait pas nécessairement l'objet d'une problématisation
étendue (Alhadeff, 2002; Alhadeff-Jones, 2007). Une perspective
tendant à relativiser et à situer l'ancrage des discours
sur la critique en éducation existe, mais de façon modeste
et souvent très spécifique. Elle a par exemple été
opérée à l'encontre de la Critical Pedagogy,
en vue de remettre en question le caractère systématique
d'une dénonciation des rapports sociaux de domination. Elle alimente
également la critique du primat hautement rationalisant, masculin,
des théories associées au développement de la logique
informelle (Critical Thinking). La limite associée à
la mise en évidence de l'hétérogénéité
des principes organisateurs d'une approche critique en éducation
est dès lors qu'elle tend à alimenter une forme de relativisme,
elle-même vivement critiquée par les auteurs condamnant
les dérives attribuées à l'affaiblissement de la
rationalité scientifique. La prise en considération de
ces questions invite désormais à dénoncer à
la fois les risques associés à un éclectisme naïf
et en même temps d'éviter le déni des conflits dont
sont porteuses les justifications qui légitiment les théories
de la critique. Une telle démarche soulève à ce
stade deux enjeux. En premier lieu, la compréhension de ce qui
légitime un discours sur la critique nécessite d'interroger
l'implication morale et idéologique associée à
toute recherche ou pratique éducative. La prise en considération
de la nature idéologique d'une posture considérée
comme critique interfère toutefois, dans les débats scientifiques,
avec l'organisation académique et les luttes tacites de positionnement
entre chercheurs répondant à la logique du champ (ainsi
le refus de reconnaître l'implication du chercheur est-il souvent
défendu des raisons supposées scientifiques et non-idéologiques).
La seconde difficulté réside dès lors dans les
moyens à disposition pour prendre en considération la
nature de tels enjeux en vue d'investiguer et de comprendre les effets
liés à l'enchevêtrement de postures idéologiques
et épistémologiques hétérogènes au
sein d'un même champ. On se rapproche alors d'une science de la
science, envisagée par Morin (1986, 1991) qui suppose à
son tour le développement d'une nouvelle forme de critique.
2. Hétérogénéité des fondements
de la critique
Si la nature du positionnement des praticiens en éducation
repose fondamentalement sur leur inscription idéologique et morale,
elle implique également des présupposés d'ordres
philosophique, psychologique, social, culturel et historique. Il convient
dès lors de s'interroger sur la façon dont on se représente,
dans le champ scientifique, de tels ancrages. En d'autres termes, quels
sont les fondements dans lesquels puisent les écrits "critiques"
en sciences de l'éducation et comment les aborde-t-on?
Une revue de la littérature francophone et anglo-saxonne évoquée
invite à considérer d'une part, le recours à des
postures épistémologiques et théories spécifiques,
rattachées à l'histoire des connaissances, et d'autre
part leur inscription dans des approches disciplinaires et praxéologiques
découlant de l'organisation sociale et institutionnelle des pratiques
éducatives et de recherche.
2.1 Ancrages épistémologiques et théoriques
D'un point de vue épistémologique et théorique,
on peut ainsi relever la place prépondérante de certaines
traditions de recherche: le marxisme et la théorie critique de
l'Ecole de Francfort, certaines traditions psychanalytique et psychothérapeutique,
la philosophie analytique et la logique informelle, le constructivisme
pragmatique, l'herméneutique, le féminisme, mais aussi
les écrits post-structuralistes, postmodernes, ou encore post-colonialistes
tels qu'il se sont développés depuis la fin des années
1970, pour ne citer que certains des plus prépondérants.
Chacun de ces "labels" renvoie ainsi au développement
de postures critiques spécifiques dans le champ éducatif,
dont les plus connues ont été évoquées précédemment,
avec toutes les nuances qui caractérisent les différentes
positions à l'intérieur de chacun de ces "courants".
Sous l'angle théorique et praxéologique, la présence
de conceptions alternatives, à la fois complémentaires
et antagonistes interrogent d'emblée les modalités en
fonction desquelles on conçoit leurs relations mutuelles et la
façon dont on y a recours. A l'heure actuelle, force est d'admettre
que la réflexion se situe généralement entre la
reconnaissance d'un éclectisme peu formalisée ou un déni
mutuel des alternatives.
2.2 Ancrages disciplinaires
D'un point de vue disciplinaire, l'organisation des savoirs imposée
par le découpage académique a donné lieu à
des développements multiples autour des approches permettant
d'aborder ce qu'implique la critique. Selon qu'on adopte un mode de
compréhension centré sur une approche philosophique, sur
la psychologie de l'individu ou d'un collectif, sur la dynamique sociale,
ethnique ou culturelle, sur le fonctionnement politique, ou encore une
approche historique, voire même littéraire d'une réalité
donnée, on est amené à concevoir en des termes
très différents ce qu'implique une conception critique
de l'éducation. Compte tenu de la nature fondamentalement interdisciplinaire
de leur objet d'étude et de leurs propres conditions d'émergence,
les recherches en sciences de l'éducation ont conduit à
des élaborations théoriques puisant de façon multiple
dans les disciplines qui leur sont connexes afin de définir la
nature d'une approche critique de l'apprentissage et de la formation.
En cela, les conceptions véhiculées en éducation
peuvent avoir une coloration philosophisante, psychologisante, sociologisante,
politique, historique ou littéraire, selon les inspirations qui
auront influencé celles et ceux qui les développent. D'un
point de vue théorique, une telle diversité contribue
à la fois à la richesse, et peut-être à la
spécificité, des apports critiques issus des sciences
de l'éducation, en même temps qu'elle rend problématique
l'existence simultanée de conceptions susceptibles, ici encore,
à la fois de se compléter et de s'exclure.
2.3. Ancrages praxéologiques
Finalement, le terrain éducatif lui-même tend à
différencier le recours à une conception spécifique
de la critique. Ainsi, le recours à un même héritage
théorique, conduit à des pratiques et des conceptualisations
diverses en fonction de l'environnement au sein duquel elle se déploie.
Par exemple, les apports de la théorie critique de l'Ecole de
Francfort et du marxisme ont donné lieu à des interprétations
diverses suivant leur développements dans le champ scolaire,
dans l'enseignement académique, dans un contexte d'animation
socioculturelle, de formation professionnelle, d'accompagnement institutionnel,
ou même dans le champ de la formation associé à
la gestion des ressources humaines. La diversité des terrains
éducatifs interrogent à son tour la façon dont
on se représente les liens qui les rapprochent ou au contraire
les différences qui les distinguent et qui rendent nécessaire
d'élaborer des formes spécifiques d'éducation critique
propres à l'environnement auquel elles s'adressent. Certains
estimeront ainsi que l'apprentissage d'une réflexivité
critique est le propre de l'adulte (Transformative Learning),
alors que d'autre encourageront le développement de politiques
éducatives faisant la part belle, soit à la philosophie
pour enfants et aux formes de pensées critiques qu'elle suppose
(Critical Thinking Movement), soit à la dénonciation
des enjeux de dominations sociales et culturelles qui aliènent
l'école (Critical Pedagogy). Ici encore, le découpage
académique et le cloisonnement praxéologique empêche
le développement d'une problématisation de tels enjeux
transversaux.
Ainsi, qu'il s'agisse d'un découpage hérité de
l'histoire des connaissances, d'une compartimentalisation promue par
l'institution universitaire ou du cloisonnement social associé
aux développements des pratiques éducatives, la conceptualisation
de la notion de critique souffre d'un réductionnisme patent.
Celui-ci est ainsi soit le fruit d'un éclectisme épistémologique,
disciplinaire et praxéologique qui tend à la juxtaposition
ou à l'opposition souvent stérile, le plus généralement
non théorisée, de conceptions de la critique, soit le
résultat d'un déni des distinctions propres à des
conceptions de la connaissance, de l'objet d'étude et des pratiques
fondant les sciences de l'éducation qui demeurent le plus souvent
tacites.
3. Hétérogénéité des ressources
de la critique
Vouloir appréhender la dimension critique d'une démarche
éducative, en s'intéressant à ses justifications
et à ses fondements, implique finalement qu'on se penche sur
l'environnement, en particulier culturel et historique, qui autorise,
stimule ou éventuellement entrave leur développement.
Il conviendrait dès lors de s'interroger sur le rôle joué
par les ressources inhérentes à l'environnement de la
recherche et de l'éducation et leur influence dans la façon
de concevoir les enjeux de la critique.
Dans ce sens, il est apparu pertinent de s'intéresser aux décalages
qui différencient deux espaces linguistiques hétérogènes,
à travers le recours au label "critique". Ainsi, lorsque
l'on compare les champs francophone et anglo-saxon de l'éducation,
sous l'angle du traitement réservé à cette notion,
on ne peut manquer d'être frappé par le décalage
manifeste qui subsiste dans le nombre de publications qui s'y rapporte.
Je ne connais pour ma part, à l'heure actuelle, qu'une douzaine
d'ouvrages en langue française (dont seulement deux revues) portant
explicitement sur la notion de "critique", alors qu'en
langue anglaise, si je me limite aux écrits de nature théorique
(excluant de ce fait toutes les études empiriques dont la portée
conceptuelle est limitée), il est aisé de compter plusieurs
centaines de références incluant plusieurs dizaines d'ouvrages.
Chercher à rendre compte d'un tel rapport peut s'avérer
stimulant dans le cadre d'une réflexion sur les ressources de
la critique. Au moins trois groupes d'hypothèses peuvent ainsi
être envisagés pour en rendre compte: (a) l'évolution
historique du contexte socio-politique et culturel au sein duquel évoluent
à la fois l'Université et les pratiques éducatives;
(b) le développement organisationnel des institutions scientifiques
en fonction des logiques internes qui les caractérisent; (c)
l'évolution des moyens de diffusion de la connaissance à
l'intérieur et à l'extérieur du champ scientifique.
3.1 Evolutions de l'environnement sociétal
Le développement des théories et des pratiques qui
fondent les approches critiques en éducation dépend clairement
du contexte historique qui leur est associé. En France, par exemple,
comme l'illustre le numéro de Pratiques de Formation consacré
à la question (De la critique en éducation,
2002), le rapprochement dans le champ scolaire entre critique, civisme
et citoyenneté est à inscrire dans l'héritage de
la Révolution française, dans l'élaboration d'une
éducation républicaine et dans les contestations institutionnelles
et sociales incarnées par Mai 68. Il en va de même, en
formation d'adultes, avec l'émergence des approches institutionnelles,
fruits de la contestation soixante-huitarde, ou certaines conceptions
contemporaines de la critique (entraînement mental, autoformation,
etc.) liées aux spécificités de l'éducation
populaire et de l'animation socio-culturelle telles qu'elles se sont
développées dans l'Hexagone depuis le début du
20ème siècle. Aux
Etats-Unis, l'histoire récente des pédagogies critiques
(néo-marxistes, féministes, multiculturalistes, etc.)
est ancrée dans la métamorphose des discours contestataires
depuis la fin des années 1960. Comme l'illustre Cusset (2003),
les répressions brutales d'un activisme militant, coloré
par les enjeux civiques associés à l'émancipation
des Noirs américains, donne lieu à une évolution
différente des conflits au cours des deux décennies suivantes.
Les années 1970 voient ainsi s'opérer un changement d'optique
dans la façon dont la critique est conçue dans les universités
(béance idéologique, déplacement des luttes sur
le terrain des seuls discours, etc.). Entre 1960 et 1980, la contestation
sociale s'oriente ainsi vers un communautarisme radicalisé qui
amène à une fragmentation des luttes sociales conduisant
à l'émergence pendant les années Reagan de revendications
identitaires associée au multiculturalisme et à l'importance
liée à la reconnaissance des minorités de façon
générale (genre, race, sexuelle, etc.).
3.2 Evolutions des environnements académiques
Le rôle central joué par l'évolution des universités
dans le rapport à la critique rend nécessaire d'interroger
l'influence de leur positionnement et de leurs modalités d'organisation.
Si les universités françaises occupent une place nodale
au centre de l'espace social, influençant directement la teneur
des débats publics, la spécialisation et la séparation
des campus américains contribuent à un rapport différent
à la société. Les décalages dans la façon
d'aborder les enjeux de la critique peuvent également être
envisagés à partir des spécificités du rapport
à la tradition académique et de leur impact sur les développements
des institutions universitaires de part et d'autre de l'Atlantique.
Par exemple, si la tradition philosophique exige, en France, un certain
respect des filiations qui enracinent la pensée d'un auteur,
l'accueil réservé à certains apports philosophiques
continentaux diverge passablement dans le monde anglo-saxon. On peut
ainsi observer aux Etats-Unis, depuis une trentaine d'années,
l'accroissement du recours aux écrits de certains philosophes
français (Foucault, Derrida, Lyotard, Baudrillard, etc.) et allemands
(Habermas, Horkheimer, Benjamin, etc.) dans une optique qui tend à
en décontextualiser les apports, cela afin de les adapter à
l'évolution du paysage politique et intellectuel américain
(Cusset, 2003). Ainsi, les bouleversements qui ont affecté, depuis
le début des années 1980, les départements de littérature
des universités américaines, ont contribué à
diffuser les termes d'un vocabulaire critique spécifique. Celui-ci,
désormais rattaché aux luttes identitaires ayant émergé
pendant les années 1980, a finalement contribué, au terme
d'un "conflit des facultés" (ibid.) à
refaçonner les termes en fonction desquels d'autres disciplines
académiques – mais aussi les médias – envisagent
désormais l'idée même de critique (par ex. la domination
du concept de deconstruction emprunté à Derrida
et la référence récurrente à la "postmodernité").
Il apparaît ainsi déterminant de relever que la plupart
des écrits critiques contemporains dans les sciences de l'éducation
de langue anglaise demeurent désormais emprunts des termes d'un
débat correspondant aux formes spécifiques de l'institutionnalisation
récente de tels apports philosophiques et littéraires
(à travers notamment l'émergence des Cultural Studies,
des Gender Studies et des études multiculturelles).
Cela, quand bien même les dynamiques de rassemblement, de sélection,
de marquage, de réorganisation et de redistribution des concepts
(ibid.) qui en sont à l'origine demeurent complètement
tacites et ignorées de ceux qui y ont recours aujourd'hui.
3.3 Evolutions des environnements informationnels
Les différences historiques, sociales et culturelles, entendues
au niveau de la société, tout comme les spécificités
locales de l'organisation académique ne permettent pas à
elles seules de rendre compte des décalages observés dans
le champ éditorial des sciences de l'éducation, pris dans
son ensemble, en matière de critique. Pour appréhender
cette question, il semble nécessaire d'envisager le rôle
et l'évolution des médias qui ont facilité la diffusion
de conceptions spécifiques de la critique. Il convient ainsi
de relever que la diffusion de la French Theory (réinterprétations
américaines de certains philosophes français), des Cultural
Studies, Critical Theory, Gender Studies, et autres écrits
"postmodernes", aujourd'hui à l'origine de nombreux
écrits "critiques" en sciences de l'éducation,
bénéficient pleinement du rôle prépondérant
joué par la langue anglaise, et plus largement de l'influence
culturelle américaine et britannique, dans la diffusion des connaissances
scientifiques sur le plan international; un tel phénomène
étant accentué par le développement simultané
d'Internet, au cours de ces quinze dernières années, comme
moyen privilégié d'accès et de partage de ces connaissances.
Ainsi, le rôle que joue la diffusion éditoriale de revues
et de livres scientifiques (notamment de très nombreux ouvrage
introductifs ou de vulgarisation) de langue anglaise, en même
temps que les défis posés par l'accumulation et la mise
en réseau des connaissances constituent deux enjeux déterminant
la façon dont les termes du débat sur la critique en éducation
doivent désormais être posés. A cet égard,
l'isolement relatif du champ francophone continental, et le refus de
certains intellectuels de prendre en considération les débats
en langue étrangère, ou le rôle joué par
les nouvelles technologies dans l'élaboration et la diffusion
des connaissance scientifiques, constituent ici une limite possible
dans l'évolution des réflexions sur la façon dont
la notion de critique elle-même est pensée.
4. Les dimensions tacites de la critique en sciences de l'éducation
Penser la critique en éducation suppose donc de situer les
discours qui justifient une telle intention, les fondements (épistémologiques,
théoriques, disciplinaires et praxéologiques) qui lui
donnent une assise, et les ressources (sociales, culturelles, historiques,
mais aussi institutionnelles et technologiques) qui influencent son
développement. Dans le contexte actuel, force est d'admettre
l'absence relative de réflexions en sciences de l'éducation
permettant d'intégrer ces enjeux dans une perspective qui n'en
réduise pas la complexité. Il convient ainsi d'interroger,
dans le champ des sciences de l'éducation de façon générale,
et dans la problématique qui nous intéresse en particulier,
l'absence de prise en considération systématique des contradictions,
antagonismes et complémentarités qui animent simultanément
les déterminants de la critique, tels qu'ils ont été
survolés précédemment (enjeux moraux, épistémologiques,
disciplinaires, praxéologiques, sociétaux, académiques
et informationnels, etc.)
Les référentiels évoqués (dont l'énumération
et le regroupement ne se veulent aucunement exhaustifs) représentent
un enchevêtrement complexe de dimensions qui à la fois
ne peuvent être isolées les unes des autres et en même
temps ne peuvent être réduites les unes aux autres. Ils
déterminent la façon dont on conçoit l'idée
de critique, en même temps que leur compréhension est déterminée
par notre propre rapport au savoir et à la critique (incluant
des dimensions morale, psychologique, sociale, culturelle, politique,
épistémologique, praxéologique, institutionnelle,
organisationnelle, informationnelle, etc.). La critique est ainsi à
situer au centre d'une boucle où s'auto-alimentent ce qui en
détermine la compréhension, en même temps que les
processus de compréhension auxquels elle participe. Face à
un tel constat, deux alternatives peuvent être envisagées
en fonction de notre propre rapport à la complexité. La
plus commune est de chercher à la réduire: soit en valorisant
une forme spécifique de mise en ordre (impliquant le déni
des autres alternatives et la fragmentation de leur intelligibilité),
soit en privilégiant une reconnaissance du désordre constitutif
de ce qui est alors perçu comme "compliqué"
(en valorisant une forme ou une autre de relativisme ou d'éclectisme,
par exemple). Ainsi, on peut prétendre qu'il existe des approches
plus pertinentes que d'autres, considérer leur fragmentation
comme un mal nécessaire, et ne choisir d'en approfondir qu'une
au dépend des autres sans pour autant situer systématiquement
le coût de cette opération. On peut également postuler
qu'il existe simultanément plusieurs façons de concevoir
l'émancipation ou l'apprentissage d'une forme de remise en question,
et la recherche qui les prend pour objets, en affirmant qu'elles ont
toutes la même valeur ou bien qu'il est possible qu'elles co-existent
sans systématiquement interroger à quelles conditions.
Il y a dans les deux cas, mutilation de la complexité de la critique
dans la mesure où il y a déni de ce qui relie l'hétérogénéité
des référentiels qui la constituent et la déterminent
(Alhadeff-Jones, 2008c).
Une seconde alternative serait de reconnaître la complexité
qui caractérise la notion de critique (et à travers elle,
l'espace dans lequel elle se déploie). Dans la perspective proposée
par Morin, on peut l'envisager comme une approche visant à concevoir
les modalités en fonction desquelles elle s'organise,
dans une dialogique embrassant les antagonismes, les contradictions
et les complémentarités qui relient à la fois de
façon désordonnée et ordonnée les dimensions
qui la constituent et son environnement. Une telle perspective est cependant
loin d'aller de soi, dans la mesure où elle suppose un rapport
au savoir qui remette en question les fondements traditionnels de la
pensée scientifique (objective, linéaire et compartimentalisante).
Une telle "intelligence de la complexité" (Morin &
Le Moigne, 1999), malgré le travail des pionniers qui ont contribué
à son assise épistémologique et méthodologique,
demeure plus que jamais à élaborer et à concevoir,
sous l'angle des remises en question et des formes d'émancipation
qu'elle privilégie. D'un point de vue éducatif, elle invite
finalement à considérer les modalités de conceptualisation
d'un apprentissage situé au centre de la boucle qui relie la
complexité de la critique et la critique de ce qui est perçu
comme complexe (Alhadeff, 2003, 2005; Alhadeff-Jones, 2008b, 2008c,
2009).
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